Ça n'est mal que si l'on est normal mental : pop culture et internement

Publié le

Ça n'est mal que si l'on est normal mental : pop culture et internement

Par Anna (07/12/10)

 

Note : Ce post va aborder les représentations des abus psychiatriques dans la culture pop.

Avez-vous déjà regardé une série de science fiction* où vous êtes certain·e que læ personnage principal·e est normal·e mental·e, parce que vous l'avez suivi·e depuis une saison et demi, et où pourtant l'épisode s'ouvre sur ellui dans un asile, accusé·e de crimes odieux, drogué·e, et subissant un traitement qui læ fait hurler ? Que ce soit Will Riker dans Star Treck : la nouvelle génération insistant bruyamment pour dire « Je suis peut-être entouré de folie mais je ne suis pas fou ! », Sarah Connor dans Terminator 2 : le jour du jugement criant la vérité au Dr Silberman, ou Priya Tsetsang/Sierra de Dollhouse décrivant l'asile comme « l'enfer, je suis en enfer », les histoires de personnages que nous identifions et savons être normaux mentaux sont assez courantes. Et quel que soit l'objectif de cette scène particulière, il y a une chose que toutes ont en commun : ce qui arrive au personnage est terrible parce que nous, le public, savons qu'iels ne le méritent pas. Il s'agit de personnes normales mentales coincées dans un asile de folles·fous, et c'est ça qui rend la chose effrayante.

Je déteste cette intrigue.

Non pas parce que les séries ou les films sont mal écrits : je suis toujours une grande fan de ST : NG, et Terminator 2 est toujours un de mes films préférés. Je n'étais pas fan de Dollhouse, mais je peux comprendre pourquoi autant de fans de la série furent assez embalé·e·s par l'épisode Belonging. Le jeu d'actriceurs est aussi généralement très bon, et même avec mon aversion pour Dollhouse je dois admettre que Dichen Lachman était incroyable dans le rôle de Sierra.

Non, non, je déteste cette intrigue parce que l'on ne questionne jamais vraiment le fait que cette intrigue repose sur l'idée effrayante que ce qui arrive aux personnages serait en quelque sorte acceptable s'iels étaient vraiment diagnostiqué·e·s comme souffrant des maladies mentales qu'iels sont accusé·e·s d'avoir.

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Image: Will Riker, sans uniforme et à l'air débraillé, marche le long des couloirs de l'Enterprise en insistant pour dire qu'il est normal mental.

Dans l'épisode de Star Treck : Nouvelle Génération intitulé “État d'esprit”, le teaser d'ouverture représente le Commandant William T. Riker expliquant à des interrogateurices à l'écran et en dehors qu'il n'est pas fou, qu'il réalise ses actions, et qu'il aimerait maintenant être libéré de l'asile. Cette scène est répétée tout le long de l'épisode, à la fois comme scène tirée d'une pièce que Riker joue avec le Commandant Data, et comme scène tirée de l'asile réel dans lequel Riker a été interné de force par les personnages antogonistes de l'épisode, les adminstrateurices de l'hôpital Tilonus IV.

Memory Alpha résume l'épisode ainsi : « Riker pense qu'il perd la tête lorsque la réalité ne cesse de basculer entre un hôpital d'aliénées et l'Enterprise, où il répète une pièce de théatre. »

Tout au long de l'épisode on voit des scènes montrant Riker se faire railler par le personnel de l'asile. On aperçoit également quelques autres interné·e·s, avec le sous-entendu que ces personnes, contrairement à Riker, sont vraiment folles, puisque l'un·e d'entre elleux utilise une cuillère pour essayer de contacter Star Fleet. Enfin, on voit Riker ligoté, forcé à subir un traitement qui modifiera de façon permanente sa personnalité et le fera devenir quelqu'un d'autre. Pour finir, il est sauvé par ses camarades d'équipage. Il est sous entendu que l'asile pourrait être fermé, mais ce n'est pas clair au moment de la fin.

Les épisodes de ST : LNG étaient assez autonomes, et abordaient rarement d'autres épisodes directement. (Ceci n'est pas une critique!) Mon problème ne réside pas vraiment dans le fait que l'Enterprise pourrait être reparti sans aucun scrupule d'un asile aux pratiques abusives, puisqu'il ne s'agissait pas vraiment du sujet de la série. C'est juste que cet épisode est assez prévisible dans son déroulé, et parvient à renforcer l'idée que oui, ce qui arrive à Riker est terrible, parce que Riker n'est pas fou.

J'ai vraiment aimé cet épisode la première fois que je l'ai regardé, et j'ai pensé qu'il était très puissant. Depuis, je suis bien plus informée au sujet de l'internement forcé et la pratique consistant à forcer les gens à subir des électrochocs contre leur volonté, et l'épisode est devenu beaucoup moins agréable.

