EMBARCATIONS COQUILLETTES Camion-Benne Avec-Remorque

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EMBARCATIONS COQUILLETTES  Camion-Benne Avec-Remorque

– Hé?

– Quoi?

– J'ai envie de leur dire que c'est important...

– Quoi, qu'est-ce qui est important?

– Ben tout ça là.

– Pourquoi tu veux leur dire?

– Pour que ça existe enfin en vrai, pas juste dans ma tête ou comme si je faisais exprès. Comme ça on pourra vraiment en parler.

– Mais tu crois pas que ça va les faire flipper?

– Et alors?

– Comment on fera?

– Comme d'habitude, on avancera.

– Mais tu veux qu'on leur dise tout!?

– Nan, pt'être pas quand même... Mais bon de t'façon c'est comme les histoires de cul, c'est bien rare qu'on les raconte dans les détails...

– Mais... tu crois pas que ce sera encore plus dur?

– Non, j'crois pas. Au pire, ce sera à leur tour d'être mal à l'aise, et ça franchement... j'men fous! Tu préfères que ça reste toujours toi, moi, nous, qui flippions?

– Non bien sûr, mais j'sais pas... ça me fait peur. Si c'était entendu... vraiment entendu j'veux dire, alors peut-être tout deviendrait possible... et ça... j'en ai envie mais... mais ça fait peur...

– J'comprends: faut pas déborder, pas se laisser déborder, tenir sa place, faire ce qu'il faut.... pour vivre heureux·ses vivons caché·es! ... Mais il en vient toujours, et toujours des il faut à tenir des mais c'est pourtant simple, des mais regarde tout le monde y arrive...
Tu n'veux pas juste ouvrir une porte, même toute petite? Si ça se trouve quand on pousse la porte, les forces s'inversent...

– Arrêter d'avoir honte? de faire semblant, de faire profil bas, de fuir les yeux... Lever la tête. Desserrer les dents.

– Un geste c'est un risque. Mais des fois les risques, il faut les prendre. Tu te souviens de l'histoire que tu l'as racontée, la fois où t'as eu l'impression que tout s'ouvrait?

– Ah ouais... C'était comme d'avoir vécu toute ma vie dans une caisse toute petite, où on m'avait répété si tu rentres là-dedans je t'aime et mais regarde c'est simple, tout le monde y arrive. J'avais passé tout mon temps à essayer. Jamais j'avais pensé à faire autre chose. Puis il y eu un jour où quelqu'un·e a osé dire moi quand ça va pas je, a osé dire des fois j'ai pas envie de me lever, a osé dire moi des fois j'comprends pas. Et ça a pas fait un trou dans le tissu du monde... Personne ne lui a jeté des pierres...
On peut dire je ne suis pas conforme; on peut dire moi quand ça va pas je; on peut dire des fois je me dissous; on peut dire des fois je suis en échec et mat. Et le monde ne s’effondre pas.
Un jour t'essaies, et bim tu te rends comptes que t'es pas seul·e hors de la caisse, pas seul·e à avoir des bleus partout à force de te plier, et que même t'as le droit de vivre autrement, avec ta forme toute bizarre.

– Ouais, c'est fou comme quand c'est plus tabou au lieu de se planquer et d'inexister, on se met à partager...Ça change tout.
Tu sais, moi je suis déjà allée dans un endroit où on faisait ça:se raconter nos trucs... Ça m'a vraiment aidée, changée. C'était incroyable! C'était... c'était... comment expliquer la douceur de voir chaque personne dans son état du moment? Comment dire que dans chaque discussion, un mot, une phrase m'émerveillait quelque part et résonnaient longtemps? Comment expliquer que chaque semaine voir de la continuité douce ou dure, était ce qui me tenait? Parce que tout à coup dans cette salle s'animait toute la vie des possibles et des variations. Parce que quand lundi, A. était en passe de crever tandis que J. jubilait, alors se formait un filament magique. Et quand le lundi suivant, A. se relevait un peu, H. et P. s'écrasaient, M. arrivait, X. avançait, et R. s'élevait, alors tout prenait sens. L'important était là, quels que soient les contours, l'avant, ou l'après... C'était juste là, sous mes yeux, que ça se passait. Alors j'ai compris que les choses peuvent être dures mais avoir un sens. Que parfois il faut seulement avancer. Il faut garder du mouvement. Le mouvement est vivant. Et en étant vivant, on peut passer à travers et continuer. Simplement ça...

