S'agit-il de "Symptômes" ou de "stratégies" ? [+ vidéo]

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S'agit-il de "Symptômes" ou de "stratégies" ? [+ vidéo]

Par Ron Unger, (22/05/16)

 

Qu'est-ce que sont exactement les « problèmes de santé mentale » ?

Dans l'opinion publique, les difficultés psychologiques sont perçues comme des « symptômes » d'une « maladie » ou d'un « trouble mental » et en partant de là on se focalise sur leur suppression, soit en utilisant des médicaments, soit des électrochocs, soit par des interventions psychologiques qui visent aussi à « éliminer le problème ».

Malheureusement, cette approche dominante fonctionne souvent mal, et trop souvent son effet principal est d'aggraver le problème, ou de causer des « dommages collatéraux » puisque des parties extrêmement importantes de la personne sont supprimées en même temps que ces supposés « symptômes ».

Mais si nous voulons remplacer l'approche dominante, nous avons besoin d'une vision alternative cohérente, qui à la fois prenne en compte de façon réaliste les difficultés que les personnes vivent et suggère de meilleurs approches pour résoudre ces problèmes.

Une voie possible vers cette re-conceptualisation dont nous avons besoin a été exprimée par Jacqui Dillon, qui a écrit, « lorsque vous comprenez vos propres « symptômes » comme des stratégies de survie essentielle et pleine de sens, une acceptation de soi respectueuse et aimante commence à voir le jour. »

J'aime beaucoup cette perspective et le changement d'attitude qu'elle suggère. Cela aide à comprendre pourquoi l'approche traditionnelle fonctionne si mal – c'est difficile de guérir si l'on considère des parties essentielles de soi-même comme une maladie !

Il y a une complication possible avec cette perspective cependant : si nous considérons des modèles troublants d'expériences ou de comportements comme étant « essentiels » alors nous pourrions aussi nous sentir coincéEs avec eux tels qu'ils sont, sans autre alternative que d'apprendre à les accepter et à les respecter quels que soient les problèmes qu'ils nous causent.

Une façon de sortir de cette impasse est de considérer les « symptômes » comme des stratégies qui ont du sens et qui sont utiles et sont effectivement essentielles dans certaines situations, mais qui sont aussi souvent déployées inconsciemment ou sans grande réflexion ou de façons erronées. C'est à dire que parfois, elles peuvent être vraiment nécessaires à notre survie, et d'autres fois elles semblent uniquement nécessaires à une partie de notre psyché qui les active, tandis qu'en réalité elles vont peut être trop loin et se retournent contre nous-même avec des effets destructeurs.

Les définir de cette manière permet plus d'ambiguïté, et suggère que chaque stratégie etc. doit être observée dans son contexte, pour faire la part de ce qui est essentiel ou au moins utile dans une situation donnée avec ce qui est bien intentionné mais erroné, et pourrait être destructeur sur le moment. De ce point de vue, ce dont nous avons besoin n'est pas une complète suppression de ce qui nous dérange, ni une complète acceptation, mais plutôt une augmentation du discernement concernant les stratégies qui fonctionnent ou non, dans des situations particulières. Une stratégie qui a véritablement permit de nous sauver la vie pendant une situation traumatique, par exemple, pourrait être extrêmement dommageable lorsqu'elle se poursuit dans la vie quotidienne : mais si nous pouvons apprécier la manière dont elle nous a sauvé à un moment donné, nous pourrions aussi être plus à même de l'abandonner dans un présent qui n'en a plus besoin.

Pour clarifier cette re-conceptualisation, ce que j'aimerais faire maintenant c'est de présenter certaines des principales catégories de « symptômes » psychiatriques et de décrire comment elles peuvent être repensées comme des stratégies possiblement utiles bien que parfois dommageables :

Anxiété et inquiétude : La plupart d'entre nous peuvent identifier des moments où nous ne nous sommes pas suffisamment inquiétéEs concernant quelque chose, ou des moments où nous avons ignoré nos sentiments anxieux, et où nous sommes alléEs de l'avant et avons fait quelque chose, pour ensuite vivre une forme de désastre en conséquence. Donc il n'est pas trop difficile de voir comment le fait de se sentir anxieuseux et de s'inquiéter est une stratégies évoluée qui nous aide à affronter des types de menaces variées. Ce genre de sentiments dérangent notre calme, mais ils le font souvent lorsque nous avons besoin d'être dérangéEs pour que nous changions la direction qui nous menait à la confrontation avec une forme de problème.