Plus récemment, bien sûr, il y a Dollhouse et « Belonging ». On m'a demandé de le regarder et d'écrire une critique de cet épisode lorsqu'il est sorti. Je l'ai regardé avec quelques ami·e·s qui ne connaissaient pas du tout Dollhouse et qui trouvaient tout le concept de la série – que Wikipédia résume en ces termes « La série tourne autour d'une entreprise qui gère de nombreux d'établissements secrets (connus sous le nom de « Dollhouses ») à travers la planète qui programment des individu·e·s appelé·e·s des « Actifs » avec des personnalités et des compétences temporaires. Des client·e·s fortuné·e·s embauchent à grands frais des actifs des Dollhouses à des fins diverses » – très très flippant. J'ai fini par ne pas écrire de critique parce que l'épisode m'a tellement vidée et mise en colère que tout ce que je voulais taper était « arg arg arg arg arg Je te déteste série, je te déteste ».

J'ai pris un peu de distance par rapport à ça maintenant.

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Image: Topher et Sierra de Dollhouse. Topher est habillé « normalement », tandis que Sierra porte une chemise hôpital, a les cheveux ébouriffés, et est visiblement en grande détresse.

Dans cet épisode, il est révélé au public que Sierra a été envoyée à la Dollhouse pour devenir une active parce qu'elle avait été diagnostiquée malade mentale. Topher décrit cela à un autre personnage, Boyd, en ces termes « J'ai aidé Sierra, tu sais. Elle était psychotique, schizophrène paranoïaque. Je l'ai aidée. » L'idée d'avoir « aidé » Sierra est très importante pour l'image de soi de Topher. Lorsqu'il est plus tard révélé que Sierra n'était en réalité pas psychotique, mais avait été droguée au point de sembler l'être, c'est alors que Topher considère soudainement que le fait de l'attacher à une chaise et de la forcer à subir un traitement douloureux contre lequel elle s'est débattue avait peut-être été une mauvaise idée.

Comme je l'ai dit, je n'étais pas fan de la série, et ce fut le seul épisode de la saison 2 que je regardai, par contre j'ai suivi ce qui s'est passé d'autre dans la série. Je sais qu'il s'agit d'un épisode assez central concernant Topher, et c'est en réalisant qu'il avait forcé une personne normale mentale à subir cet horrible traitement qu'il commence à vraiment remettre en cause ce qui se passe à la Dollhouse et quel est son rôle là dedans. Je pense aussi qu'il est assez clair dans la série que nous sommes supposé·e·s considérer les gens de la Dollhouse comme des personnes qui sont « moralement suspectes ».

Je déteste toujours l'épisode.

Je le déteste parce qu'il y a tellement de séries de science fiction* qui en gros font exactement ça, et cet épisode fait partie de ce trope. Malgré le fait que les personnages soient présenté·e·s comme moralement ambigu·e·s, iels sont tout de même les personnages dont on prend le point de vue, et iels disent tout de même « Ce qui s'est passé est problématique » en le reliant directement au fait que Sierra n'a jamais été psychotique1. Iels ne sont pas les seul·e·s à penser cela, et il est assez communément répandu de penser que ça ne pose pas de problème de forcer les personnes qui sont « folles » à subir des traitements qui seraient considérés comme de la torture s'ils étaient pratiqués sur n'importe qui d'autre.

Ce que je déteste dans ce trope c'est qu'il est très fréquent, qu'il est très rarement analysé de manière à mettre en lumière que le message « ça ne pose pas de problème de faire ça à une personne folle, mais ça dépasse les bornes lorsque la personne est normale mentale » est problématique, et qu'il implique que ce genre de choses n'arrivent pas dans les véritables établissements. Sauf que, dans beaucoup d'entre eux (mais certainement pas dans tous), ces images ne sont pas des exagérations, mais minimisent le degré d'abus et de traitements forcés.

Je pense que ce trope, comme celui d'hier sur les Colocataires Folles·Fous, vient de l'exacerbation de la peur naturelle d'être forcé·e·s à subir des traitements médicaux dont vous ne voulez pas parce que d'une certaine façon vous avez perdu pied. Le problème avec ce trope là c'est qu'il n'est pas fondé sur de la fiction : c'est le vécu de milliers de patient·e·s et de survivant·e·s de la psychiatrie. Cela m'effraie parce que c'est vrai, et j'aurais aimé que cette vérité là ne soit pas utilisée comme une manière pour les séries de science fiction d'ajouter une profondeur à leurs personnages.

 

 

1  Je veux vraiment vraiment trouver le temps d'écrire sur le trope très fréquent de la peur de l'internement dans le travail de Whedon. C'est sur ma liste. Ma liste est longue.

* NDT : en anglais « genre-show ».

 

 

[Note de Zinzin Zine : le surlignage est de notre initiative.]

 

 

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Source : http://disabledfeminists.com/

 

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative, toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant, cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée.

 

Pour lire le texte en anglais

 

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