Délires

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Délires

Par Philip Hickey (20/08/15).

Le contexte.

Le DSM-5 définit les délires comme des « ...croyances fixes qui ne sont pas susceptibles de changer à la lumière de preuves contradictoires. » (p 87). Le manuel énumère six types de délires : de persécution ; de référence ; grandiose ; érotomaniaque ; nihiliste ; et somatique. L'AAP [NDT : l'Association américaine de psychiatrie] fournit une autre définition des délires p 819. Il s'agit substantiellement de la même que ci-dessus, mais elle offre ces variétés additionnelles : bizarre ; de jalousie ; de type mixte ; d'humeur appropriée ; d'humeur incongrue ; de contrôle ; de diffusion de pensée ; d'insertion de pensée. Fait intéressant, le délire nihiliste est omis de la seconde liste. Celui-ci, nous dit-on p 87, « ...implique la conviction qu'une catastrophe majeure va se produire. »

Une personne qui a la croyance infondée que ces voisins complotent pour la tuer, par exemple, est considérée comme manifestant un délire de persécution. Une personne qui a la croyance infondée qu'elle fait l'objet de l'amour et de la dévotion d'une autre personne, est considérée comme manifestant un délire érotomaniaque. Et ainsi de suite. Il est claire que la définition de l'AAP d'un délire n'est pas assez spécifique pour une application consistante. Par exemple, 26% des étasunien-ne-s croient que le Soleil tourne autour de la Terre chaque jour, malgré des preuves inverses abondantes et facilement accessibles. Mais ceci n'est pas un délire psychiatrique, même si cela répond clairement aux critères de la définition.

En général, les croyances qui sont « …habituellement acceptées par d'autres membres de la culture ou sous-culture de la personne » sont spécifiquement exclues de la définition de l'AAP (p 819). Les ramifications de cette exclusion sont particulièrement intéressantes. Supposez, par exemple, que je développe l'idée manifestement fausse que je suis le grand empereur français Napoléon Bonaparte, et qu'en tant que tel, je suis l'empereur légitime de l'Europe, la psychiatrie me décrirait comme délirant, et si mon discours était un peu incohérent, et mes manières réservées (comme il sied à un empereur!), je pourrais facilement recevoir un « diagnostic de schizophrénie », surtout si je me suis mis à causer des ennuis.

Or, la schizophrénie, comme tout psychiatre pourra vous le dire, est une maladie du cerveau. Le cerveau est endommagé, et cela cause les symptômes. Donc mon délire grandiose est causé par une pathologie du cerveau. Mais compliquons maintenant l'intrigue, pour ainsi dire, et imaginez que je commence à attirer un nombre énorme d'adhérents à ma cause. Les masses désenchantées du Vieux Monde se ruent sur mes valeurs, renversent leurs dirigeants vénaux et voraces, et me propulse à mon statut légitime et longuement mérité. Maintenant, ma croyance, par son inclusion à la culture/sous-culture, n'est plus un délire. Ainsi la pathologie du cerveau, dont je souffrais précédemment si gravement, est guérie par le succès populaire ! C'est une étrange maladie !

Bien sûr, ce dernier exemple est un peu ironique. Mais la réalité sous-jacente est entièrement valide : une croyance manifestement fausse, bizarre même, est le produit d'un dommage du cerveau. Mais ce n'est pas le produit d'un dommage du cerveau si suffisamment de gen-te-s y croient. L'AAP ne précise pas combien de croyant-e-s sont requis-e-s pour produire cette miraculeuse cure, mais l'utilisation du terme « sous-culture » suggère qu'il n'y a pas besoin d'être tant que ça.

Jusqu'à 1960 environ, beaucoup, peut-être la majorité, des psychiatres pensaient que des croyances inhabituelles comme celle-ci avaient un sens ou une signification dans le contexte de l'histoire de la personne et de ses besoins. Une personne qui aura été particulièrement privée de pouvoir [NDT : « disempowered » en anglais], par exemple, pourrait développer le délire qu'elle est l'Empereur de Russie. Ou une personne qui a besoin d'être soigner pourrait développer un délire somatique. Et ainsi de suite. Le traitement psychiatrique consistait à parler à la personne pour explorer ce genre d'interprétations, et rechercher d'autres perspectives. Mais ce genre d'approche a maintenant presque entièrement disparu dans les milieux psychiatriques. Aujourd'hui, les fausses croyances comme celles mentionnées plus haut sont presque toujours vues comme des symptômes d'une maladie du cerveau, qui doivent être éradiqués par des produits chimiques neurotoxiques et/ou des électrochocs. En passant, il est intéressant de noter que les psychiatres croient que ces médicaments et ces électrochocs constituent les traitements médicaux d'une maladie – une croyance qui n'est généralement pas susceptibles de changer, malgré d'abondantes preuves inverses. Mais c'est un long détour.

