De Gaza au Royaume-Unis : la santé mentale n'est pas uniquement un problème médical, elle est politique

Publié le par Zinzin Zine

De Gaza au Royaume-Unis : la santé mentale n'est pas uniquement un problème médical, elle est politique
Par Annie Kaminsky (12/12/14).

Nous devons remplacer « maladie mentale » par des termes tels que « souffrance », et insister sur l'action politique à côté de l'intervention psychologique.

En tant que victime de ESPT [NDT : état de stress post traumatique], je sais à quel point les effets à long terme d'un traumatisme peuvent être invalidants. Les effets d'un diagnostic psychiatrique le sont aussi. En particulier quand le traumatisme provient d'abus, l'offre d'aide psychologique peut être ressentie comme une excuse pitoyable en remplacement d'une intervention. Lorsque vous avez été blessé-e par le comportement d'autres personnes, ça fait mal d'entendre que vous êtes celle/celui qui est malade.

Alors que mes étiquettes accumulées m'ont permise d’accéder à une aide, elles me donnent souvent l'impression d'être prise au piège dans les différentes catégories que l'on m'a diagnostiquée. De plus elles ne permettent pas de traiter les causes et les circonstances qui en premier lieu m'ont rendue « souffrante ».

C'était donc avec appréhension que j'ai assisté à un événement organisé par le réseau de santé mentale Royaume-Unis-Palestine [NDT : UK-Palestine Mental Health Network] – « Santé mentale et guerre : une attention particulière sur la bande de Gaza » pour mieux connaître les effets psychiques de la terreur d'état. Et c'était avec un grand soulagement que j'ai entendu de nombreux/euses professionnel-le-s qui y intervenaient défendre non seulement la thérapie cognitivo-comportementale, mais aussi le boycott, le désinvestissement économique et les sanctions.

Pour ces professionnel-le-s qui ont vu de leurs yeux les dévastations causées par le conflit, l'aide psychologique aux victimes est insuffisante. Iels appellent également à l'action, sous forme de BDS [NDT : acronyme pour « boycott désinvestissement sanctions »], contre l'agression de l'état israélien.

Dans les zones de guerre, l'idée relativement récente des guerres en tant qu' « urgences de santé mentale » peut être utilisée comme une forme de mascarade. L'offre de traitement psychologique peut devenir une nouvelle façon d'ignorer le fait que la guerre, et les traumatismes de guerre, sont évitables, et peut nous distraire de la nécessité d'aborder les questions politiques. Comme l'a déclaré le Dr Derek Summerfield dans son intervention : « Les États-Unis financent des programmes de lutte contre le ESPT pour les palestinien-ne-s, et continuent pourtant à financer le gouvernement israélien », ajoutant, « Qui est réellement folle/fou ici ? ».

Pour les gazaoui-e-s, nous avons entendu dire que l'invasion de cet été était encore pire qu'auparavant, et l'épuisement mental aussi bien que physique est endémique. Contrairement aux bombardements précédents, cette fois-ci il n'y avait pas de lieu sûrs où aller, mettant constamment les gen-te-s face à des décisions impossibles et rendant la tension nerveuse de cette dernière offensive insupportable.

Tout-e le monde a été touché-e-s par cette guerre, et l'angoisse dans les voix et sur les visages de celleux qui ont été directement témoins de ces effets souligne davantage l'ampleur du traumatisme à Gaza. Selon les termes d'un-e gazaoui-e présent-e dans le public, « l'occupation en elle-même est un traumatisme ». Vivre sous état de siège permanent, et avec le déni constant de leurs souffrances dans les médias, la folie imposée sur Gaza est telle que la simple aide psychologique ne suffit pas.

Un thème a émergé alors que chaque membre du panel parlait. Comme l'a dit Summerfield : « le rétablissement n'est pas simplement quelque chose qui doit se produire dans la tête des gens, ça doit aussi se produire dans leur vie. »

L'utilisation abusive de l'expertise psychiatrique et l'application controversée de discours médicaux occidentaux à des populations non occidentales ont été toutes deux discutées en détail. La « relation thérapeutique » revient inévitablement à imposer les opinions et croyances du/de la professionnel-le-s sur le/la « client-e-s », et dans des situations politiquement complexes où le traitement est fournit et souvent financé par des organisations ou états occidentaux puissants, cela est en soi problématique.

Il est particulièrement préoccupant dans ce cas qu'une grande part de l'expertise provienne du pays qui inflige les souffrances. En Israël, où la guerre est une constante et où les adolescent-e-s sont enrôlé-e-s dans l'armée après qu'iels quittent l'école, le TSPT est un diagnostic répandu. Des recherches et des traitements ont été développé-e-s en réponse à cela, et un pays qui inflige des traumatismes à la fois aux populations palestiniennes et israéliennes accueille désormais une multitude d'expert-e-s dans leur traitement.

Les psychologues israélien-n-e-s ont beaucoup contribué au travail dans les zones de guerres, mais le problème qui réside dans le fait d'offrir de l'aide aux palestinien-ne-s tout en soutenant l'occupation de leur terre et en déniant leur culture est évident.

