La première fois que je suis devenu fou(le)

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La première fois que je suis devenu fou(le)

Récit d'une tentative d'évasion

« Tu sais que tu n'es pas vraiment malade...

Tu es juste en train d'explorer d'autres aspects de la réalité. »
 

Anonyme.

 

 

 

« Les petits riens

se souviennent parfois

du grand tout. »

 

Je ne peux pas me rappeler depuis combien de temps je suis ici,

ni comment j'y suis venu et encore moins pourquoi.

Parfois ces questions semblent sans importance...

Mais le plus souvent j'ai l'impression que je ne pourrai aller nulle part ni progresser d'aucune façon

tant que je n'y aurais pas répondu.

 

L'empereur Catastrophe est persuadé que nous sommes

dans un labyrinthe sans issue,

condamnées à devoir résoudre des énigmes insolubles

pour une faute que nous n'avons pas commise.

Il a dit : « Avant de pouvoir répondre à toute tes questions,

il faudrait d'abord que tu saches qui les pose,

il faudrait que tu saches qui tu es.

Et savoir cela, savoir qui tu es vraiment...

C'est peut-être très dangereux, c'est peut être impossible... »

 

Je regarde le reflet de mon visage

et j'y vois la foule qui défile

et se sent chez elle.

 

« Oui, je danse dans une pirouette infinie !

Où est le mal ? J'adore danser ! »

et c'est vrai que Pirouette n'arrête jamais de danser.

« Ce n'est pas moi qui danse, je suis dansée ! »

dit-elle en fermant les yeux.

 

Le docteur Tribune est criblé de doutes, alors régulièrement

il vient nous faire part de ses plus belles incertitudes :

 

« Si nous agissons sur différents niveaux de réalité sans pouvoir atteindre un niveau qui soit opérant, où il soit réellement possible d'agir... Alors nous n'avons pas le choix : nous devons faire semblant ! Déterminer arbitrairement les symptômes et l'ordonnance. Élaborer de toute pièces le niveau qui paraîtra le plus sérieux... Parler des molécules... Et comme ça, nous aurons l'impression de servir à quelque chose ! Nous nous appuierons sur les travaux de nos collègues, confrères, éminents spécialistes, docteurs en titre... Et de congratulations en cérémonies, de découvertes majeures pour la science en costumes d'apparats. Nous conforterons bloc après bloc la citadelle fortifiée de la raison ! »  « Et nous viendrons l'assiéger ! » à dit Monsieur Vantard.

Alors le docteur Escabot tout transpirant descendit de sa tribune et nous inspecta le blanc des yeux : « Mais ne vous envisagez pas tout seul ! Et ne venez pas saper notre délire de médecin avec votre délire de malade ! Car les médecins c'est nous ! Et c'est avec raison que nous vous avons juger malades ! » Le docteur Placard ramassa son discours et il disparut avec panache.

 

La porte qui venait juste de se claquer dit :

« Tu sais que tu n'es pas vraiment malade...

Tu es juste en train d'explorer d'autres aspects de la réalité. »

Mon reflet se démultipliait à l'infini et je croyais encore à la folie...

 

La première fois que je suis devenu fou j'ai eu l'impression vertigineuse d'accéder à un ouvel étage de mon être. Je pénétrais dans un champs de conscience qui m'étais jusqu'alors interdit ou caché et je n'y reconnaissais rien. Je ne savais pas si j'étais mort ou si je venais de naître. Tout était inouï et incertain. Je ne pouvais plus interpréter ce que je ressentais. J'avais un nouvel univers à déchiffrer dont chaque signe était un miroir de ma perplexité.

 

Je me suis dit, ou plutôt cela s'est dit à travers moi :

«  Ma folie est le dernier rempart entre moi et une liberté totale.

Qui cédera le premier ? Le rempart ? Moi ? Où la liberté ? »

 

« Les évènements sont le fruit d'un déséquilibre dû à la friction entre une particule limitée et une totalité illimitée... » dit souvent le mur.

Mais qui écoute le mur ?

 

« Si tu regardes attentivement comment s'est construite la pensée

Tu aperçois un immense mur

Chaque idée, chaque raisonnement

Se tient l'un-e sur l'autre

Comme autant de briques enchevêtrées.

Même tes émotion tu les vis en bloc !

 

Non seulement tu ériges des murs partout

entre « toit » et « les autres »

Mais surtout tu vis entre les murs

que tu as construit entre « toi » et « toi ».

 

Combien de murs as-tu détruit dans ta vie ?

Le gardien pèsera le poids des murs restés debout

Et tu verras toi-même s'il te reste de la place pour une âme infinie...