Le cerveau, bien sûr, peut parfois dysfonctionner, et il est certainement concevable qu'à de rares occasions, de fausses croyances pourraient être le résultat d'un dommage du cerveau. Mais parmi la vaste majorité des usager-e-s de la psychiatrie qui ont été « diagnostiqué-e-s » comme souffrant d'un trouble délirant, aucun historique de pathologie cérébrale ne peut être établi. Alors la question se pose : pourquoi est-ce que des personnes avec des cerveaux parfaitement ordinaires et en bon état de fonctionnement s'accrochent-elles à de fausses croyances malgré de nombreuses preuves inverses ?

Notre cerveau est au service de nos besoins

Par rapport à notre taille, nous autres êtres humain-e-s avons de gros cerveaux, et ils nous permettent de faire des choses extraordinaires. Par exemple, ils nous permettent de nous souvenir des choses. Le stockage électronique de données est une question courante de nos jours, et beaucoup de personnes imaginent que le cerveau humain fonctionne un peu comme un disque dur. En fait, le cerveau est infiniment plus subtil. L'ordinateur stocke n'importe quelle chose que vous y mettez. Pas le cerveau. Le cerveau humain n'est pas une machine enregistreuse élaborée. À tout moment, notre cerveau est littéralement face à un choix comportant des millions de stimuli différents. Depuis son plus jeune âge, le cerveau apprend à sélectionner. Cela est crucial, car la sélection implique inévitablement une distorsion.

Nous apprenons à sélectionner sur la base de nos besoins. Notre appareil cognitif, comme le reste de notre équipement physique, est au service de nos besoins. Enfants, nous avons appris à faire attention aux choses auxquelles nous avions besoin de faire attention. Nous avons appris quelles parties de notre monde étaient importantes en terme de satisfaction de nos besoins. Les enfants apprennent très vite ce qu'iels doivent faire pour être nourri-e-s, cajolé-e-s, approuvé-e-s, pour qu'on leur racontent une histoire, ou quoi que ce soit d'autre. Mais – est c'est un point essentiel – ce qui fonctionne pour un enfant au sein d'une famille ne fonctionne pas pour un-e autre. La plupart des enfants recherchent l'approbation de leurs parent-e-s. Un enfant grandissant dans un foyer farouchement raciste apprend à dire des insultes racistes. Iel apprend aussi à penser les insultes racistes. Iel apprend à se focaliser sur des morceaux d'informations qui dépeignent les personnes noires sous un mauvais jour, et à écarter les informations flatteuses pour les personnes noires. On apprend souvent aux enfants élevé-e-s dans des familles ouvrières à se méfier des figures d'autorités. Les enfants élevé-e-s dans des familles aisées apprennent à se méfier des syndicats. Et ainsi de suite.

Nous avons tou-te-s appris comment penser, à travers nos parent-e-s, nos éducateur-ices, et nos circonstances particulières. Certaines personnes ont appris à penser de façon très ouverte et tolérante. D'autres ont appris à être méfiant-e-s et étroit-e-s d'esprit. Certaines personnes ont appris que la sagesse réside dans des déclarations dogmatiques ; d'autres ont appris que la sagesse demande des questionnements et de l'exploration. Certain-e-s ont appris que le monde est un endroit magnifique. D'autres ont appris que c'était une vallée de larmes. Certain-e-s ont appris qu'il était une opportunité d'exploitation vorace. D'autres ont appris qu'il s'agissait d'un champs de mine à traverser avec une infinie précaution.

Les styles de pensées changent avec l'époque. Les personnes qui ont grandi pendant la dépression ont appris à donner de la valeur à l'argent et à l'épargne. C'est parce qu'iels ont souvent connu la faim. Si vous aviez un sous vous pouviez obtenir une miche de pain. Si vous n'aviez pas un sous, vous ne mangiez pas. Les gen-te-s élevé-e-s dans les années cinquante ont profité d'une plus grande aisance, et sont souvent exaspéré-e-s par ce qu'iels perçoivent comme les préoccupations névrotiques et mesquines de leur parent-e-s. Le point important est que les deux groupes ont raison. Les deux groupes ont appris à penser d'une façon appropriée à l'environnement dans lequel iels ont été élevé-e-s.

