Les racines du racisme en psychiatrie

Publié le

Les racines du racisme en psychiatrie

[Idéologies racistes]

 

Par Suman Fernando. Extraits d'un article d'OpenMind n°59 d'Oct./Nov. 1992.

 

« La pratique psychiatrique est souvent vécue comme raciste par les personnes noires. Suman Fernando (…) décrit le contexte historique de la psychiatrie, pour en conclure que la psychiatrie est aussi raciste que n'importe quel système social au sein de la culture européenne et qu'elle a développé ces propres traditions racistes.

 

 

« Les minorités noires/ethniques se voient plus souvent :

  • diagnostiquées comme schizophrènes

  • mises en détention obligatoire en vertu de la loi sur la santé mentale

  • transférées dans des unités fermés.

  • admises en tant que « patientEs délinquantEs »

  • détenues par la police en vertu de l'article 136 de la loi de santé mentale

  • administrées des électrochocs

  • non soumises à de la psychothérapie

  • administrées de fort dosage médicamenteux

  • envoyées à un psychiatre par le tribunal »

 

Une science exacte ou de l'idéologie occidentale ?

La psychiatrie repose sur l'identification d'une « maladie», mais pour cela elle ne dispose ni de moyens de mesure objectifs, ni d'une classification précise et indépendante de la culture. Au mieux, la psychiatrie est un ensemble de connaissances construites sur la base d'hypothèses et d'informations. Elle a toujours été « perméable aux normes sociales et politiques de l'époque » (Castel, 1985). Et ces normes – les valeurs, les idéologies et les suppositions qui ont façonné la psychiatrie et continuent à l'imprégner – proviennent de la culture au sein de laquelle la psychiatrie existe et se développe. Et cela a été, et est encore, la culture occidentale en général – ou peut-être la culture de l'Europe occidentale.

Donc la psychiatrie, par sa nature même, est ethnocentré sur la culture européenne (c.-à-d. eurocentré). Le fait qu'elle ait été appliquée – ou plutôt imposée – à travers le monde entier nous en dit davantage sur son pouvoir et son statut que sur son utilité et sa validité.

 

Colonisation, esclavage et évolution

La psychiatrie s'est développé à l'époque du colonialisme et de l'esclavage, lorsque les mythes du racisme étaient intégrés à la culture européenne. Darwin (1872) concevait la domination des races blanches comme un résultat naturel de l'évolution, et le « darwinisme social » plaçait les races, comme les espèces animales, sur une hiérarchie évolutive, la race blanche étant tout en haut.

Le mouvement eugéniste qui en résulta visait à améliorer la composition raciale de l'humanité par la manipulation de la reproduction interraciale – une idéologie amenée à sa conclusion logique par les nazis et réactualisé à notre époque sous la forme du « nettoyage ethnique ».

 

Petits cerveaux, instincts primitifs

Alors que la psychiatrie et la psychologie développaient des théories et des pratiques, le racisme était intégré à leurs traditions. À la fin du siècle dernier, le mythe considérant que le cerveau des personnes noires était plus petit que celui des blancs était accepté (comme l'ont examiné Thomas et Sillen, 1972, et Fernando, 1988).

Un psychologue renommé du tournant du siècle, Stanley Hall (1904), a décrit les asiatiques, les chinoisES, les africainEs et les américainEs indigènes comme des « races adolescentes » psychologiquement. Le professeur Bean (1906) de l'université John Hopkins a conclu que chez les personnes noires les capacités mentales inférieures (par exemple, l'odorat, la vue, les sensations corporelles) étaient bien développées contrairement aux blancs qui étaient intrinsèquement meilleurs au niveau du self-control, de la volonté et du raisonnement.

Les noirEs étaient décrit par Francis Galton (1865), le psychologue britannique le plus éminent de son époque, comme ayant un instinct pour le travail continu et stable, et par William McDougall, un psychologue des plus reconnus, comme ayant « un instinct pour la soumission » (McDougall, 1920).