Bien sûr, il est aussi possible d'aller bien trop loin dans l'anxiété etc. Mais au lieu de tenter de la supprimer entièrement, nous pouvons apprendre à écouter avec discernement, en jugeant combien de temps il est nécessaire de passer à s'inquiéter et à quel point il faut prendre au sérieux des sentiments anxieux. Nous n'aurons pas toujours raison, mais notre compétence en la matière peut évoluer avec le temps, particulièrement lorsque nous collaborons avec des autres, en discutant des problèmes, etc.

Dépression: Beaucoup de genTEs ne voient aucun intérêt dans la dépression, et iels seraient juste heureuses/eux d'exterminer toutes les humeurs dépressives comme iels élimineraient le virus de la polio ! Mais il existe de nombreuse preuves que la dépression est une façon de faire des choses telles que ralentir et accepter une défaite lorsque cela devient inévitable et/ou de recentrer l'attention de quelqu'unE pour se focaliser sur un problème qui doit être résolu avant que plus de progrès ne puisse être fait.

Disons qu'une personne traverse des problèmes dans une relation. Le fait de déprimer pourrait pousser la personne à abandonner la relation, et cela pourrait être une bonne chose si la relation est de toute façon sévèrement défaillante. Ou bien déprimer pourrait aider la personne à ralentir le « train-train quotidien » juste assez pour parvenir à décider ce qui doit être changé pour que la relation fonctionne. Bien sûr, comme n'importe quelle stratégie, elle peut aussi être utilisée de façon inappropriée ou peut se retourner contre soi : une personne peut déprimer et abandonner une relation qui sinon aurait pu être super, ou bien se déprimer concernant des problèmes possiblement mineurs peut en soi causer d'autres problèmes pouvant ensuite devenir très sérieux.

Et notons que tandis que la « pensée positive » peut être utile si la dépression ne nous aide pas ou si elle est basé sur des perceptions qui sont inexactes, elle est sujette à se retourner contre soi si par exemple la « pensée positive » est trop simpliste et trop « positive » pour correspondre à la situation . Investir encore énormément de temps et d'énergie dans une très mauvaise relation en se fondant sur des « pensées positives » la concernant, par exemple, peut être très préjudiciable. (...)

L'état maniaque: alors qu'être dans un état maniaque peut causer d'horribles problèmes, et faire entrer les genTEs dans une longue dépression en réponse, l'état maniaque peut aussi être fonctionnel dans certaines situations.

Un de ces situations peut être lorsqu'une opportunité se présente, mais qu'en profiter requiert un intense élan d'énergie et d'enthousiasme, et une volonté de faire une rupture brutale et prolongée par rapport aux schémas habituels et aux routines. Seules les personnes qui ont la capacité d'entrer dans un état maniaque peuvent se hisser au sommet dans de telles situations.

Un autre type de situation pourrait être lorsqu'une personne a reçu bien trop de perspective « négatives » sur elle-même et sur le monde, et se sent embourbée dans cette négativité. Entrer dans un état maniaque ou grandiose, ignorer simplement tout les commentaires négatifs et les perspectives négatives, pourrait permettre à la personne d'aller de nouveau de l'avant.

Dans l'état maniaque, notre sens de la modération est perdu. Mais il y a du sens dans le slogan « toutes choses avec modération, y compris la modération ! ». Parfois la modération n'est pas la meilleure stratégie.

Ainsi l'état maniaque peut être perçu comme un grand risque mais aussi parfois comme une stratégie utile. Bien sûr, si quelqu'un devient plus maniaque que ce qui serait utile dans leur situation actuelle, cela peut être un énorme problème, donc les genTEs ont besoin d'apprendre à « freiner cela » de façon à éviter de nombreux types de désastres.

