Le système de santé mentale peut-il causer la paranoïa ?

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Le système de santé mentale peut-il causer la paranoïa ?

Tamasin Knight (25/05/12)

 

Depuis que je me milite activement dans le domaine de la santé mentale j'ai remarqué qu'un certain nombre de personnes diagnostiquées paranoïaques avaient antérieurement reçu un autre diagnostic psychiatrique. Cela m'a conduit à me demander s'il était possible que l'émergence de cette paranoïa, plutôt que d'être le résultat de déséquilibres biochimiques ou même de vulnérabilités psychologiques, n'était pas davantage susceptible d'avoir pour origine la participation de ces personnes au système de santé mentale ainsi que les préjugés et les discriminations que la société leur a infligés.

Une fois diagnostiqué·e vous devez vivre en sachant que vous avez moins de droits qu'un·e criminel·le, en sachant que l'on peut vous administrer de force des médicaments et en sachant que 46% des psychiatres veulent rogner un peu plus vos droits en mettant en place des ordonnances de traitements obligatoires*. Compte tenu de cette situation, est-il si étonnant de commencer à généraliser, d'autant plus que tout cela est susceptible de vous mettre dans un état d'esprit de méfiance ? Il est possible que la personne diagnostiqué·e se mette à parler métaphoriquement – la peur que le système de santé mentale ne lui veuille du mal est ainsi transférée à une autre autorité puissante telle que le FBI ou la mafia. Le fait d'avoir l'impression que des gens conspirent contre vous ou vous espionnent pourrait également être expliqué de cette façon. Une femme qui se plaint de la présence de caméras enregistreuses dans son appartement est peut-être en train de manifester une réaction au fait d'avoir été surveillée dans un hôpital psychiatrique ou bien au fait que l'on ait demandé à ses parents de contrôler ses habitudes alimentaires. Il est également possible qu'une grande partie des propos des usagères·ers qui semblent paranoïaques soient effectivement un reflet de la réalité que les professionel·le·s de santé mentale préfèrent ne pas reconnaître. Il se pourrait bien que l'homme qui affirme que des réunions secrètes se tiennent à son sujet soit en train de décrire avec justesse les nombreuses réunions dans lesquelles différent·e·s travailleuseurs discutent de lui. La personne qui clame que des gens lui volent ses pensées, alors qu'on l'oblige à prendre des neuroleptiques est on ne peut plus proche de la réalité.

En outre, étant donné la nature du système de santé mentale, il semble parfaitement compréhensible qu'à cause de cela les gens se retrouvent dans un état de suspicion ou de paranoïa au sens plus général, mais cela me paraît être davantage une réponse naturelle au système que quoi que ce soit d'autre – « être paranoïaque ne veut pas dire que personne ne vous veut du mal !». En effet, il me semble qu'une telle méfiance est parfois nécessaire si l'on veut changer les pratiques oppressives et inutiles. Se voir opposer des excuses sans fin pour justifier que l'on ne puisse pas voir son dossier et si on parvient finalement à y accéder, remarquer que plusieurs morceaux ont été effacé peut amener les gens à se demander, qu'essayent-iels de cacher ? Lorsque les travailleuseurs en santé mentale insistent pour transformer tout ce qu'il y a de positif chez vous en quelque chose de négatif – une grande réussite devient un symptôme d'obsession, avoir de l'ambition se transforme en mégalomanie – il n'est certainement pas difficile d'en conclure qu'iels sont contre vous. Et lorsque vous savez que vous risquez d'être interné·e de temps à autre, c'est difficile de ne pas avoir l'impression d'être persécuté·e et qu'on en a après vous. Il a été démontré que les personnes subissant l'oppression du racisme ont une plus grande tendance à devenir paranoïaques que celleux qui ne le subisse pas. Il semblerait que cela provienne du fait que la méfiance réelle et compréhensible en réaction au racisme se généralise à d'autres questions. De la même manière, ne serait-il pas possible qu'en raison d'un état de méfiance causé par le système de santé mentale, certaines personnes puissent se mettre à tirer des conclusions paranoïaques concernant d'autres situations – des commentaires neutres deviennent des critiques et de la moquerie, le bruit à l'étage du dessous : un cambrioleur.

