L'Antipsychiatrie revisitée : vers une plus grande clarté

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L'Antipsychiatrie revisitée : vers une plus grande clarté

Par Bonnie Burstow (26/10/14). Extraits.

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Mythes/Faits.

Mythe: Les théoricienNEs de l'antipsychiatrie nient ou minimisent l'ampleur de la détresse émotionnelle/personnelle dans laquelle les gens peuvent plonger.

Faits: Bien que sans doute certainEs le minimisent effectivement, iels sont résolument minoritaires. Il va sans dire que les gens peuvent se retrouver dans des états véritablement épouvantables, et comme beaucoup de celleux qui convergent vers cette lutte, les gens qui sont antipsychiatrie sont profondément concernéEs par le bien-être des personnes en détresse. Ce qui est soutenu, cependant, c'est que les difficultés émotionnelles et la confusion ne sont pas en elles-mêmes des « maladies » et par conséquent ne devraient pas être appréhendées comme telles. À cet égard, les théoriciens de l'antipsychiatrie s'opposent à la médicalisation des problèmes à vivre. En outre, iels établissent une nette distinction entre deux phénomènes qui sont régulièrement confondus – être soi-même en détresse (ce qui peut-être ou non une raison de vouloir/avoir besoin de services) et que d'autres nous trouve stressantEs (ce qui peut souvent être ramené à de l'ignorance ou de l'intolérance sociétale).

Mythe: Les activistes de l'antipsychiatrie se moquent de savoir si les gens reçoivent l'aide dont iels ont besoin.

Faits: En tant que personnes qui se soucient profondément de celleux en détresse, les activistes de l'antipsychiatrie font régulièrement du lobbying pour l'augmentation des services, bien qu'iels contestent la marchandisation de l'aide qui est partie prenante du concept de services. Plus généralement, en premier lieu nous nous efforçons de co-créer une société qui soit moins génératrice de détresse, dans laquelle tout le monde à un accès facile à une aide abondante, et même, où l'on va vers les personnes en détresse. C'est au « traitement psychiatrique » (de la pseudo-médecine, qui est intrinsèquement nocive) que nous nous opposons d'une part, et à la coercition et manipulation de l'autre – par opposition à de l'aide véritable que les personnes sont libres d'accepter ou de refuser.

Mythe: Les activistes de l'antipsychiatrie sont contre les médicaments.

Faits: Alors que certain-e-s d'entre nous ont une critique générale de la médecine, les activistes de l'antipsychiatrie perçoivent une place légitime pour l'utilisation médicale de médicaments (des médicaments qui répondent à un authentique problème médical). Beaucoup d'entre nous décriminaliseraient en plus les drogues [NDT : en anglais le même terme « drug » est utilisé pour « drogue » et « médicament »].En outre, nous reconnaissons et respectons le fait que depuis des temps immémoriaux les gens ont tenu le coup en utilisant des substances qui pour ainsi dire, adoucissent les choses, ce qui permet à des gens qui surnagent pour plein de raisons d'arriver au bout de leurs journées. C'est à l'insistance « médicale » et aux prescriptions de la pseudo-science que nous nous opposons d'une part, et au soutien du gouvernement pour la légitimation de telles substances et pratiques d'autre part.

Mythe: Les théoricienNEs de l'antipsychiatrie sont contre les services professionnels.

Faits : Alors que les théoricien-ne-s de l'antipsychiatrie rejettent la psychiatrie et critiquent souvent d'autres disciplines, il n'y a pas de rejet uniforme des autres disciplines (excepté lorsqu'elles ont été colonisées par la psychiatrie). Plus concrètement, outre que les défenseuseurs de l'antipsychiatrie ont souvent joint leur force à d'autres pour faire du lobbying pour plus de services non-médicaux (par exemple, les maisons d'accueil, les centres d'accueil, les services d'aide et d'accompagnement), il existe des activistes de l'antipsychiatrie qui sont elleux-mêmes des travailleuseurs sociales/aux et des psychologues. Ceci en dépit du fait que, en tant que personnes visant une société très différente, la vaste majorité des théoricien-ne-s de l'antipsychiatrie sont contre le transfert massif de l'aide humaine dans les mains d'experts, quelque soit la façon dont on les appellent, et prioriseraient plutôt des services plus locaux et communautaires. Parallèlement, beaucoup ont une analyse foucaldienne des régimes de disciplines.

Mythe: Les théoricienNEs de l'antipsychiatrie sont touTEs de droite.

Faits: L'analyse de classe n'est pas une des bases unitaires parmi les défenseuseurs de l'antipsychiatrie. Par conséquent, il y a des défenseuseurs de l'antipsychiatrie à gauche (par exemple, Don Weitz), et des défenseuseurs de l'antipsychiatrie à droite (par exemple, Thomas Szasz). Qui prédomine ? Les gens de gauche, les anarchistes, les féministes, les gays et trans positives/ifs, et les antiracistes.

