Comment comprendre cette expérience ?

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Comment comprendre cette expérience ?

Abby Jean (09/10/09)


 

Voici l'histoire de la première fois où j'ai vraiment réalisé à quel point l'intersectionnalité était essentielle pour comprendre et aborder les problèmes de santé mentale. *

Lorsque j'ai été diagnostiquée pour la première fois et pendant les années qui ont suivi alors que nous tentions tou·te·s de comprendre ce qui clochait chez moi et quels médicaments me permettraient de vivre sans trop de problèmes, j'ai eu beaucoup de problèmes d'angoisse. Ou d'hypomanie, ou d'état mixte, ou appelez ça comme vous voudrez. Mais à l'époque j'avais une foi absolue dans le pouvoir du DSM-IV, et dans les professionel·le·s médicalaux que mes parents payaient une fortune pour analyser ma maladie, lui attribuer une catégorie, et connaître exactement le protocole pour me soigner. Donc à l'époque, je considérais les épisodes que je traversais comme des crises d'angoisses.

C'était des moments de pure terreur, comme si mon cœur battait si fort que je pouvais le sentir dans tout mon corps, comme si mes mains étaient une masse floue et tremblante, comme si mes muscles étaient tendus au delà de leur limite. Je ne parvenais pas à respirer correctement, prenant une courte inspiration à chaque fois que mon cœur battait. Mais c'était encore pire à l'intérieur de ma tête, où une gigantesque tempête faisait rage et m'empêchait d'élaborer la moindre pensée parce que j'étais accablée par la menace d'inéluctables malheurs ! Dangers ! Malédictions ! Destructions ! Et après dix ou vingt minutes, la tempête semblait passer, et je pouvais prendre des respirations plus profondes, mais me sentais usée et endolorie. C'était des moments horribles et je les détestais et leur en voulais d’apparaître de nulle part. J'avais honte d'avoir pu être à ce point affectée par un élément déclencheur, quel qu'il soit, du moins lorsqu'il était possible de l'identifier. J'avais l'impression de n'avoir aucun moyen d'action sur eux.

Des années plus tard, alors que je ne me baladais plus avec une boîte de tranquillisants sur moi au cas ou j'aurais une attaque, je me rendis à une semaine de formation dans les montagnes avec des gens venant de toute la Californie. Nous étions tou·te·s des jeunes professionel·le·s avec des tas de diplômes d'institutions des États-Unis. Une nuit, je m'assis avec quelque-unes des autres femmes à l'orée de la forêt, au milieu d'une obscurité que l'on ne rencontre pas souvent en Californie, avec toutes nos lumières. C'était super calme, aucune voiture à des kilomètres à la ronde, et on pouvait entendre le bruissement des animaux dans les arbres. Franchement, c'était un peu effrayant, donc bien sûr nous décidâmes de raconter des histoires de fantômes.

Une des femmes nous raconta une histoire au sujet d'une route près de sa maison dans la Californie rurale. Elle dit qu'il y avait une section de la route sur laquelle un grave accident avait eut lieu par le passé et dont on pouvait sentir qu'elle était hantée lorsque l'on roulait dessus. Je suis totalement sceptique concernant tout ce qui est vaguement paranormal, extraterrestre ou parapsychique, donc je ne fis pas grand cas de cette histoire, et certaines des autres femmes non plus. Mais la femme expliqua que tandis que les personnes venant sur le site étaient ridicules, n'en tireraient jamais rien et perdaient leur temps, elle dit être certaine qu'il y eut des fantômes à cet endroit.

Elle nous expliqua que sa grand-mère était d'une des tribus indigènes du Mexique et avait été considérée comme une sainte femme parce qu'elle pouvait être possédée par les fantômes. Sa grand-mère était possédée pendant de courts épisodes, autour de dix à quinze minutes, et pendant la possession elle respirait rapidement, ses muscles tremblaient et elle se sentait envahie par la peur et le mal. Et la femme avait hérité de sa grand-mère certaines de ces aptitudes et traversait parfois des épisodes similaires. Elle décrivit la possession en détail et ce fut comme si elle lisait les notes de mon psychiatre au sujet de mes crises d'angoisses. Exactement pareil – il semblait que nous avions vécu la même chose.

Je me souviens encore du sentiment que j'eus alors, lorsque je réalisai que ce que j'appelais une crise d'angoisse et considérais comme un problème de santé mentale devant être traité par des médicaments, elle le vivait comme une possession par des esprits et le considérait comme une aptitude précieuse et un lien avec sa grand-mère. Et qu'aucune de ses définitions, perspectives ou cadres de pensée n'étaient plus valables qu'une autre. C'était comme une de ces illusions d'optique où soudain ce que j'avais perçu comme un vase était aussi deux visages de profil. Comme si deux réalités avaient coexisté tout ce temps et que je venais seulement maintenant de réaliser la présence de l'une d'entre elles.

J'étais, et je suis encore, bouleversée par les implications de cette réalisation. Comment une personne avec son cadre de pensée interagirait-elle avec un système de santé mentale comprenant les catégories du DSM et un éventail stupéfiant de médicaments ? Que ce passerait-il si elle décrivait un épisode de possession à un médecin ou un psychiatre ? Et quelle serait la différence si je pouvais concevoir cela comme une aptitude précieuse plutôt que comme un problème invalidant causé par mon cerveau ? Est-ce que seulement je voudrais ou chercherais à obtenir le moindre traitement si telle était ma perspective ? Et si ma culture me valorisais pour cette raison ? Comment gère-t-elle le scepticisme qui prévaut vis à vis des fantômes, etc. ? Tant de choses à prendre en compte.

Et puis il y a la question restante : combien d'autres réalités existe-il ? Combien d'autres perspectives existent concernant cette expérience que nous avons traversée ? De quelles autres façons puis-je penser à ce que j'ai vécu ?


 

* Note de Zinzin Zine : tout le surlignage en gras est de notre fait.

 

 

                                                ★ ★ ★ ★ ★

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant (zinzinzine[at]riseup.net), cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée.

 

Source : disabledfeminists.com

 

Lire le texte en anglais

 

 

 

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Cécile 20/05/2017 17:50

Merci pour cette traduction. Cela résonne terriblement en moi.