Le ''trouble de la personnalité borderline'' et l'épidémie de suicide chez les victimes de viols et d'abus

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Le ''trouble de la personnalité borderline'' et l'épidémie de suicide chez les victimes de viols et d'abus

...Un éloge funèbre, un manifeste, une diatribe, et une prière

Cameron Moore (21/01/15)

 

[TW : Suicides, viols, abus, maltraitances psy]

 

Nous ne tuons pas les victimes de viols et d'abus au sein de notre culture, mais nous sommes capables de répondre par tant d'abus psychologique, de coercition, de culpabilisation des victimes et d'incapacité à les protéger contre de nouveaux préjudices, que nous les poussons au suicide.

En ce moment, je suis furieuseux contre toutes les personnes qui ont abusé et qui n'ont pas su aider 5 femmes en particulier dont les suicides ont été directement liés aux abus et violences qu'elles ont subi, ainsi qu'à l'échec total des réponses apportées par les institutions, les familles, les écoles, les communautés, les forces de l'ordre, les professionnel·le·s médicaux, les professionnel·le·s de la santé mentale et notre société.

Plusieurs des femmes auxquelles je fais référence ont été, à un moment donné, étiquetées comme ayant un trouble de la personnalité borderline. Peut-être le diagnostic le plus stigmatisé qui soit, puisque les études ont révélé que les patientes sont traitées avec beaucoup plus de cruauté, de violence et d'hostilité de la part des soignant·e·s en santé mentale qui ont tendance à utiliser des adjectifs tels que «manipulatrices» «coléreuses» et «difficiles» pour décrire la plupart des femmes qui reçoivent ce diagnostic. Presque toutes les personnes ayant reçu ce diagnostic ont des antécédents d'abus et, de fait, les mêmes critères utilisés pour diagnostiquer le trouble de la personnalité borderline ont été reconceptualisés il y a plusieurs décennies sous un diagnostic différent, le syndrome de stress post-traumatique complexe, une réaction également normale en cas d'abus de longue durée, répété, chronique ou fondé sur la captivité. Ou bien comme trouble du traumatisme développemental. Le trouble de la personnalité borderline est lié au taux de suicide le plus élevé de tous les diagnostics du DSM. Entre une personne sur huit et une personne sur dix ayant reçu le diagnostic met fin à ses jours, tandis qu'une étude montre que le nombre moyen de tentatives de suicide pour les personnes ayant reçu ce diagnostic est de trois. À titre de comparaison, cela signifie que la souffrance qui peut résulter de ce type de traumatisme peut vous rendre près de 800 fois plus susceptibles de vous suicider que l'étasunien·ne moyen·ne, pour qui le taux de suicide en 2012 était de 1 sur 7936.

Il y a quelques années, les grands médias ont commencé à faire état de la crise des agressions sexuelles dans l'armée et de nombreux journaux ont interviewé des femmes qui, après avoir signalé avoir été violées par leurs «camarades», ont été renvoyées de l'armée pour déshonneur, perdant tous leurs avantages et étant sommées de payer pour leur formation de base parce qu'elles avaient subitement été diagnostiquées d'un trouble de la personnalité borderline et s'étaient vu rétorquer que leur «maladie préexistante» les disqualifiait.


Je suis un·e survivant·e d'abus.

La première fois que j'ai été diagnostiqué·e d'un trouble de la personnalité borderline c'était dans une unité d'hospitalisation pour adolescent·e·s, à 15 ans, par un psychiatre qui m'a harcelé·e sexuellement et a rendu son diagnostic après avoir agressé sexuellement une stagiaire devant moi. Parce que je parlais de mes expériences d'abus et que j'ai résisté à son harcèlement sexuel, j'ai été informé·e, par quelqu'un qui agressait sexuellement une personne devant moi, que ma personnalité, qui je suis en tant qu'être humain·e, était une maladie généralisée.
 

Au cours des dernières années, il y a eu une vague de viols dans les écoles et les campus qui ont été filmés sur smartphone. Une incroyable violation de plus, on pourrait penser que ces affaires étaient on ne peut plus faciles à résoudre. Il existe littéralement des preuves vidéo. Dans l'un des décès qui me rend furieuseux, il a été suggéré à maintes reprises que la victime mentait ou que ses souvenirs du viol étaient erronés, parce qu'en étant en état d'ivresse et dans l'obscurité, elle avait cru qu'une seule personne l'avait violée. En fait, une vidéo a clairement montré que plusieurs personnes l'avaient violée. Parce que ses souvenirs divergeaient de l'enregistrement vidéo, il a été suggéré à plusieurs reprises qu'elle inventait. En vertu d'un raisonnement échappant à toute logique, parce que l'enregistrement vidéo était en fait plus violent que ses souvenirs, on en conclu que tout ça ne peut plus être vrai. Elle s'est suicidée alors qu'elle était internée sous la responsabilité d'un psychiatre qui est considéré comme un expert international du trouble de la personnalité borderline chez les adolescent·e·s, un homme qui à plusieurs reprises n'a pas signalé des cas de maltraitances d'enfants concernant ces patientes mineures dont les parents le payaient des centaines de milliers de dollars. Venant de lui, je ne peux qu'imaginer le degré de culpabilisation et de déni de ces agressions auquel elle a du été confrontée, tout comme tant d'autres patientes. Son école l'a complètement laissée tombée. Au moment de son décès, elle avait 20 ans.