La pensée psychotique : La pensée psychotique implique généralement d'être ouvertE à des formes de pensée qui sont rares dans sa culture, et/ou d'être ferméE à, ou rejeter, des schémas de pensée qui sont culturellement communs. Cela peut mener à toutes sortes de problèmes ou d'erreurs, mais le bons sens nous dit que ce même type de processus peut aussi mener parfois à de nouveaux schémas de pensée qui sont réellement utiles.

La recherche a montré que lorsque les genTEs essayent de résoudre un problème mais ne savent pas comment y parvenir simplement, iels ouvrent leur esprit à toutes sortes de schémas qui autrement seraient improbables, et cela peut mener à ce que nous considérons comme des perceptions et des formes de pensée « psychotiques ». Cela peut aussi quelque fois, bien sûr, mener à la découverte d'une approche qui résout le problème, c'est pourquoi nous avons probablement évoluer de façon à parfois appréhender les choses de cette manière.

La recherche a aussi montré que lorsque nous croyons fermement à quelque chose, nous sommes enclinEs à rechercher des preuves qui confirment notre croyance, et à écarter les preuves qui l'infirme. S'enfermer dans ce qui est appelé les « biais de confirmation » peut faire que nous nous accrochions à des croyances insensées – mais cela peut aussi nous aider à maintenir une croyance utile même face à la pression sociale nous poussant à croire autrement, puisque nous apprenons à faire baisser cette pression, et à seulement écouter la source de notre vérité.

La psychose elle-même peut être mieux comprise non pas comme une maladie mais comme un processus de résolution de problèmes à hauts risques. Cela peut mener à toute une série de résultats de la même façon qu'une révolution au sein d'une nation peut mener à la fois à des désastres majeurs comme à une réorganisation réussie menant à de nouveaux niveaux de prospérité. Selon ma propre expérience, avoir été un peu « psychotique » dans ma jeunesse m'a mené à une telle réorganisation réussie, m'aidant à surmonter mes déficits psychologiques antérieurs. Mais j'ai également vu des membres de ma famille et d'autres personnes tomber dans la désorganisation/tentative de réorganisation et rester coincéEs là dedans. Ici encore, tout comme c'est le cas dans des révolutions au sein de nation comme la Syrie, il semble souvent que ce soit l'intervention « serviable » de personnes extérieures qui prolonge le conflit et aggrave le chaos.

Un problème majeur réside dans le fait que si toutes les formes précédentes de fonctionnements mental et émotionnel sont vraiment des stratégies, effectivement utiles dans certaines situations, alors les efforts pour les supprimer sur le long terme vont inévitablement être invalidants pour la personne, puisqu'elles font toute d'une certaine façon partie d'un fonctionnement sain. En outre, il est probable qu'à un certain moment l'esprit de la personne se battra contre les tentatives d'invalider quelque chose qui est en fait vital à la personne, et ensuite, paradoxalement, cette bataille semblera rendre la suppression encore plus nécessaire. Cela aide aussi à expliquer en quoi les « symptômes » semblent généralement « rebondir » à chaque fois que des tentatives pour les supprimer, que ce soit avec des cachets ou des efforts mentaux visant leur suppression ou leur évitement, sont interrompus.

Lorsqu'au lieu de cela nous considérons les troubles et les perturbations mentales/aux comme étant possiblement stratégiques, possiblement utiles, alors la focalisation passe naturellement sur l'importance du discernement. Cela implique une relation très différente avec ses propres expériences difficiles.

La réelle guérison mentale et émotionnelle se produit lorsque nous en arrivons à apprécier toutes les parties de nous-mêmes, et à les intégrer dans un tout, avec une capacité à faire appel à des parties de nous-mêmes qui correspondent à une situation actuelle. Nous avons effectivement besoin de poser des limites avec de nombreuses parties de nous-mêmes, de supprimer temporairement un type de réaction (comme la colère, la tristesse, etc.) pour pouvoir faire appel à une autre approche qui puisse mieux correspondre à une situation actuelle, mais cela fonctionne mieux lorsque cela est accompagné de l'acceptation respectueuse et aimante de ces parties avec lesquelles nous posons des limites – nous savons qu'elles nous appartiennent et ont leur place, même si elles ne sont pas ce dont nous avons besoin à ce moment là !