Mythe: Les théoricienNEs de l'antipsychiatrie sont touTEs des disciples de R.D. Laing.

Faits: Le terme « antipsychiatrie » a été introduit par le collègue de Laing, Cooper (1967). Malgré cela, le sens d'antipsychiatrie a évolué au fil des ans pour devenir l'équivalent d'une défense de l'abolition de la psychiatrie. Parmi ces abolitionnistes, certainEs sont influencéEs par Laing, tandis que d'autre non, ces dernierEs étant majoritaires. Néanmoins, tout en rejetant son utilisation du terme « schizophrénie », touTEs seraient d'accord pour dire que la société est profondément impliquée dans l'angoisse apparemment individuelle que les gens ressentent. Et par la même occasion, touTEs seraient d'accord pour dire que le ciblage actuel des individuEs comme la source du « problème » manque cruellement de pertinence.

Mythe: Si je critique la psychiatrie, alors je suis antipsychiatrie.

Faits: Alors que touTEs les théoricienNEs de l'antipsychiatrie sont critiques de la psychiatrie, touTEs les personnes critiquant la psychiatrie ne sont pas antipsychiatrie. La différence est qu'en l'absence d'une position abolitionniste, on n'est pas antipsychiatrie.

Mythe: Les antipsychiatrie méprisent les personnes qui prennent des médicaments.

Faits: Les antipsychiatrie s'opposent aux médicaments et à celleux qui tentent de les imposer, essentiellement à l'institution – pas aux personnes qui utilisent ces substances. Il est généralement admis et compris que les gens tentent de tenir le coup du mieux possible, souvent de manière très héroïque, en vertu de circonstances loin d'être idéales.

Mythe: Les activistes de l'antipsychiatrie ne travaillent qu'avec des activistes ou des penseuseurs qui sont aussi antipsychiatrie.

Faits: La plupart participent activement à de larges coalitions. Parallèlement, iels font des conférences avec d'autres personnes de la communauté. Et iels incluent couramment des non-abolitionnistes à leur publications et contribuent ellleux-mêmes à des publications théorisées à partir d'autres perspectives (à ce sujet, notons le grand nombre de contributeurices – comme Weitz, Burstow, Diamond, et Starkman – au livre de politique de la folie « Mad matters », édité par LeFrançois, Menzies, et Reaume, 2013).

Mythe: Les théoricien-ne-s de l'antipsychiatrie sont hyper critiques de la famille.

Faits: Cette idée fausse provient en grande partie de la confusion permanente entre l'antipsychiatrie et R.D.Laing (qui encore une fois est anecdotique dans l'antipsychiatrie actuelle). Laing considérait les dynamiques de la famille comme le pivot de la détresse émotionnelle des genTEs, comme le font les psychanalystes. Ce faisant, alors que certaines de ses analyses étaient judicieuses, il pouvait aussi sans nul doute être ouvertement injuste avec les membres de la famille – les mères en particulier (voir, par exemple, Laing et Esterson, 1970) – notez que cela n'a aucun rapport avec l'antipsychiatrie. Alors que cela varie selon les individuEs, le fait est que l'antipsychiatrie en soi n'a pas de position sur la famille. Ceci dit, lorsqu'unE ou plusieurs membres de la famille ont connu la psychiatrie, s'il existait une tendance parmi les théoricienNEs, ce serait de voir la famille dans son ensemble comme une victime de la psychiatrie, quelle que soit la manière dont cette psychiatrisation est arrivée et qu'il y est ait eu ou non cooptation. Fait autrement significatif, dans le monde pour lequel lutent les activistes de l'antipsychiatrie, il y aurait bien plus de soutien (comprenez : un soutien non-obligatoire et non-pathologisant) disponible pour les familles en détresse.

Mythe: Être antipsychiatrie c'est être unE disciple de Thomas Szasz.