 

Je demande un monde dans lequel le viol n'a pas lieu. Je demande un monde dans lequel, lorsque des violences se produisent, même dans des pays supposés progressistes sur les questions féministes, cela ne devient pas une peine de mort potentielle pour la victime, qui est celle que l'on juge, met à l'écart, interroge, discrédite, invalide, manipule, pathologise, silencie, ignore et menace. La psychiatrie n'est pas une solution pour guérir de la violence. Les personnes qui sont étiquetées comme ayant des troubles psychiatriques sont légalement privées d'innombrables droits humains et sont maltraitées et torturées, tel que cela est défini par les Nations Unies, sous la justification légale que cela serait «pour le bien» de l'individu·e qui souffre. Permettez-moi de vous dire que les abus et la privation de droits humains dans les hôpitaux ne constituent pas un remède pour la guérison de la souffrance qui survient après avoir subi des abus et des violences.

Parmi tous les types de traumatismes fréquents, le viol est celui qui est le plus susceptible de conduire au SSPT [Syndrome de Stress Post-Traumatique]. Toutes les personnes qui subissent un traumatisme ne développent pas de SSPT. Et la recherche a identifié des facteurs clés qui peuvent empêcher que quelqu'un·e ne développe des flash-backs, des cauchemars, de l'anxiété, etc., ces facteurs de protection incluent le fait que la victime ne se sente pas culpabilisée, que la victime dispose d'un solide réseau de soutien et que la victime n'ait pas été disqualifiée après le traumatisme, parmi d'autres facteurs. L'incapacité du réseau de soutien à réagir de manière appropriée et adéquate non seulement augmente considérablement la probabilité qu'un·e survivant·e ne développe un stress post-traumatique, mais peut bel et bien être la cause d'un SSPT à part entière – avec des flash-back, des cauchemars, et de l'hypervigilence qui lui sont propres.

 

Le trouble de la personnalité borderline est un moyen de dire aux victimes, le problème n'est pas l'abus, le problème c'est que vous en tant qu'être humain·e êtes une maladie. De nombreuseux expert·e·s du trouble, au lieu d'être honnêtes sur le fait que la maltraitance pendant l'enfance est un facteur de risque fréquent, choisissent de dire que l'enfant a été élevé dans un «environnement invalidant», un environnement «incompatible avec le tempérament de l'enfant». La maltraitance ne correspond à aucun tempérament. Suggérer dans un langage codé, qu'un·e enfant touché·e par la maltraitance en demande trop est une autre forme de culpabilisation de la victime. Le diagnostic ne devrait plus être utilisé.

 

Pour que ce soit clair, en disant que le trouble de la personnalité borderline ne devrait plus être utilisé, je ne dis pas que personne ne vit les expériences ou les souffrances qu'on considère être les «symptômes» de celui-ci. Je suggère que nous arrêtions de pathologiser ces réponses compréhensibles aux traumatismes dans le but de faire taire les victimes et de veiller à ce qu'elles soient à nouveau maltraitées et discréditée, les condamnant ainsi à de nouveaux traumatismes, y compris à davantage d'hostilité dans le système de santé mentale, les menant droit à leur la mort. Il est raisonnable d'être traumatisé par un traumatisme. Tout comme il est raisonnable de pleurer pendant plus de deux semaines après la mort d'un·e proche, et l'idée qu'il s'agisse d'une maladie cérébrale ou d'une maladie mentale est salement absurde.

 

Les premières mesures à prendre pour diminuer le taux de suicide des victimes de viol sont incroyablement simples.
 

1. Arrêtez de violer et de maltraiter les gens.
2. Réalisez les échecs, la violence supplémentaire et la privation des droits humains, du respect et de la dignité perpétrés par et dans les systèmes qui en théorie existent pour aider les victimes: y compris les forces de l'ordre, les administrations scolaires, les services de protection de l'enfance et la psychiatrie. Ne demandez pas aux victimes d'utiliser ces systèmes. Réformer et responsabiliser les systèmes et les individu·e·s. Prenez les signalements de maltraitance et de violence perpétrés par des employé·e·s de ces systèmes extrêmement au sérieux.