«Un trou dans le tissu du monde»

 

Les yeux retrouvent la vue et la peau ses ressentis...

– L'horreur s'éloigne, les couleurs reviennent, le mouvement reprend.

– Mais quand même... cette douleur-là, dedans, autour, partout! J'ai toujours pas trouvé comment penser tout ça pour que ce soit vivable...

– Ce qui me paraît fou c'est qu'on soit toujours là, en vie! Où est-ce qu'on trouve la force de surmonter tout ça presque chaque jour et souvent incognito, pour tenir dans ce monde? Tout ce qu'on fait en plus de la «vie normale» à longueur de temps... À quoi ça tient?!

– Même quand on n'en peut plus,y'a encore quelque chose qui nous pousse à continuer. J'sais pas, c'est comme... une force de vie incroyable qui lâche pas le morceau, un petit bout de nous qui refuse la fin ou... une hargne violente, quelque chose à prouver... à trouver... un mélange de tout ça?

– Tu sais, des fois quand je me réveille le matin j'ai comme un doute, je me demande
mais qui est vraiment normal·e, bien portant·e, sans bug? Alors je regarde par la fenêtre pour trouver des réponses, me rassurer, mais ça n'fait qu'empirer mon doute parce que je ne trouve personne. Chaque fois j'en arrive à la conclusion: tout le monde est givré.
Je pense qu'on est tou·te·s buggué·e·s mais pas de la même manière. À partir de là... il y en a qui sont stigmatisé·e·s et d'autres pas. C'est ça qui nous met en porte-à-faux, parce qu'on a le choix entre s'adapter à des normes absurdes (et tout autant buguées!) ou être perdu·e·s.

– Oui mais quand même... y'a des choses dont on est capables et d'autres pas, et ça des fois ça nous refuse l'accès à certains trucs.

– Ouais ça rend la vie plus compliquée, mais c'est pas une raison pour être jeté·e·s à la-poubelle-des-inutiles... ! Si nous aussi, on se met à croire qu'on ne vaut rien parce qu'on n'entre pas dans les normes du moment alors on est fichu·e·s. Faut qu'on y croie assez pour oser bricoler le monde, faire nos chemins! Officiellement on dit qu'il faut faire
ci avant de faire ça, certes, mais peut-être que moi je ne saurai jamais faire ci, alors que ça je le fais depuis des années... Je crois vraiment que ne pas être givré·e·s de la manière officielle-validée-normale, ne nous rend pas inaptes en soi. En fait, j'crois qu'y a deux trucs... Y'a comment on est dans nos têtes et dans nos corps. Et ça, ça varie et c'est plus ou moins douloureux. Et puis y'a comment une société décide ou non de faire de la place aux différentes manières d'être et de ressentir. Et ça, c'est franchement différent selon les sociétés, parce que par exemple il existe des endroits où c'est plutôt un signe de bonne santé d'entendre des voix.

– Mmh. Ça me fait penser que même si je tente encore de correspondre à toutes ces normes, j'ai fabriqué tout un monde qui me tient, en parallèle. D'abord il y avait des bouts de lectures, de discussions, de messages laissés par d'autres
extraterrestres pour pas s'perdre. Puis un jour j'ai tilté. Je me suis dit ce que j'écris tout le temps, ce que je fais tout le temps comme petit arrangements pour tenir, c'est ce que je fais de mieux. Mieux que tout ce que je fais parce que je dois le faire. Oui je pense d'une manière particulière, et j'aime beaucoup les pensées particulières dont il y a des indices un peu partout dans le monde. Et oui, je m'amuse plus avec quelques livres qui viennent de martien·ne·s, ou quelques discussions avec des ami·e·s ou inconu·e·s extraterrestres, que dans des journées, des mois, ou des années, avec des personnes parfaitement adaptés à ce monde étrange. Ça fait de la place pour penser, désirer, vivre, jouir de plein de manières différentes. Ça réouvre les horizons, plein. Parce que sinon des fois on s'ennuie vraiment trop pour continuer. Peu à peu je me suis dit que si j'étais contente que ces personnes existent, incroyables comme elles sont, alors d'une certaine manière j'pouvais imaginer que moi aussi c'était bien que j'existe... J'avais le droit d'exister.
Je voudrais ne plus avoir peur de moi, de ce que je veux,de ce dont je suis capable. Je voudrais me faire confiance. Arrêter de me demander si j'ai le droit d'exister. Cesser de vivre à demi.