Les intervenant-e-s ont souligné que nous devrions écouter ce que les gazaoui-e-s considèrent être leur besoins, comment iels décrivent leur propre souffrance, et pas seulement offrir un traitement à posteriori mais faire ce que nous pouvons pour agir sur les causes de cette souffrance. Comme l'a dit le Dr Brian Barber : « Ce que nous pourrions appeler le TSPT, les gazaoui-e-s l'appellent ''se sentir cassé-e-s et détruit-e-s''. Et iels ne veulent pas une thérapie mais la fin de l'occupation et de l'état de siège : ''la liberté de respirer''. »

Alors qu'il était difficile d'entendre ces histoires, il était extrêmement encourageant d'entendre la santé mentale abordée dans un langage aussi non-pathologisant. Remplacer « maladie mentale » par des mots tels que « souffrance », et souligner l'action sociale et politique aux côtés de l'intervention psychologique, est non seulement fondamental pour aborder la santé mentale en Palestine, mais aussi la santé mentale en général.

La façon dont la « santé mentale » est maintenant reliée à la guerre, en mettant l'accent sur les victimes plutôt que sur les responsables, et en médicalisant le conflit d'une manière qui suggère qu'il est inévitable, témoigne en soi de notre définition passive et problématique de la santé mentale.

Ces dernières années des « campagnes de sensibilisation » ont amélioré notre compréhension des divers symptômes et états psychologiques dont souffrent tant de gen-te-s. Je crains souvent, cependant, que nous ne perdions toute capacité de parler de souffrance et de détresse d'une autre façon.

Le fait que l'on m'est diagnostiquée un ESPT m'a donné la possibilité d'exprimer plus facilement ma détresse et de faire comprendre aux autres que ce n'est pas quelque chose qui peut disparaître avec un peu de bonne volonté. Cependant, cela a aussi beaucoup contribué à en faire « mon problème ». Mes contrariétés quotidiennes normales sont souvent mises sur le compte d'une maladie préexistante, et après avoir appris à parler de mes problèmes dans un langage médical il est parfois plus difficile de les relier au reste de mes expériences quotidiennes.

La santé mentale est de plus en plus abordée comme quelque chose qui se produit dans le cerveau de cellui qui souffre, alors qu'elle est profondément interconnectée à nos expériences, notre environnement, et nos comportements. En ce qui me concerne accepter que je n'allais pas bien a été particulièrement difficile, dans la mesure où beaucoup de choses qui m'ont mise dans cet état auraient pu être évitées si l'on m'avait offert de l'aide à l'époque plutôt que maintenant.

Il n'est pas nécessaire d'aller en Palestine pour s'apercevoir que vivre sous l'occupation et les menaces constantes de la terreur d'état sont des conditions qui peuvent vous rendre fou/folle. Bien que nous ne connaissions rien de tel au Royaume-Unis, on peut tout de même en dire autant concernant notre propre société.

Le capitalisme, le corporatisme, la misogynie, le chômage, le racisme, la bigoterie, le manque de logements abordables, les foules de gen-te-s qui ne sourient jamais, la maltraitance et le harcèlement scolaire, même les mécanismes qui nous maintiennent à l'écart des catastrophes et conflits mondiaux créent un environnement qui conduit rarement à la « santé » mentale. Pour beaucoup de gens les causes des maladies psychologiques sont moins clairement définies que les miennes, mais j'ai rarement rencontré qui que ce soit dont la souffrance soit entièrement coupée du monde extérieur.

La maladie mentale n'a pas toujours une cause évidente. Mais que vous reconnaissiez ou non que ce monde cause des maladies mentales, c'est un monde dans lequel il est sacrément difficile d'en guérir.

La thérapie peut être à la fois utile et nécessaire, mais elle peut aussi être utilisée pour ignorer d'autres mesures, souvent plus difficiles, qui doivent être prises pour améliorer la vie des gens. La « prise de conscience » est inévitablement limitée lorsque l'on aborde la maladie mentale comme s'il s'agissait simplement de quelque chose qui se produit dans le cerveau de celui/celle qui en souffre. Formuler les choses en terme de « maladie mentale » fournit un prisme pour aborder la souffrance humaine sans réellement la regarder en face – nous permettant ainsi de regarder ailleurs lorsque cela devient trop difficile.

Lorsque j'ai vu les bombardements sur Gaza, ou entendu parlé des gen-te-s à Kobané, pris-es au piège et réduit-e-s à l'attente alors que ISIS s'approchait, ou que j'ai lu le récit des 197 enfants palestinien-ne-s actuellement detenu-e-s dans les prisons israéliennes, je n'ai pas pensé à la santé mentale et « aux effets à long terme du traumatisme ». Je me suis souvenue de ce que c'était que d'être sans défense et apeuré-e face à des situations insoutenables. Mon père tenant le corps de ma mère. L'expression dans son regard. L'odeur étouffante d'une pièce où j'ai regardé quelqu'un mourir. Ouvrir mes yeux, une souffrance indescriptible, des lumières vives et des visages flous. Un homme se tenant à quelques mètres de moi, pointant un couteau dans ma direction en riant.

Je me souviens la peur et l'horreur et je pense que quelque part des gen-te-s sont en train d'éprouver de la peur et de l'horreur d'une ampleur bien plus grande que ce que j'ai ressenti et alors je me sens impuissante. Et je me souviens ce que ça me faisait d'être laissée seule face à ces situations, pour ensuite me voir proposer une aide psychologique.

Source: https://www.opendemocracy.net/

Traduction de l'anglais. Cette traduction est participative, toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée.

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Publié dans Approches antiracistes

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