La discrimination que les personnes ayant un diagnostic psychiatrique subissent de la part de la population peut également jouer un rôle dans le développement de la paranoïa. Est-il vraiment si étonnant que quelqu'un·e qui se voit continuellement refuser un emploi parce qu'iel est usagère·er des services de santé mentale, quelqu'un·e qui vit parmi des voisin·e·s discriminant·e·s, quelqu'un·e qui doit supporter la dose quasi quotidienne de traitements médiatiques négatifs, ne finisse par devenir méfiant·e dans d'autres situations ou avec ses ami·e·s ? Lorsqu'iels rejoignent un groupe iels peuvent finir par se convaincre que d'autres membres parlent ou rient à leur sujet. Si vous vous rendez compte que toute votre communauté est contre vous, lorsque de nouvelles personnes apparaissent, comment imaginer qu'iels puissent être différent·e·s ? De même, si les personnes sont habitué·e·s à être injustement traité·e·s par les autres, lorsqu'iels reçoivent un coup de fil silencieux en plein milieu de la nuit, qu'est-ce qui pourraient les dissuader de penser qu'il s'agit de collègues de travail essayant de les fatiguer pour qu'iels aient de mauvais résultats à l'évaluation du lendemain ?

Encore une fois, les personnes étant discriminé·e·s en raison de leur diagnostic peuvent parler métaphoriquement, ou leurs inquiétudes concernant les discriminations peuvent finir par être exagérées. Peut-être m'écoutent-iels à travers les cloisons. Peut-être m'observent-iels à chaque fois que je sors de chez moi. Peut-être lisent-iels mes pensées pour pouvoir trouver de nouveaux moyens de me tourmenter. Cependant, après avoir entendu d'autres personnes qui ont été harcelé·e·s et réellement persécuté·e·s à cause de leur diagnostic, ces exagérations semblent compréhensibles si ce n'est factuellement exactes. En effet, compte tenu des conditions dans lesquelles de nombreuseux usagères·ers doivent vivre, il semble que la personne qui affirme que les autres « en ont après moi » fasse preuve d'une intuition exceptionnelle des préjugés et discriminations fréquemment dirigés contre celleux qui ont des diagnostics psychiatriques. Dans les cas où les préjugés/discriminations semblent avoir joué un rôle important dans la souffrance des personnes, peut-être vaudrait-il mieux les aider à affronter les discriminations plutôt que d'essayer de les convaincre au moyen de médicaments ou de thérapies cognitivo-comportementales qu'iels vivent parmi des voisin·e·s aimant·e·s et que c'est elleux qui sont la source du problème.

Les deux causes suggérées, le système de santé mentale et les préjugés/discriminations, n'ont pas forcément besoin d'être deux facteurs distincts. La combinaison qui paraît la plus évidente est celle où les travailleuseurs de santé sont discriminant·e·s, mais je pense aussi que le problème du diagnostic peut produire une imbrication. J'ai souvent constaté que les préjugés semblaient être causés par le diagnostic en lui-même, plutôt que par les expériences concrètes. Si vous dites à quelqu'un·e que vous avez une « maladie mentale » ou que vous révélez votre diagnostic, il peut en résulter des préjugés ou de l'incompréhension. Cependant, si vous décrivez exactement les mêmes expériences, en disant par exemple comment vous vous sentez, au lieu d'utiliser le diagnostic, la personne à qui vous vous adressez semble souvent se montrer plus sympathique et faire preuve de moins de comportements discriminants. Il se pourrait donc que la discrimination causée par le processus diagnostique puisse contribuer à causer la paranoïa.

Il semblerait qu'il existe plusieurs manières de prévenir ou réduire cette paranoïa « secondaire », néanmoins je pense que la première et peut-être la plus importante serait simplement de reconnaître que certaines des pratiques des services de santé mentale peuvent induire la paranoïa.

 

* NDT : au Royaume-Uni les « Compulsory Treatment Orders » désignent le dispositif psychiatrique légal permettant d'enfermer ou de « soigner » une personne contre sa volonté, des dispositifs équivalents existent en France et dans de nombreux autres pays, que ce soit pour contraindre à l’enfermement ou aux "soins ambulatoires" tels que les injections mensuelles de médicaments.

 

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Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant (zinzinzine[at]riseup.net), cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée. 

Source : www.asylumonline.net

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