Lorsque nous reconnaissons que des parties troublantes de nous-même font réellement partie de nous, alors nous sommes aussi plus enclinEs à les comprendre, à « faire avec » ou à regarder le monde au travers de leur perspective pendant un instant seulement, pour voir ce qu'elles veulent faire pour nous, à quels besoins elles veulent répondre. Cela nous permet de faire la paix avec elles, de les intégrer. L'apaisement et l'intégration de parties du moi est souvent semblable avec le fait de faire la paix avec des membres de la famille, ou des voisinEs : cela requiert un mélange de préoccupation pour l'autre, en plus de la pose de certaines limites.

L'opposé de l'intégration est la dissociation, l'état dans lequel nous sommes lorsque des parties de nous-mêmes fonctionnent séparément et peuvent même batailler entre elles. La dissociation est souvent perçue comme quelque chose d'un peu exotique, mais elle fait en réalité partie de la vie quotidienne à certains degrés, et comme d'autres choses, elle est une stratégie utile lorsqu'elle n'est pas utilisée excessivement causant ainsi des problèmes.

Il est bien connu que des formes sévères de dissociations sont généralement des réponses au traumatisme. Dans une situation traumatique, notre capacité à équilibrer des tendances opposées ou des stratégies possibles dans notre esprit passe naturellement à la trappe : nous avons plutôt besoin de rapidement choisir une approche et de mettre toute notre énergie dedans, tout en supprimant tout le reste. Mais alors lorsque le traumatisme est très intense ou prolongé, nous pouvons avoir des difficultés à revenir à l'équilibre, au discernement et à l'intégration.

Au lieu de cela, on peut se retrouver en guerre contre nous-mêmes, même longtemps après que le traumatisme soit passé. Une partie de nous peut vouloir se souvenir et se concentrer sur le traumatisme et être hyper-vigilante et méfiante, pour éviter les chances que la même chose ne se reproduise, tandis qu'une autre partie veut oublier le traumatisme, se relaxer et commencer à avoir confiance à nouveau pour pouvoir aller de l'avant dans la vie quotidienne. Il peut exister, bien sûr, de plus complexe divisions. Lorsque nous essayons de supprimer certaines des parties divisées, elles peuvent revenir sous forme de voix, et leur apparente autonomie peut nous donner envie de nous concentrer encore davantage sur leur suppression.

Donc, le paradoxe réside dans le fait que plus nous sommes diviséEs, plus la suppression semble être la réponse, mais sur le long terme la suppression ne fait que renforcer le problème qui est le manque d'intégration. Nous avons besoin de la capacité de poser des limites avec des parties de nous-mêmes ou avec diverses émotions, schémas de pensées, stratégies, etc., mais aussi de trouver une place pour toutes ses choses et apprécier leurs efforts pour être utiles et le type de situations où elles sont effectivement utiles.

(…)

Un dernier point : je tiens à souligner que je ne suis pas en train de dire que les problèmes de santé physique ne jouent jamais un rôle dans la création de difficultés psychologiques. Elles le peuvent certainement : il est difficile de pratiquer le discernement et l'équilibre dans nos stratégies lorsque le cerveau est en proie à divers facteurs allant de l'abus de substance à diverses maladies ou inflammations physiques en passant par des déficiences nutritives ! Ainsi il est toujours judicieux de voir si la moindre amélioration peut être faite sur de tels plans, mais ce qui n'est pas judicieux est d’appréhender les réactions psychologiques elles-mêmes comme des « maladies » à supprimer. Passons à une approche plus sage, nuancée et compatissante qui puisse ouvrir la voix à une réelle guérison.


 

Source : http://www.madinamerica.com/

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative, toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant, cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée.

Pour lire le texte en anglais

 

 

Note de Zinzin Zine : La vidéo suivante offre un bon complément pour comprendre l'approche proposée dans ce texte. Elle donne en effet un exemple de changement radical dans le rapport que l'on peut entretenir avec des manifestations mentales généralement très difficiles à vivre et qu'il est tentant de vouloir totalement supprimer. Ici, c'est l'entente de voix qui est appréhendée de façon plus intégrative et bienveillante :

Source de la vidéo içi ou encore içi.

 

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