En tout cas, ouvrir une porte, j'ai envie de le faire. Pas parce que je détiens une vérité ou que d'un coup j'espère avoir une place et être comprise. Juste parce que j'en ai besoin. Ça peut plus continuer comme ça. Imagine tout ce que ça changerait si d'un coup parler de sa santé mentale était aussi facile que de parler de n'importe quoi ! ... Arrêter d'avoir honte d'être une personne bizarre! Imagine, si d'un coup chaque personne qui vivait les choses un peu différemment ne se demandait plus où est sa place, ni si elle est légitime d'être là. Que simplement elle osait enfin être ce qu'elle est, sans plus se sentir en danger d'exister au grand jour, ou de parler avec d'autres.


... Ne plus laisser de place à cette sensation immonde de tomber tomber, et que rien ni personne ne peut plus nous aider... À l'impression qu'il faut se réparer tout·e seul·e, et qu'il faut être à la fois la personnes en train de tomber, et celle en-dehors de l'image en train de la rattraper.

Mutualiser nos astuces, nos tactiques. Mutualiser les trucs qu'on s'est inventés au fur et à mesure pour tenir. Parce qu'on a tou·te·s cherché des pistes, des bouts d'ficelle qui pourraient suffire pour redémarrer quand nos batteries sont vides et nos cœur creux.

Qu'on partage enfin tous ces mots qui sortent plus ou moins fluides et logiques, mais certainement pas inutiles.

 

"Tout le monde est givré"

 

– Ces paroles qui lancent des ponts entre les pensées. Ces paroles qui heurtent, qui raclent, qui aident à penser. Elles aident à voir l'avenir, à passer l'instant, à voir plus que juste le bout pourri.

– Sentir qu'on est pas seul·e·s dans cette lutte pour la vie, dans cette violence, dans ce brasier qui nous déchire et nous brûle de l'intérieur.

– J'ai appris une chose, c'est que la vie redémarre. Les sentiments changent, et la vie redémarre. Certains jours comme des traversées. Tout doucement une chose après l'autre, un moment après l'autre. La journée comme une petite barque kayak de mer au milieu des blocs de glace, tout doucement se faufiler, content·e, en évitant les chocs pour pas couler à pic... Tiens, un phoque...! Continuer à chercher et dans le moindre interstice, se dorer le cœur pendant qu'il est temps. 

– Partager tout ça pour lire et vivre les chose autrement. Pour que de cette douleur quotidienne sorte quelque chose. Pour que cette violence n'ait pas été vaine.

– Chercher des souvenirs, des ressentis, des repères, des musiques...

– Fabriquer des choses, ouvrir des espaces...

– Si la musique nous aide, alors on fabrique une compile magique et à chaque fois que ç avrille on cale son mp3 sur ses oreilles et on appuie sur on.

– Si des racines nous manquent, alors on fabrique des bracelets lestés et on se les accroche au corps pour sentir nos muscles bouger.


– Si nos yeux n'en finissent pas de voir tout en moche, alors on prends un carnet, un stylo, et chaque soir on écrit trois-trucs-qu'on-a-aimé-aujourd'hui. Parce qu'on peut pas grand-chose, mais reformater notre cerveau pour qu'il voie et sente un peu plus le plaisir, ça oui.

– Ça me donne envie de hurler. Ça devrait être des évidences! Ça aiderait tellement...

– Ah ça oui, ça aiderait! Parce qu'il faut bien le dire, c'est vraiment infini comme truc. On dirait que chaque nouveau micro-évènement recharge la machine et hop, c'est reparti pour un tour, le cerveau vrille à n'en plus finir!