Des conditions extrêmes engendrent des modèles de pensée extrêmes

Un-e enfant qui est sauvagement battu-e jour après jour fini par envisager le monde comme hostile. Iel écarte les attributs positifs des figures parentales, et des figures d'autorités en général, et se concentre sur leur capacité à blesser. Iel conceptualise le monde adulte comme une course d'obstacle. Son besoin de base est de se frayer un chemin aussi dénué de souffrance que possible. D'un autre côté, l'enfant à qui l'on prodigue énormément d'attention conceptualise le monde adulte comme un immense jardin fruitier. Son besoin de base est d'identifier les plus gros fruits, et d'amener une figure d'adulte à le/la hisser jusqu'à pouvoir les cueillir, ou, encore mieux, à les cueillir pour lui/elle. Les deux enfants conceptualisent le monde correctement.

L'appareil cognitif humain n'est pas une machine logique désincarnée. C'est une partie intégrale de la personne, et il est au service de ces besoins. Cela ne veut pas dire que nous soyons les esclaves permanent-e-s des attitudes de notre enfance. Les gen-te-s développent évidement leurs propres modèles de pensées. Mais de la même façon, il est probablement démesurément optimiste d'imaginer que l'on pourra jamais complètement transcender les concepts et mentalités de base que nous avons développé tôt dans la vie.

La plupart des « pensées délirantes » qui sont diagnostiquées dans la pratique de santé mentale ne sont en fait rien d'autre que le résultat tout à fait normal d'une enfance douloureuse (ou bien extrême). Mais pour reconnaître cela, il faut passer beaucoup de temps à écouter l'individu-e, à valider ses préoccupations, à avoir une empathie honnête et sincère – et surtout – à reconnaître qu'iel est fondamentalement compréhensible : un-e être humain-e avec tout le potentiel, positif et négatif, que cela implique. La psychiatrie cependant, avec ses séances de 15mn de gestion de médicaments, et ses catalogues de fausses maladies, voit les « pensées délirantes » comme une affection neuropathologique. Par conséquent, aucune tentative n'est faite pour explorer ces types d'origines. En fait, le contenu des pensées délirantes est presque toujours complètement ignoré.

Les échecs : petits et grands

Un autre concept clé pour comprendre les « pensées délirantes » est la notion d'échec. Au risque d'énoncer des évidences, nous échouons tou-te-s à quelque chose de temps à autre. Certains de nos échecs sont mineurs – comme renverser un verre d'eau. D'autres sont majeurs – comme avoir un accident de voiture, ou se faire virer. Lorsque nous sommes confronté-e-s à un échec, cependant, nous avons toujours deux possibilités conceptuelles. Nous pouvons reconnaître que nous nous sommes planté-e-s, et prendre des mesures correctives ; ou nous pouvons fausser notre perception de la situation à un tel degré qu'elle ne semble plus être un échec.

Par exemple, si j'essaie d'installer une vitre dans un châssis de fenêtre, et que pendant le processus la vitre se brise, j'ai deux grandes options. Je peux identifier ce que j'ai mal fait, et me résoudre à être plus prudent pendant le remplacement. Ou je peux hurler sur ma femme pour m'avoir distrait à un moment critique de l'opération. Ou je peux affirmer que la vitre avait une brèche ; que le coupe glace était émoussé, etc... Je peux, si j'y travaille un peu, me persuader que les dégâts n'étaient pas réellement de ma faute.

De même, si je suis viré de mon travail pour incompétence, je peux le conceptualiser comme un échec de ma part, et prendre des mesures appropriées. Ou je peux le conceptualiser d'une façon qui m'exonère de la culpabilité. (Le vice-président voulait mon travail pour son beau fils, etc...)

La question ici n'est pas de savoir quelle explication est vraie. La vérité n'est pas toujours aussi tranchée. La question est qu'il y a toujours de multiples façons de conceptualiser nos erreurs. La plupart d'entre nous ne traversent pas une quantité excessive d'échecs, mais lorsque c'est le cas, nous pouvons toujours recourir à la deuxième option pour rassurer nos égos blessés. Nos ami-e-s et nos proches reconnaissent intuitivement le processus, et il n'y a pas de mal à ça.

Quand une personne connaît des quantités énormes d'échecs, cependant, la situation est très différente. Dans ces cas-là, le besoin de fausser la réalité devient de plus en plus fort à chaque nouvel incident, et au bout du compte la personne peut atteindre un état où ses modèles de pensée sont assez bizarres. Ce qui doit être reconnu est que ces modèles de pensée lui procure le confort qu'iel ne peut atteindre à travers des interactions normales et réussies avec son environnement.