Puisque le gardien c'est toi ! »

 

Je regardais fixement le gardien du mur pour le faire disparaître. Alors il se mit à parler dans ma tête :

 

« Nous pouvons considérer le monde comme le reflet de nous-même

Et nous sommes tous et toutes cocréateurices du réel.

Mais comment notre sagesse pourrait-elle éclairer notre ignorance ?

 

Toutes ces belles choses notre sagesse les connaît

Mais notre ignorance les méprise et les saccage...

Si elle pouvait se reconnaître elle-même

– ne serait-ce qu'un instant –

Elle serait aussitôt changée en connaissance lumineuse.

Elle cesserait aussitôt de nourrir la foule aveugle

et de donner sa force aux tyrans.

Alors celleux comme nous qui en savent déjà trop

ou pas encore assez pour faire comme tout le monde,

nous serions peut-être entendu-es au lieu d'être enfermé-es. »

 

« Mais regardez l'état du monde!

Y a pas besoin d'être normal

Pour s'apercevoir que dieu est cinglé ! »

Aboyait une fenêtre.

Un arbre du parc ajouta : « L'instant tient du miracle

L'explication tient de la folie. »

 

Il semblait qu'en ces lieux, à cette époque

Tout était complètement dément.

De toutes façons

Quoi-que-vous-disiez

Quoi-que-vous-pensiez

Quoi-que-vous-fassiez

vous êtes irrémédiablement folle ou fou.

Car il est à noter que le « bon sens » dans un monde de fous

relève de la folie furieuse.

« Le grand tout se dévoile aux petits rien

Par des énigmes improbables, des jeux bizarres

des chemins tortueux, des histoires folles... »

 

Souvent l'Oracle formulait quelques énigmes :

« L'être craint toujours de se dissoudre dans le néant.

Au moins autant que le néant à la trouille d'exister. »

 

Je me suis rappelé ce que m'avait dit une fois le gardien du mur :

« Nous pouvons démontrer que Tout est possible.

Mais alors tout sera réalisé et il n'y aura plus rien à faire ! »

Je n'avais pas compris sur le coup …

Mais il me prit dans ses bras et nous avons disparu l'un dans l'autre.

 

Nous pensions :

« Imaginons que nous soyons Tout...

Alors nous savons Tout sur Tout

depuis la nuit des temps jusqu'à l'éternité...

Il n'y a plus rien à découvrir

plus rien à expérimenter, plus rien à inventer,

plus rien de nouveau !

Et puis si nous étions Tout...

Peut-être aurions nous préféré

Nous diviser en milliards de milliards

d'êtres complètement différents

et prendre soin de Tout oublier

Pour le plaisir d'avoir à Tout redécouvrir ! »

 

C'est là que l'empereur Catastrophe est sorti furieux de sa camisole en criant :

« Oui ! Je réinventerai Tout !

Et s'il y a le moindre déjà vu,

alors j'inventerai le cinéma télépathique

et je dirai que c'est un trucage !

Oui ! Si tout a déjà été fait, alors je le referais encore,

au nom de la liberté absolue de refaire le monde

tel qu'il devrait être !

Et, oui, je cacherai la recette partout

et il sera impossible de la rater

et impossible de la trouver !

Et si vous n'êtes pas saisi par le vertige

d'un univers en train d'accoucher de lui-même,

alors j'inventerai le temps pour qu'il s'écoule

et je vous laisserai bâtir vos orgueilleuses civilisations !

Et je vous laisserai serrer vos petits poings

pour retenir du sable, de l'eau...

ou une poignée de vide !

J'inventerai la souffrance et la mort qui seront vos garde-fous !

Et je vous laisserai courir après l'origine !

Je vous laisserai ravager vos œuvres,

chercher désespérément un sens

et vous fabriquer de nouvelles illusions

et de nouvelle religions !

Oui, je vous laisserais faire tout ça

et d'autres folies encore que je n'imagine même pas !

Je vous laisserais faire toute les guerres

et tous les cauchemars que vous voudrez !

Je vous laisserai tout faire sans intervenir !

Je vous laisserai infiniment seuls !

Je vous laisserai...

