La racialisation de la maladie mentale

Publié le

Image : affiche publicitaire pour l'Haldol® : à gauche la peinture d'un homme Noir en colère, le poing à moitié levé, avec en arrière fond un décor urbain enflammé. À droite le titre : '' La coopération commence souvent avec l'Haldol®, un choix de premier ordre pour entamer une thérapie", suivi d'un texte explicatif sur les propriétés de ce produit.

Image : affiche publicitaire pour l'Haldol® : à gauche la peinture d'un homme Noir en colère, le poing à moitié levé, avec en arrière fond un décor urbain enflammé. À droite le titre : '' La coopération commence souvent avec l'Haldol®, un choix de premier ordre pour entamer une thérapie", suivi d'un texte explicatif sur les propriétés de ce produit.

Par Arturo Baiocchi (23/05/11)

Dans un nouveau livre intitulé “The Protest Psychosis : How Schizophrenia became a Black Disease” [NDT : ouvrage non traduit en français dont le titre signifie : La psychose de la protestation : comment la schizophrénie est devenue une maladie noire] le psychiatre et critique de la culture Jonathan Metzl s'appuie sur une variété de sources – dossier de patientEs, études psychiatriques, publicités pour les médicaments racialisées, et métaphores populaires pour désigner la folie – pour soutenir que la schizophrénie est passée d'une affliction étant principalement blanche et de classe moyenne dans les années 50, à une affliction qui a été identifié avec le fait d'être noirE, avec l'instabilité, et avec le conflit civil au moment du mouvement pour les droits civiques.

La résonance racialisée entre les définitions émergentes de la schizophrénie et les anxiétés concernant les manifestations noires semble claire dans les les publicités et essais pharmaceutiques apparaissant dans les principaux journaux étasuniens de psychiatrie pendant les années 60 et 70. Par exemple, la publicité pour le tranquillisant le plus courant, L'Haldol, qu'on trouve dans les Archives de Psychiatrie Générale montre un homme afro-américain en colère et hostile, avec un poing de Black power serré et inversé.

Le personnage noir perturbé secoue littéralement son poing face au supposé médecin spectateur, tandis qu'en arrière plan un paysage urbain en feu semble faire directement référence au type de luttes civiles qui ont inquiété tant de personnes de l' « establishment » à l'époque. La publicité incite les psychiatres à amalgamer la colère noire avec une forme de psychose et de maladie mentale menaçante. En effet, la publicité semble jouer sur la peur présumée d'hommes noirs agressifs et belliqueux.

Comme l'arrière plan urbain le suggère, au delà de la sécurité individuelle, cette peur c'est étendue à l'agitation sociale. Dans un essai de 1969 intitulé « The Protest Psychosis » [NDT : ouvrage non traduit dont le titre signifie : « La psychose de la protestation »], titre qui a été repris pour le livre de Metzl, des psychiatres postulaient que la disharmonie croissante aux États-Unis au moment du mouvement pour les droits civiques, reflétait une nouvelle manifestation de comportements psychotiques et de délires atteignant les classes noires défavorisées des États-Unis. Selon eux, « des délires paranoïaques sur le fait d'être constamment victimiséEs » ont conduit certains hommes à se concentrer sur des projets malavisés pour renverser l' « establishment ». Par chance, les compagnies pharmaceutiques ont prévu que des interventions chimiques pourraient directement pacifier la menace noire masculinisé dépeinte dans des publicités comme celle du dessus. « Agressif et belliqueux ? » demande la publicité. « La coopération commence souvent avec l'Haldol. »

De plus des publicités pour la Thorazine et la Stelazine de cette époque faisaient fréquemment appel à des images de l'« indiscipliné » et du « primitif » précisément à une époque ou la composition démographique de ce diagnostic passait largement d'une clientèle majoritairement blanche, à un groupe de patientEs enferméEs principalement noirEs. Il est révélateur que dans ce contexte, les fabriquants de Thorazine ont choisi d'illustrer dans leur publicité la supposée spécificité du médicament pour la schizophrénie en affichant une variété de bâton de guerre et de marche, et d'autres artefacts phalliques d'origine africaine.

