L'abus électrique des femmes: qui s'en soucie?

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L'abus électrique des femmes: qui s'en soucie?

Bruce E. Levine (22/12/17)

Beaucoup de gens ignorent que l'électroconvulsivothérapie (ECT) – plus connue sous le nom d'électrochocs - continue d'être largement utilisée par la psychiatrie étasunienne [et pas seulement!]. Dans le dernier numéro de la revue Ethical Human Psychology and Psychiatry, le psychologue John Read et la co-autrice Chelsea Arnold notent: «L'archétype de la personne qui reçoit l'ECT reste, et ce depuis des décennies, une femme en détresse de plus de 50 ans.»

Dans un examen détaillé des recherches sur l'ECT, Read et Arnold rapportent qu'il n'existe «aucune preuve que l'ECT est plus efficace qu'un placebo dans la réduction de la dépression ou la prévention du suicide.» Iels concluent: «Compte tenu du risque élevé bien documenté concernant la dysfonction persistante de la mémoire, l'analyse du rapport coûts-bénéfices des ECT reste si faible que son utilisation ne peut être scientifiquement, ou éthiquement, justifiée.»

Cela nous amène à nous demander pourquoi cet abus électrique qui endommage le cerveau de femmes majoritairement d'âge moyen, contrairement à l'abus sexuel de femmes et de filles plus jeunes, n'est pas abordé aujourd'hui par la plupart des féministes connues. Kate Millett (autrice du livre Loony Bin Trip en 1990) est une féministe renommée qui s'est prononcée contre l'ECT, mais elle est décédée en septembre 2017 en ayant reçu peu d'attention ces dernières années. Il y a encore des femmes comme la psychologue Bonnie Burstow (autrice de l'article de 2006 «Les électrochocs, une forme de violence contre les femmes») qui considèrent l'ECT comme un problème extrêmement important pour les femmes, mais Burstow est uniquement réputée parmi les ex-patient·es et les survivant·es de la psychiatrie militant·es ainsi que les professionnel·les de la santé mentale dissident·es.

Aujourd'hui, beaucoup de personnes s'identifiant comme féministes, tout comme la plupart des gens, semblent avoir accepté sans grand esprit critique la
déclaration de l'Association Américaine de Psychiatrie affirmant que «des recherches approfondies ont montré que l'ECT s'avérait très efficace pour soulager la dépression majeure». Ces dernières années, les assertions de la psychiatrie ont été acceptées sans réserve, peut-être parce que l'APA a réussi à vendre l'idée que questionner la psychiatrie serait un peu comme remettre en cause l'évolution, le réchauffement climatique et la science elle-même.

En réalité l'APA et la psychiatrie traditionnelle ont, depuis longtemps, ignoré la science, en particulier les normes de méthodologie scientifique par lesquelles les traitements tels que l'ECT sont évalués.
Les normes de méthodologie scientifique nécessitent un groupe de contrôle par placebo, sans quoi il ne peut être déterminé si c'est le traitement lui-même ou simplement les attentes des patient·es qui conduisent à des résultats positifs. La psychiatrie a depuis longtemps abandonné les recherches sur l'ECT qui utilisent le contrôle par placebo, sans doute parce qu'auparavant cette méthodologie a pu démontrer que l'ECT s'avérait inefficace.

Avant 1986, il existait 10 expériences contrôlées par placebo sur l'utilisation de l'ECT pour les patient·es déprimé·es. Le placebo utilisé dans ces études était une simulation d'ECT (SECT) au cours de laquelle on réalisait une anesthésie générale, mais sans réellement administrer d'électricité. Read et Arnold rapportent qu'aucune de ces études n'a démontré l'efficacité de l'ECT au-delà de la fin du traitement.

Parmi ces 10 études contrôlées par placebo, 6 ont rapporté des bénéfices immédiats pour une minorité de personnes ayant reçu des ECT (parfois uniquement perçus comme des bénéfices par les psychiatres et non par d'autres évaluatriceurs), et 4 études ont indiqué qu'il n'y avait pas de différence immédiate entre les ECT et les SECT. Plus important encore, aucune des 10 études n'a fait état de différences d'efficacité entre l'ECT et la SECT après le traitement. Seulement 4 études ont suivi les participant·es au-delà de la fin du traitement, et aucune de ces études n'a trouvé de différences entre les sujets soumis·es aux ECT et aux SECT.

Il est troublant de constater que, depuis 1985, il n'existe aucune étude contrôlée par placebo examinant si l'ECT présente des avantages pour la dépression au-delà de la période de traitement. Dans cette dernière étude de 1985, les chercheuseurs n'ont trouvé aucune différence d'efficacité entre les groupes ECT et SECT, que ce soit 1 mois ou 3 mois après le traitement.
Bien qu'il y ait eu des études sur l'ECT pour la dépression depuis 1985, aucune n'a été contrôlée par placebo, de sorte qu'elles ne permettent pas de tirer des conclusions scientifiques sur son efficacité. (De récentes études sur les ECT ont généralement examiné les prédicteurs de réponses à l'ECT, y compris en examinant les différences procédurales dans l'administration des ECT.)

Alors que la psychiatrie cite des études déclarant qu'un pourcentage élevé de patient·es connaitraient une amélioration grâce à l'ECT, à défaut d'un contrôle par placebo, ces études n'ont scientifiquement aucune valeur. Un nombre important de patient·es souffrant de dépression signalera une amélioration avec n'importe quel type de traitement. Une grande partie de l'efficacité de tout traitement de la dépression a à voir avec la foi, les croyances et les attentes. C'est pourquoi il est essentiel de comparer un traitement à un placebo afin de déterminer quelle part de l'amélioration doit être attribuée au traitement lui-même et quelle part à la foi, aux croyances et aux attentes. Dans la même veine, on peut trouver de nombreux témoignages de patient·es en faveur de l'ECT, comme on trouve des témoignages en faveur de n'importe quel traitement; mais en science, ces témoignages sont qualifiés d'anecdotiques et signifient seulement qu'une personne croit qu'un traitement a fonctionné pour elle, et non que l'efficacité du traitement ait été scientifiquement prouvée.