3. Soyez du côté des victimes. À 100%, toujours. Arrêtez de communiquer avec leur agresseur, même si cette personne est un membre de votre famille, votre collaborateur, un autre militant, votre ami. Croyez les victimes. Renforcer les victimes. Respectez et suivez toujours leurs souhaits. Respectez leur confidentialité. Apprenez à répondre de manière appropriée aux révélations de violence. Apprenez comment offrir verbalement de l'empathie. Ne demandez pas de détails, mais offrez la possibilité à la victime d'en parler. Respectez ses limites, son espace physique, ses besoins. Offrez un soutien émotionnel et pratique par la suite. Réalisez qu'il est courant que le rétablissement ne soit pas rapide. Ne minimisez pas la violence, ne dites pas aux victimes qu'elles surréagissent, et ne leur demandez pas qu'elles se dépêchent de guérir. Ne demandez pas à la victime de se considérer comme une survivante. Reconnaissez que la souffrance à la suite d'un tel acte atroce est une réponse complètement compréhensible.
4. Créer des alternatives à la psychiatrie qui soient non violentes, non coercitives, non oppressives, mutuelles, volontaires, gratuites, et accessibles. Créez des lieux de répit tenus par des pair·e·s aidant·e·s. Créer des foyers de guérison. Mettez en place des groupes de support. Ne croyez pas aux mensonges voulant que la violence dans le complexe industriel psychiatrique constitue une bonne réponse lorsqu'on a été traumatisée par la violence, en particulier lorsque la victime a déjà des antécédents de traumatismes ou de mauvais traitements liés aux soins de santé mentale ou aux soins de santé, aux institutions ou aux autorités.
5. Soutenez les efforts du mouvement des survivant·e·s de la psychiatrie. Consentement éclairé concernant les médicaments. Abolition du traitement contraint et forcé. Soutenez les alternatives holistiques et fondée sur le travail de pair·e·s-aidant·e·s. Arrêtez de pathologiser l'expérience humaine avec des catégories de diagnostic oppressives.


 

Jennifer L. Reimer

Jennifer a publié une des thèses les plus importantes sur le sujet que j'ai jamais lu, intitulée «Le trouble de la personnalité borderline et le contrôle de la femme subversive». Elle est morte en avril 2014. Elle était atteinte de maladie chronique, c'était aussi une survivante d'abus et elle luttait contre l'anorexie, même si la cause exacte de son décès n'a pas été partagée publiquement et n'est pas très claire. Son travail est la plus importante littérature en santé mentale radicale que j'ai jamais lue.
Son travail peut être lu à:
http://www.practiceofmadness.com/

[pour lire la traduction française d'un de ces textes voire : Elle doit être folle : le discours psychiatrique, les ''troubles de la personnalité'' et la régulation sociale des femmes subversives]

Et sa mémoire est commémorée sur: https://www.facebook.com/reimerproject

Merci Jennifer, pour ton travail. Puisses-tu reposer en paix.

Karen Korn


Karen Korn

Karen, une survivante d'abus et une survivante de la psychiatrie a mis fin à ses jours en Novembre 2014. Elle avait 45 ans. C'était une cinéaste qui a travaillé sur des films aussi connus qu' Into the Wild et Their Eyes Were Watching God. Elle a participé à mon premier Zine, «représentations de la folie auto-déclarée». C'était une femme incroyable qui, l'été dernier, avait recueilli des fonds pour tenter d'ouvrir un centre de répit tenu par des pair·e·s qui tienne compte des traumatismes dans le Nord-Ouest des États-Unis. Elle laisse un souvenir impérissable dans les communautés de santé mentale radicale pour la gentillesse incroyable qu'elle transmettait toujours aux autres, même en dépit de la violence et de la cruauté avec lesquelles le monde l'a constamment traitée. Karen, tu me manques beaucoup. Je suis tellement désolé·e de la façon dont le monde t'a blessée et laissée tomber. Puisses-tu reposer en paix.

Son profile IMBD: http://www.imdb.com/name/nm0466374/

 


Sara Penrod

Sara, une survivante d'abus qui était atteinte de maladie chronique, a mis fin à ses jours en décembre 2014. Elle avait 28 ans. C'était une organisatrice politique qui laisse le souvenir à celleux qui la connaissaient d'avoir été une personne incroyablement intelligente, brillante et passionnée par les causes dont elle se souciait.

Son Blog: https://anotherhopeentirely.wordpress.com

Merci Sara, pour ton travail. Je suis tellement désolé·e des façons dont le monde t'a blessé et laissée tomber. Puisses-tu reposer en paix.

 

 


Mon cœur est tellement lourd ce soir. Je suis furieuseux, dégoûté·e et si profondément endeuillé·e. Je continuerai à dire vos noms encore et encore, dans le parc, dans le bus, sous la neige, sous les étoiles, en luttant pour que ce monde devienne meilleur que celui que vous avez laissé derrière vous.

 

                                                              ★ ★ ★ ★ ★

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant (zinzinzine[at]riseup.net), cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée. 

 

Source : dreamsandzines

Lire le texte en anglais

Tous les surlignages en noir sont de notre fait.

Publié dans Approches féministes

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