Les raisons de ce genre d'échecs persistants sont hautement individualisées, mais en général elles impliquent des attentes irréalistes, combinées à une préparation et une formation inadéquate. Dans beaucoup de cas, il y a aussi un passé de maltraitance. La transition de l'adolescence à l'âge adulte est l'une des choses les plus difficiles que chacun-e de nous n'ait à faire. Malheureusement, à cet âge, la plupart d'entre nous étaient réticent-e-s à reconnaître qu'iels traversaient une quelconque difficulté, ou à demander de l'aide. Les trois principales tâches de cette période sont : choisir et lancer une carrière, sélectionner un-e partenaire, et s'émanciper des parent-e-s. Beaucoup de gen-te-s échouent désastreusement dans au moins un de ces domaines. Certain-e-s se relèvent et réessayent (1ère option). D'autres se retirent du terrain, et rationalisent subconsciemment ce retrait en développant une vision de plus en plus négative du monde ordinaire.

Il n'y a vraiment rien de nouveau ou de surprenant dans cette façon de conceptualiser la distorsion de pensée. La plupart des gen-te-s peuvent reconnaître cela, et peuvent même raconter des incidents auxquelles iels ont elleux-mêmes répondu à un échec de ce genre. Ce qui est surprenant, cependant, c'est que la psychiatrie moderne n'essaie jamais d'explorer cet aspect de la distorsion de pensée. Selon la psychiatrie, le/la patient-e pense de cette manière étrange et bizarre parce qu'iel a une maladie du cerveau. Rien d'autre n'a besoin d'être exploré. Tout ce qu'iel a besoin de faire c'est d'avaler quelques tranquillisants puissants chaque jour et revenir à la clinique tous les mois pour vérifier les effets secondaires. Et la psychiatrie s'accroche à cette conception malgré le fait que des décennies de recherches abondamment financées et hautement motivées n'ont pas réussi à identifier la pathologie du cerveau en question.

Certaines croyances inhabituelles sont vraies

Une autre explication des croyances bizarres est qu'elle peuvent être vraies. À un moment de ma vie je vivais dans le centre d'Appalachia. Un de nos voisin-e-s était un vieux fermier. Nous partagions environ un quart de mile de clôture sur la crête, et on se retrouvait souvent à travailler ensemble pour installer des poteaux et du fil de fer. Pendant ces rencontres, il m'expliquait les difficultés liées à l'agriculture dans un pays si vallonné. Mais le véritable fléau de son existence était une mauvaise herbe appelée Rosa Multiflora. Il s'agit d'un buisson vert plutôt agréable à regarder qui développe une profusion de douces fleurs blanches au printemps. Malheureusement – pour les fermier-e-s – il se répand à toute vitesse, et est pratiquement indestructible.

Il n'est pas rare de voir dans certains coins d'Appalachia des pâturages entièrement recouverts par cet intrus résilient. Le vieux fermier m'a informé avec beaucoup d'amertume que le gouvernement était responsable de ce fléau. « Ils les ont amenées ici et les ont plantées dans nos lignes de clôtures ,» m'a-t-expliqué. À l'époque cela me semblait un petit peu invraisemblable, mais j'ai découvert plus tard que la Rosa Multiflora a en fait été introduite en Appalachia par le gouvernement de l'État pendant la seconde Guerre Mondiale. À cette époque, l'acier pour le fil barbelé était rare, et les expert-e-s agricoles ont eut l'idée d'utiliser la plante résiliente comme clôture vivante. Des programmes ont été établis, et les fermier-e-s étaient encouragé-e-s financièrement à planter la rose sur leur ligne de clôture. Malheureusement, les expert-e-s avaient grossièrement sous-estimé la capacité de la plante à se répandre, et aujourd'hui il existe des programmes financés par le gouvernement pour éradiquer la rose importune.

Ce qui est intéressant avec cette histoire est que si le fermier avait exprimé ces croyances, par rapport au fait que le buisson avait été planté par le gouvernement, dans une clinique de santé mentale, ceci aurait bien pu être considéré comme délirant, et aurait même put lui attiré un « diagnostic de schizophrénie ». Les praticien-ne-s de la santé mentale n'essayent presque jamais de vérifier la véracité des histoires bizarres que leur racontent leurs patient-e-s. Et une fois qu'un-e psychiatre entend ce qui semble être une croyance bizarre, son radar devient hyper sensible, et, encouragé-e par les formules simplistes du DSM, iel commence à « voir » d'autres symptômes du diagnostic en question.