Faits: À ce stade, il serait difficile, sinon impossible, d'être un-e théoricien-ne de l'antipsychiatrie sans être substantiellement influencé-e par Szasz. Et de fait, jusqu'à ce jour Szasz reste le penseur majeur. Ces influences évidentes comprennent le fait de rejeter la notion de maladie mentale et de concevoir le psychiatre comme un agent de contrôle de l'État. Être un « disciple », cependant, est une toute autre affaire. Outre que l'idée même d'être un disciple va à l'encontre du fonctionnement des activistes, tout en respectant les textes fondateurs de Thomas Szasz, la plupart des activistes antipsychiatrie ont des différences substantielles avec lui. Ces différences incluent : contrairement à Szasz, peu sont à droite. Contrairement à Szasz, à peu près aucunEs ne voit les prisons comme une quelconque solution (à ce sujet, nous sommes plus influencéEs par Foucault, 1995 que par Szasz). Contrairement à Szasz, la plupart sont fortement engagé-e-s dans la justice transformatrice. Et ce qui est absolument crucial, touTEs sont par définition abolitionnistes, alors que malgré sa critique fondatrice, strictement parlant, Szasz lui-même n'était pas abolitionniste (voir à cet égard, Szasz, 1961 et Szasz, 2009). [Note de Zinzin Zine : tout aussi important, il nous semble : contrairement à Szasz, les antipsychiatrie n'ont rien à voir avec l'église de scientologie.]

Mythe: les antipsychiatrie sont des intellectuelLEs dans leur tour d'ivoire.

Faits: Cela est faux autant dans les faits que dans l'interprétation. Alors qu'il est certain que des intellectuelLEs font partie des cercles antipsychiatrie, ce sont les survivantEs, qu'iels soient intellectueLEs ou non, qui en constituent la majorité et même le noyau. Parallèlement, peu des intellectuelLEs pourraient être décritEs comme étant dans des « tours d'ivoires ». Plus généralement, des gens aux parcours de vie variés gravitent et trouvent une base et un refuge dans la communauté antipsychiatrique. Cela inclus : des survivant-e-s, des activistes, des professionnelLEs, des intellectuelLEs, des artistes, des membres de famille – et une subdivision qui devient de plus en plus grande en ce moment – des gens de tous les jours qui à la base ne sont pas politiséEs mais se retrouvent à tirer des leçons accélérées après avoir perdu des membres de leur famille ou/et des êtres aiméEs à cause de la psychiatrie.

Mythe: Être antipsychiatrie c'est être déraisonnable et manquer d'esprit pratique.

Faits: D'un point de vue individuel, les genTEs qui sont antipsychiatrie, comme n'importe qui d'autre, peuvent être raisonnables ou déraisonnables, avoir l'esprit pratique ou en manquer. Le mandat de l'antipsychiatre, d'autre part, (travailler à l'élimination d'une institution qui nous rend de mauvais services et représente une menace pour touTEs), concrètement, est éminemment raisonnable. En revanche, les positions qui consistent à continuer de bricoler la psychiatrie, alors que, de telles positions ont probablement elles-mêmes contribué à l'état actuel des choses, sont au minimum discutables.

Mythe: Les antipsychiatrie pensent que touTEs les psychiatres sont mauvais et nient que certainEs personnes sont aidéEs par leurs psychiatres.

Faits: Les théories de l'antipsychiatre se situent à un niveau très différent. Elles prennent position sur une institution – pas sur les individuEs. Les militantEs ne nient en aucune façon que certainEs personnes peuvent être aidéEs par leur psychiatre, tout comme certainEs sont aidéEs par leur prêtre. Ce que l'antipsychiatrie soutient par contre c'est que les principes fondamentaux et les pratiques de la psychiatrie sont insoutenables – épistémologiquement comme moralement.

Mythe: Les théoricienNEs de l'antipsychiatrie sont contre toutes réformes de la psychiatrie.

Faits: Les théoricienNEs de l'antipsychiatre soutiennent que la réforme ne pourra jamais être suffisante puisque les paradigmes et les principes de la psychiatrie sont erronés. Ce qui découle de cela c'est qu'iels conçoivent la réforme comme ayant une tendance, indépendamment de ses intentions, à renforcer le statu quo. À ce titre, il serait juste de dire que l'antipsychiatrie ne se focalise pas sur la réforme et ne peut aucunement être perçues comme réformiste. Malgré cela, comme dans la plupart des mouvements révolutionnaires, être antipsychiatrie implique aussi inévitablement de soutenir des actions plus limitées, tout en gardant un œil sur l'objectif plus large. Lesquelles ? Et comment se font de tels choix ? Ici, encore une fois, il n'y a pas d'unanimité. Certaines organisations antipsychiatrie soutiennent uniquement les initiatives qui visent à augmenter les droits des survivantEs de la psychiatrie. CertainEs prioriseraient le soutien aux initiatives autour de l'absence de logements, d'autres la sécurité. Parallèlement, celleux qui pour se guider appliquent le modèle de l'attrition (voir Burstow, 2014c) prennent des décisions basées sur la réponse à la question : En cas de succès, est-ce que les actions ou campagnes que nous envisageons nous mènerons plus près de l'objectif à long terme de l'abolition de la psychiatrie ? Tout aussi important, une distinction doit être faite entre « ne pas soutenir activement » et « être contre ». Les activistes de l'antipsychiatrie s'opposent rarement aux réformes qui à première vue semblent bénignes. Le fait est que, comme n'importe qui d'autre, notre analyse peut être fausse, et quoi qu'il en soit, nous ne sommes pas pour attaquer nos alliéEs. Cependant, nous pouvons ou pas approuver ou soutenir de telles initiatives, et lorsque ce n'est pas le cas, encore une fois, généralement c'est parce que nous les considérons sur le long terme comme opposées à l'objectif abolitionniste, en ré-enracinant la psychiatrie, ou plus grave encore, en participant à son expansion.