La publicité ci-dessous pour la Thorazine, par exemple, affirme la supériorité de la médecine occidentale dans le traitement de la maladie mentale par des produits pharmaceutiques modernes, comparé aux outils primitifs utilisés par des cultures moins avancées.

Image : affiche publicitaire pour la Thorazine® : à gauche, le titre : "outils de base de la psychiatrie primitive" est illustré par une photographie représentant d'anciens objets Africains : un ''konde'' du Zaire et un masque du Nigéria. À droite, le titre : "outils de base de la psychiatrie Occidentale" est suivi d'un très long texte sur la thorazine®, de type notice pharmaceutique.

Image : affiche publicitaire pour la Thorazine® : à gauche, le titre : "outils de base de la psychiatrie primitive" est illustré par une photographie représentant d'anciens objets Africains : un ''konde'' du Zaire et un masque du Nigéria. À droite, le titre : "outils de base de la psychiatrie Occidentale" est suivi d'un très long texte sur la thorazine®, de type notice pharmaceutique.

Ces affirmations de supériorité et d'efficacité médicale puisent dans un ensemble particulier d'idées péjoratives concernant le « primitif » qui étaient déjà bien établies à l'intérieur de certains secteur de la psychiatrie et qui assimilaient la maladie mentale avec des impulsions primitives, animalisées, et régressives. Comme le soutient Metzl dans son livre :

« ...les publicités pharmaceutiques ont fait appel sans vergogne à ces tropes racistes très anciens pour promouvoir le message que les « problèmes » sociaux soulevés par les hommes noirs en colère pouvaient être traités à un niveau clinique, avec des médicaments antipsychotiques. » 

Ces publicités contrastent de manière frappante avec les campagnes marketing précédentes qui concevaient la schizophrénie dans les années 50 comme une affection mentale atteignant essentiellement des patientEs de classes moyennes, et particulièrement des femmes. Également illustrées ci-dessous, les conceptions de la schizophrénie étaient à l'époque une collection informe de symptômes psychotiques et névrotiques qui étaient censés toucher de nombreuses femmes qui avaient des difficultés à accepter les routines de la domesticité.

Image : une 1ère photographie en noir et blanc représentant le bas du corps d'une femme assise, 'modestement' vêtue, un mégot à ses pieds, sur laquelle est écrit : "...Des patientEs hospitaliséEs pendant de nombreuses années...", est juxtaposée à une autre photographie, en couleur, du bas du corps d'une femme 'richement' vêtue, des jouets d'enfants à ses pieds, dont la légende est "...sont maintenant à la maison..."

Image : une 1ère photographie en noir et blanc représentant le bas du corps d'une femme assise, 'modestement' vêtue, un mégot à ses pieds, sur laquelle est écrit : "...Des patientEs hospitaliséEs pendant de nombreuses années...", est juxtaposée à une autre photographie, en couleur, du bas du corps d'une femme 'richement' vêtue, des jouets d'enfants à ses pieds, dont la légende est "...sont maintenant à la maison..."

Image : au centre, une femme vêtue d'une robe et d'un tablier de cuisine se tient la tête avec une main, dans une signe de détresse. Le texte : Pour un soulagement rapide et prolongé du stress mental et émotionnel grave Thorazine* Spansule*

Image : au centre, une femme vêtue d'une robe et d'un tablier de cuisine se tient la tête avec une main, dans une signe de détresse. Le texte : Pour un soulagement rapide et prolongé du stress mental et émotionnel grave Thorazine* Spansule*

Tandis que la schizophrénie est certainement une maladie réelle*, effrayante, et incapacitante, Metzl nous rappelle que les constructions culturelles de l'« autre » modèle la façon dont la psychiatrie comprend et traite cet état.

 

 * Note de Zinzin Zine : Sans entrer ici dans un débat complexe concernant les classifications nosologiques et le modèle médical appliqué aux neuro/psychoatypies, nous apporterons néanmoins une nuance importante à la conclusion de l'auteur, en citant simplement Noel Hunter : '' Il a été déterminé que la catégorie « schizophrénie » manquait de validité et de fiabilité en tant que catégorie diagnostique et elle n'a aucune valeur prédictive, et cela est accepté même par les plus éminents experts de la recherche en santé mentale''.

 

 

Source

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative, toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant, cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée.

Pour lire le texte en anglais

Commenter cet article