En outre, il faut reconnaître que la validité ou non d'une croyance inhabituelle n'est pas une simple question d'exactitude factuelle. Dans mon expérience, les gen-te-s qui expriment un délire des grandeurs sont souvent des individu-e-s qui ont été massivement privé-e-s de pouvoir [NDT : « disempowered » en anglais.], d'abord par leurs familles, leurs écoles, et leurs groupes de semblables, et puis par la psychiatrie. Leur insistance à penser qu'iels ont des supers pouvoirs peut, je pense, être correctement interprétée comme un refus normal, bien que maladroitement exprimée, d'accepter cette privation de pouvoir. De même, les personnes qui expriment des délires de persécution ont souvent été prises pour victimes dans leur passé, mais pas nécessairement de la façon dont elles l'affirment.

Ces individu-e-s peuvent être factuellement incorrects dans beaucoup de leurs affirmations spécifiques, mais iels n'ont pas tort concernant leurs expériences et leur argumentations générales, car le monde peut effectivement être déshumanisant, et synonyme d'exploitation, d'indifférence, et d’intolérance. Très souvent leurs délires, bien qu'incohérents et faux pour un auditeur distrait, constituent un formidable acte d'accusation pour une société qui ne se débarrasse pas seulement des choses, mais aussi des gen-te-s. Et il s'agit souvent de gen-te-s qui ont directement vécu la cruauté et le mépris des autres.

Résumé

Ici, le point essentiel est que le raisonnement que les professionel-le-s de santé mentale appelle délirant est simplement un cas extrême d'un phénomène complètement normal – à savoir, la capacité des êtres humain-e-s à construire des modèles de pensées qui sont au service de leurs besoins, et de systématiquement écarter l'information qui menace ces modèles.

L'explication psychiatrique est invalide, mais elle est aussi extrêmement destructrice. Prenons le cas d'un jeune homme qui passe par une série d'expériences désastreuses tout au long de son adolescence tardive et de sa jeune vie d'adulte : acné ; humiliation par ses semblables ; discrimination ethnique ; gaffes sociales ; obésité ; ne pas être « cool » ; embarras chronique ; pas de contacts sexuels ; inaptitudes académiques ; incapacité de trouver un travail après avoir quitté l'école, etc... la 1ère possibilité (faire face aux difficultés et agir en conséquence) devient extrêmement difficile – peut-être même impossible. La tendance à fausser la réalité – à construire son propre monde délirant – est puissante. Et c'est ce que beaucoup de jeune gen-te-s font. Le système délirant est simplement sa façon de se protéger de la réalité. Son système délirant n'est pas essentiellement différent des constructions cognitives individuelles que le reste d'entre nous utilisent. Le sien est seulement plus hautement développé. Et il est plus hautement développé parce qu'il a eut un plus grand besoin d'écarter le monde conventionnel. Nous sommes tou-te-s inexorablement poussé-e-s à trouver de la joie. Et si nous ne pouvons pas la trouver dans les pensées et activités de base, nous la recherchons ailleurs.

Si notre jeune homme délirant devient suffisamment dérangeant pour sa famille ou ses ami-e-s, ou pour la communauté au sens large, il se peut qu'il attire l'attention des professionel-le-s de santé mentale. Il sera questionné par des psychologues, des psychiatres, et des assistant-e-s socia-le-ux, qui tou-te-s souscrivent au dogme psychiatrique, et il sera probablement diagnostiqué « schizophrène ». L'aspect destructeur de ce processus est qu'il est maintenant atteint d'une « maladie incurable » qui prétend expliquer, non seulement sa situation présente, mais aussi ces expériences antérieures, et l'encourage à laisser tomber toute tentative de se trouver une place épanouissante et satisfaisante dans la vie. Donc il peut rester un paria pour le reste de sa vie. Les véritables problèmes, ses séries d'expériences douloureuses, d'échecs, de détresse émotionnelle, et de manque d’aptitudes pour s'y adapter, sont ignoré-e-s. Aucune tentative n'est faite pour lui enseigner les aptitudes qui lui manque, ou même pour lui permettre de se décharger de ses malheurs antérieurs. Dans le système de santé mental, on lui donnera des neuroleptiques, et on l'assignera à un rôle de « malade ». Il sera formé avec diligence pour ce rôle, et sera puni de différentes façons s'il dévie de son rôle. La probabilité pour qu'un-e professionel-le-s ne mettent un jour les pieds chez lui est extrêmement mince. Aucune tentative ne sera faite pour l'aider à atteindre l'autonomie fonctionnelle et l'épanouissement. En fait, la sagesse acceptée dans les cercles psychiatriques veut que les « schizophrènes » ne devraient pas être trop poussé-e-s, et que les attentes devraient être maintenues à un strict minimum. Sans surprise, les résultats sont assez lamentables.

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Source : www.madinamerica.com

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée.

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