 

La/le bonNE sauvage

Au tournant du siècle, une question couramment débattue était l'apparente absence relative de folie parmi les africainEs, les asiatiques et les américainEs indigènes. Henry Maudsley, un psychiatre britannique très connu, et Sigmund Freud ont adopté l'idée de la/du « bonNE sauvage » de Rousseau, croyant que les personnes noires étaient relativement immunisées contre la maladie mentale parce qu'iels n'était pas assez civilisées. Aubrey Lewis (1965) a souligné que d'autres soutenaient que les nons-européenNEs étaient de toute façon mentalement dégénéréEs – et donc en ce sens malades mentales/aux.

Une variation sur ces deux thèmes (étudiée par Thomas et Sillen, 1972) a été exprimée par des psychiatres étasuniens qui affirmaient que la personne noire était relativement exempte de folie lorsqu'elle était en état d'esclavage, mais « devient la proie de la maladie mentale une fois libérée ». La collusion de la psychiatrie avec l'esclavage raciste était évident cliniquement au moment où la maladie « drapétomanie » a été construite par un certain Dr Cartwright (1851) pour expliquer ce qu'il appela « une irrésistible propension à s'enfuir » parmi les esclaves noirEs.

 

QI bas, infection raciale

Quand Freud a écrit au sujet des primitiVEfs, en voulant parler des personnes noirEs, il supposait que les « nations blanches » domineraient culturellement la race humaine (comme étudié par Hodge et Struckmann, 1975). Dans les années 1930, Jung (1930) a postulé sa théorie de « l'infection raciale », alertant les personnes blanches des dangers de la cohabitation étroite avec les noirEs.

Le mouvement raciste du QI a commencé avec l'ouvrage influent de Lewis Terman's (1916) « La mesure de l'intelligence », qui affirmait que l'intelligence était liée à la race. Le mouvement a perdu de sa popularité après l’Holocauste Nazi, mais a été relancé par Jensen (1969) aux États-Unis et Eysenck (1971) en Grande-Bretagne. Il est réapparu dans les années quatre-vingt dix dans (par exemple) un article de Rushton (1990) du Bulletin de la Société de Psychologie Britannique.

 

Immaturité et gènes noires

L'application de la psychiatrie occidentale à travers les frontières culturelles, maintenant connue sous le nom de « psychiatrie transculturelle », a émergé au début du siècle. Mais elle était également imprégnée de racisme dès le départ.

L'observation transculturelle la plus ancienne est attribuée à Kraepelin (1904), qui a observé que l'on ne percevait pas de culpabilité chez les personnes javanaises qui devenaient déprimées. Mais selon Kraepelin (1921), les javanaisES étaient « une population sous-développée psychiquement » proche de « la jeunesse immature européenne ».

L'apparente rareté de la dépression parmi les africainEs et les personnes noires aux États-Unis a aussi été remarqué à cette période et promptement attribuée à leur nature « irresponsable » (Green,1914). Cela a aussi été attribué à « l'absence d'un sens des responsabilités » par le Dr Carothers (1953), un psychiatre britannique qui a travaillé au Kenya pendant de nombreuses années.

Plus tôt, Le Dr Carothers (1951) avait affirmé que les africainEs ne présentaient pas de maladies de type occidentales parce que leurs cerveaux ressemblaient à ceux des « européenNE lobotomiséEs ». Ce point de vue a été relancé récemment dans une théorie développée par le Dr Julian Leff (1973) qui affirme que les personnes issues des pays sous-développés et les noirEs américainEs (les noirEs politiquement) sont moins développéEs dans leurs capacité à différencier les émotions en comparaison aux européens et aux blancs étasuniens.

Et lorsque des chercheurs de Nottingham dans les années quatre-vingt ont rapporté que la schizophrénie était diagnostiquée bien plus fréquemment parmi les personnes noires, ils ont étudié les différences en terme de gènes noirs.

 

Stereotypes

Les études en sciences sociales modernes ont tendance à observer l'expérience noire du dehors, dans les termes des théories et des concepts fondés sur les normes et pratiques blanches européenne. Bien que rarement explicitement racistes, elles ont souvent des implications racistes sous-jacentes, l'approche habituelle étant orientée vers la dissection du « culturellement bizarre » (Brittan et Maynard, 1984).

Les concepts concernant la vie familiale et les modèles culturels avec lesquels les psychiatres, les travailleurs sociaux et les psychologues semblent travailler en Grande-Bretagne ne sont souvent rien de plus que des stéréotypes – au sujet du manque de culture, de l'irresponsabilité parentale, la domination maternelle, la passivité féminine, l’agressivité masculine, etc.