– Le seul moyen pour l'enrayer, c'est de trouver des parades et des diversions à chaque instant.

– Échafauder des ruses encore et encore, devenir aussi inépuisable que lui.

– Utiliser les ressources collectives quoi! Parce qu'en termes d'inépuisables... Sinon quoi, rester seul·e dans son coin parce qu'on se sent tout·e pourri·e? Obéir aveuglément à tout ce que le premier "spécialiste" venu, dit savoir mieux que nous?

– Non
pas question! Ce qu'il nous faut, c'est des rattrapeuses de cerveau, des bouillottes de cœur, des ressorts à humeurs!
Il nous faut une boîte à outils géante pleine de bric et de broc, des kilos de ruses en tous sens! Il nous faut un énoooorme camion-benne-AVEC-remorque, rempli de tactiques!!!!!!!!
 

"des bouts d'ficelle mis côte à côte comme corde solide où s'accrocher"

– Parce que chacun·e de nous ressent les choses différemment et trouve les outils qui lui sont propres. Parce que chacun·e de nous en chie à sa manière et est obligé·e de faire avec. Parce que chacun·e de nous a ses propres peurs, ses propres angoisses, ses propres démons et que parfois si on en parle pas tout haut, quelque chose change à jamais. Parce qu'être seul·e avec ses merdes c'est bien plus dur. Parce que pouvoir parler sans crainte d'être prise une fois de plus pour une taré·e bizarre, ça n'a pas de prix. Parce qu'il n'y a pas de solution miracle, juste des tas d'bouts de ficelle qui, mis côte à côte, peuvent former une corde solide où s'accrocher quand ça secoue. Parce qu'il y'a pas de recette magique et quand la douleur est insupportable, ce n'est pas entendable. Parce que c'est utile de se faire répéter par ses pair·e·s que ça va aller, qu'on va la traverser. Parce que c'est quand j'ai pu voir que je n'étais pas la seul à hurler, que la douleur s'est un peu apaisée. Parce que ça fait tellement mal que je refuse de devoir en plus lutter pour qu'on me croie quand je parle. Parce que quand j'ai envie de crever j'ai besoin de pouvoir le dire sans qu'on flippe pour moi ou qu'on me fasse hospitalisée d'office. Parce que j'ai envie de pouvoir dire que j'entends des voix, que je suis parano, que je parle avec mes morts, que je hurle de l'intérieur, que je sens des présences, que je revis cette scène encore et encore, que j'ai peur d'être heureuse, que je ne sais pas vivre dans cette société, que je ne veux pas voir le corps médical, que je veux l'aide d'une psy, que j'ai besoin de voir mes ami·e·s chaque semaine pour tenir dans cette vie. Parce que mes stratégies ont des limites et que mon corps et ma vrille n'en ont pas. Parce que je comprends rien et certainement il n'y a rien à comprendre. Parce que j'ai besoin de réfléchir les choses autrement. Parce que j'ai besoin de voir d'autres personnes vivre malgré tout ça.

– Faire contrepoids, contreforce,

– face à cette société qui nous renvoie constamment nos différences dans la gueule, sans jamais se questionner sur ses propres normes et cases étriquées.

– Sentir enfin tout mon corps respirer,

– parce que ça m'aide à penser,


– parce que ça m'aide à agir.

– Comme une bulle d'air non négociable,

– une bulle d'air indomptable.

– Tou·te·s seul·e·s ou à plein, ouvrir et partager,

– que d'autres personnes qui vivent ça ou pas, y aient accès.

– Moi c'est sûr, je retournerai pas dans la caisse... pas moyen!


Et il est sacrément temps qu'on s'écoute...

... avant qu'on se mette à insister.

La tête baissée... c'est terminé!

 

OCTAVE & IURI

On a envie de continuer encore et encore à lire et écrire sur nos expériences de neuroatypicités/santé mentale. On trouve ça précieux, on en a besoin. Alors on te propose un truc: écris, diffuse, et fais-le savoir!

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Source: Timult n°10.

Reçu par mail.

Description de l'image: des soleils, des étoiles et des planètes dessinées en noir sur un fond fluo multicolore.