Je vous laisserai simplement

pour que vous puissiez vous retrouver... »

 

Il s'est mis à pleuvoir

Je regarde les gouttes tomber

Et j'entends la pluie me dire :

« La vie est une illusion qui croit en elle. »

Faisant écho à ce grafiti sur le mur :

« La vie est un rêve qui se réalise. »

Et ce qu'en dit Pirouette :

« La vie est une histoire qui se la raconte. »

 

Puis l'infirmière Bidule :
« Ne restez pas sous la pluie, vous allez prendre froid ! »
Et le docteur Machin du lendemain :
« Alors comment vous sentez-vous aujourd'hui ?
- Divisé
- Mais encore ?
- Mais encore quoi ? Je me sens divisé, voilà : C'est pas dur à comprendre, non ? Je me sentirais « entier » j'aurais dit « entier ! »

Et puis la voisine Truc, la semaine d'après :
« Désormais je ne prends plus que des risques ! »

 

Heureusement que les traitements n'ont aucun effet
sur l'empereur Catastrophe !
Il me souriait de loin
et je recevais l'explication télépathique de son sourire :
« Si tu construit ta structure juste au bord des limites
une partie de la totalité visible se mélange au néant
et sa face invisible vient chez toi.
Résultat : tu ne sais plus ou te mettre !
Ta place n'es ni là, ni là, ni là ! Ni ici, ni ailleurs !
Tu ne peux plus fuir et il est impossible de rester sur place!
Alors comment tu fais ? Tu te transformes ! Tu n'as pas le choix !
Mais aucune forme ne convient.
C'est jamais la bonne, c'est jamais suffisant !
Alors tu te transformes sans arrêt, à l'infini...
Et pire que ça : tu ne peux pas continuer à te transformer
sinon c'est pareil ! c'est la même chose tout le temps
et tu deviens prisonnier de tes transformations...
Mais tu ne peux pas non plus t'arrêter sur une forme, ça non !
Tu ne peux pas t'arrêter et tu ne peux pas continuer
et tu ne peux même pas continuer autrement...
Alors après tu peux essayer le vide et là tu n'existes plus
c'est intéressant on ne peut même pas en parler tellement rien n'existe...
Évidemment le vide change les qualités du plein
mais c'est seulement de retour dans la matière qu'on s'en aperçoit,
et seulement quand il y a un retour...
Sinon on peut très bien rester dans le vide voilà...
Juste n'être absolument rien dans un monde de rien
avec rien autour, rien à l'intérieur et rien partout sans rien savoir
sans rien connaître sans rien être du tout et y'aurait rien à en dire...
à part que bon finalement au bout d'un temps ras le bol !
On veut être TOUT ! voilà ! Rien à foutre du vide !
C'est tout qu'on veut ! Plus le reste et ce qu'on oublie en prime !
Absolument Tout ! Y compris Rien !
Y compris le plus infime des trucs de dingues
qu'on a pas encore oser inventer !
Y compris la totalité de toutes les expériences de tous les êtres en
particulier !
Y compris se sentiment d'oscillation entre une totalité particulière
et une particularité de Tout !
Y compris d'autres univers ! D'autres dimensions !
Y compris la mort ! Y compris la vie !
Et rien que dans la vie de pouvoir sentir à un moment donné

que les possibilités touchent l'infini de très très près...

 

Alors avoir peur d'être seule,

d'être une toute petite chose fragile

perdue devant des immensités... Oui...

Et se rappeler que nous sommes TOUT...

Que nous sommes une expérience de TOUT !

Qui tente de TOUT ESSAYER !

 

C'est pour cela voyez-vous que tout se ressemble

et que tout est toujours nouveau !

Chaque instant qui passe n'a jamais été vécu...

Rendez-vous compte...

Depuis l'aube de la nuit des temps,

depuis avant même que le temps existe

c'est la première fois que nous sommes maintenant !

Et cet instant ne se reproduira jamais une seule fois

dans l'étendue où les univers naissent et meurent en un clin d’œil !

Et notez bien cette chose extraordinaire :

malgré tout cela, malgré que cet instant soit totalement unique,

totalement éphémère et totalement particulier et bien...

NOUS SOMMES TOUJOURS MAINTENANT ! »

 

Je regarde un coin du mur et m'engouffre dans un autre vertige.

 

Je crois qu'il doit être possible de naviguer dans ce chaos.
Dans les langages sans grammaire,
Dans les paysages sans motifs
Dans les climats sans constante.
Il y a une certaine disposition d'esprit possible face à l'inconnu permanent
Une sorte d'apprentissage instantané
aussitôt périmé
Impossible à valider
Impossible à transmettre.

 

Quelqu'une
qui est certainement
une autre moi-même
me répète comme une berceuse :

 

« Dois-je te chanter encore
toute la beauté du silence

ou faut-il que je me taise ? »

 

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Reçu par mail.

Description de l'illustration : photographie en noir et blanc d'une silhouette humaine, au niveau du visage, qu'on ne distingue pas, a été peint une nuée de petits points blancs.

Crédit image : Alessandro Lupi