 

Subjectivité et biais

La psychiatrie occidentale promeut des façons de penser la santé mentale en général et guide les pratiques des professionnels travaillant dans le champs de la santé mentale.

Lorsque l'on ne comprend pas les gens, on les fait entrer dans des catégories que l'on pense comprendre. Lorsque nous échouons à établir un lien, nous jugeons nos « patientEs » comme étant au delà de tout lien, diagnostiquant des émotions inappropriées ou des processus de pensée désordonnés – car c'est la façon que nous avons de donner du sens à des situations déconcertantes.

Nos systèmes d'analyses des problèmes de santé mentale ne laissent pas de place aux biais raciaux, ni n'accordent de crédit aux idéologies de vie, aux approches des problèmes existentiels, aux croyances et aux émotions qui viennent de cultures non-occidentales. Cette attitude s'applique à de nombreux professionnels issus d'Asie et d'Afrique travaillant dans nos services de santé mentale aux Royaume-Uni ; elle est liée à des questions de pouvoir, de statut et de formation.

 

Médicaliser des problèmes sociaux

Dans la société britannique d'aujourd'hui, l'importance du racisme est déniée, et en un sens la victime est blâmée pour des problèmes sociaux. C'est ici que la psychiatrie entre en jeu – laissant la société se déresponsabiliser en médicalisant des problèmes sociaux.

Lorsque les africainEs caribéenNEs disent « nous ne sommes pas folles/fous, nous sommes en colère », la réponse de la psychiatrie est le diagnostic de schizophrénie. Lorsque les asiatiques disent « nous avons besoin d'aide », la psychiatrie répond par un diagnostic de, disons, dépression atypique – même pas celui de véritable dépression.

Les personnes noires en Grande-Bretagne n'ont pas confiance en la psychiatrie ; la communication et la relation entre les deux côtés à été rompue. Dans une telle situation, le racisme se répand et le pouvoir dicte sa loi. L'expérience noire de la société qui génère de la colère ou du désespoir n'est pas reconnue, et les professionnels de santé n'ont rien d'autre qu'un modèle pathologique ou criminel sur lequel se replier. Et donc des diagnostics fondés sur des préjugés stéréotypés apparaissent – par exemple, la violence noire menant à des jugements concernant la dangerosité. Il est significatif que la composition ethnique de la population des prisons soit très similaires à celle des hôpitaux sécurisés. »

Publicité [en anglais] pour une esclave en fuite, Kentucky, 1853. La maladie mentale "drapetomanie" a été construite par le Dr Cartwright (1851) pour expliquer "une irrésistible propension à s'enfuir".

Publicité [en anglais] pour une esclave en fuite, Kentucky, 1853. La maladie mentale "drapetomanie" a été construite par le Dr Cartwright (1851) pour expliquer "une irrésistible propension à s'enfuir".

                                                          ★ ★ ★ ★ ★

Source : https://www.academia.edu

 

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative, toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée.

 

Lire le texte en anglais

Publié dans Approches antiracistes

Commenter cet article

minuit-neuf 22/02/2016 00:04

Les traveaux de Franzt Fanon n'ont-il pas eu d'impact la dessus ?

Zinzin Zine 04/05/2016 11:41

Milles excuses pour la réponse aussi tardive et merci pour ton commentaire.
Frantz Fanon a écrit des choses fabuleuses, notamment sur l’intériorisation des discours oppressifs par les oppriméEs, et il a énormément contribué à ouvrir la voix pour une critique radicale du racisme et de la colonisation, donc oui il a "eu un impact là dessus", mais vouloir que ses écrits aient mis fin au racisme en psychiatrie par ce qu'il a été psychiatre, ça serait comme vouloir que ses écrits sur la décolonisation aient mis fin à toute forme de colonialisme par ce qu'il a été un homme politique. Ça serait bien trop optimiste malheureusement au vu de la situation actuelle.
Mais effectivement, l’œuvre de Fanon est un excellent départ pour réfléchir et lutter contre le racisme, en psychiatrie comme dans la société en général.