Mythe: L'antipsychiatrie nierait le droit des gens à se protéger contre les « personnes violentes ».

Faits: Une position antipsychiatrique n'implique en rien de nier que les personnes peuvent être violentes ou de s'opposer à des mesures protectrices. Cela implique plutôt de s'opposer aux mesures basées sur l'hypothèse que les personnes considérés comme « folles » ont tendance à être violentes – puisque les statistiques montrent que les « fous/folles » ne sont pas plus violentEs que n'importe qui d'autre. Parallèlement, cela implique de s'opposer à des solutions qui sont intrinsèquement des positions carcérales, de contrôle, individualisantes, pathologisantes, néfastes, et oppressives sous d'autres formes encore.

Mythe: Être antipsychiatrie c'est être anti-choix.

Faits: De là provient une profonde et récurrente confusion. La confusion n'est pas limitée à l'antipsychiatrie. Elle s'étend aussi à la psychiatrie et à la nature du choix en lui-même. D'un point de vue radical, c'est la psychiatrie institutionnelle qui fonctionne en privant les genTEs de choix – pas l'antipsychiatrie. Qui plus est, théoriser le choix dans un contexte de nocivité, d'intrusion pernicieuse, de fausses alternatives, de désinformation généralisée, et où les intérêts institutionnels priment, c'est tomber dans une définition libérale du choix (pour plus de détails, voir Burstow, 2014d). Il est également important de noter que les activistes antipsychiatrie travaillent à la création d'une société où les gens ont bien plus de choix, et où parallèlement les services proviennent directement de besoins et de désirs ressentiEs – pas des vicissitudes des profits industriels.

Mythe: Si les activistes antipsychiatrie arrivaient à leurs fins, tous celleux qui utilisent des médicaments se trouveraient vite dépossédéEs de leur choix de vie.

Faits: Aucun abolitionniste ne trouverait acceptable que quiconque se retrouve dans une telle situation – quelle que soit leur position concernant ces substances.

Mythe: Les théoricienNEs de l'antipsychiatrie ignorent les leçons de l'histoire : si on se débarrasse de la psychiatrie, une autre tyrannie prendra sa place.

Faits: Les théoricienNEs de l'antipsychiatrie sont bien conscientEs de l'histoire de la folie – et de comment une forme d'oppresseur a succédé à une autre. Nous nous focalisons sur la psychiatrie parce que depuis des siècles maintenant, elle a été en charge du domaine de la folie, et si c'est le cas c'est parce qu'elle a élargi ce terrain à un point sans précédant. Dans le même temps, en tant que personne qui ne considérons aucune forme de tyrannie comme acceptable, ni la tyrannie en elle-même comme inévitable, nous travaillons à la création d'une société plus égalitaire et bienveillante (en particulier, voir Burstow, 2015, Chapitre neuf).

Mythe: les activistes antipsychiatrie sont passéistes.

Faits: Outre le fait qu'il est facilement démontrable que la psychiatrie n'a jamais été si omniprésente et aussi influente qu'aujourd'hui, paradoxalement, le problème est en quelque sorte exactement l'inverse de ce qui est exprimé ci-dessus. Autrement dit, alors que la psychiatrie est fondée sur une vision de l'avenir, à des degrés divers, lorsqu'il s'agit de penser le changement (et je ne nie aucunement que certainEs de nos alliéEs sont très progressiste), la plupart des gens ont bien du mal à penser au delà du présent – d'où la position réformiste très représentative. En conséquence, iels ne cessent de tomber dans ce que les ethnographes institutionnels comme Smith (2005 et 2006) appellent la « capture institutionnelle ». Ce que font les activistes antipsychiatrie, en substance, revient à inviter les gens à penser plus loin, à voir au delà des structures et des conceptions qui sont aujourd'hui considérées comme allant de soi, et à oser envisager un fonctionnement radicalement différent, plus humain, plus tolérant, plus respectueux, et plus relationnel.

 

Traduit de l'anglais.

Source : www.madinamerica.com

Traduit de l'anglais pas nos soins (les propositions d'améliorations sont les bienvenues).

Pour lire le texte dans sa version originale: http://www.madinamerica.com/2014/10/antipsychiatry-revisited-toward-greater-clarity/

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