La psychiatrie est bien consciente de la mauvaise réputation de l'ECT, ce qui fait qu'aujourd'hui l'administration d'ECT n'est plus aussi éprouvante à regarder.
Les patient·es reçoivent une anesthésie, de l'oxygène ainsi qu'un relaxant musculaire pour prévenir les fractures. Cependant, le but de l'ECT est de créer une crise convulsive, et ces "améliorations procédurales" de l'ECT augmentent le seuil d'atteinte de la crise convulsive, nécessitant ainsi une charge électrique plus élevée et plus longue, ce qui peut entraîner des lésions cérébrales encore plus importantes. Le "dosage électrique" standard est de 100 à 190 volts, mais peut atteindre 450 volts. Ainsi, bien que pour les observateurices ces changements de procédures font que l'ECT ne semble plus autant relever de la torture qu'avant, les effets de l'ECT sur le cerveau causent toujours autant de dommages, sinon plus.

Même les promoteurices de l'ECT comme l'APA reconnaissent les effets néfastes de l'ECT sur la mémoire, mais l'APA tend à minimiser l'ampleur de ces dommages. Cependant, en 2007, la revue Neuropsychopharmacology a rapporté une étude de grande échelle sur les effets cognitifs (immédiats et à six mois d’intervalle) des techniques d'ECT actuellement utilisées. Les chercheuseurs ont découvert que les techniques modernes d'ECT produisent un «ralentissement prononcé du temps de réaction» et une «amnésie rétrograde marquée et persistante» (l'impossibilité de se souvenir des événements avant le début de l'amnésie) qui se poursuivent six mois après le traitement.

À quel point le traitement par ECT est-il répandu? En 2009, le
Journal of Psychiatric Practice a rapporté qu'«environ 100 000 personnes aux États-Unis et plus de 1 000 000 dans le monde reçoivent de l'ECT». Il ne s'agit toutefois que d'une estimation. Tous les états américains n'exigent pas de faire des rapports d'ECT, mais le Texas l'exige et a enregistré plus tôt cette année qu'«Au cours de l'année fiscale 2016, 22 des 25 établissements du Texas enregistrés comme étant équipés d'ECT ont effectué des traitements et ont fourni les rapports sur les patient·es requis par l'État. Le nombre de traitements a augmenté de 1,1% au cours de l'exercice 2016 par rapport à 2015.» Le Texas dénombre 2 675 «rapports trimestriels agrégés de patient·es ayant reçu un ECT» (si les patient·es ont reçu l'ECT sur plusieurs trimestres au cours de l'année, iels peuvent avoir été compté·es plus d'une fois). Il y a une grande variation dans l'utilisation de l'ECT aux États-Unis, puisque la revue Brain and Behavior a rapporté en 2012 que, parmi la population bénéficiant du Medicare aux États-Unis, les traitements ECT étaient deux fois plus fréquents en milieu urbain qu'en milieu rural, et que l'ECT était plus répandue dans le nord-est que dans l'ouest.

"Les femmes sont soumises à l'électrochoc 2 à 3 fois plus souvent que les hommes", note Bonnie Burstow. Il n'y a aucune ambiguïté à cet égard, les femmes sont beaucoup plus susceptibles de recevoir un traitement par ECT que les hommes. Le rapport texan de 2016 a indiqué que les femmes avaient reçu 68% des traitements par ECT. Bien que les hommes soient aussi traités par ECT, comme pour les statistiques d'abus sexuels, les hommes sont soumis à l'ECT à un taux beaucoup plus faible. En ce qui concerne l'âge, le Texas a signalé que 61% des personnes ayant reçu une ECT avaient 45 ans et plus (l'âge en fonction du sexe n'était pas renseigné dans ce rapport).

La psychiatre recommande généralement l'ECT pour les patient·es gravement déprimé·es après que divers antidépresseurs ne soient pas parvenus à améliorer les symptômes. La psychiatrie se focalise de plus en plus sur les symptômes et non sur les causes de notre malaise, et par conséquent, elle néglige souvent les sources évidentes de dépression telles que le deuil, les traumatismes non surmontés, ou d'autres formes de souffrances accablantes. Le livre ''
The International Nature of Depression'' (1999) [La nature interactionnelle de la dépression], édité par les psychologues Thomas Joiner et James Coyne, documente des centaines d'études sur la nature interpersonnelle de la dépression; dans une étude portant sur des femmes malheureuses en ménage diagnostiquées dépressives, 60% d'entre elles pensaient que leur ménage malheureux était la principale cause de leur dépression. C'est souvent des problèmes conjugaux ou bien l'isolement et la solitude qui alimentent la dépression, mais il est plus facile et plus lucratif de proposer une ECT après l'échec des antidépresseurs que de faire tous les efforts thérapeutiques nécessaires pour prendre en compte la source de la dépression.

Si les personnes soumises à l'ECT signent fréquemment des consentements au traitement, alors comment l'ECT peut-il être considéré comme un abus? En réalité la plupart des consentements ne sont pas des consentements véritablement éclairés dans lesquels les patient·es reçoivent vraiment des informations concernant les risques et les avantages. De plus, quand nous sommes déprimé·es, même si des risques sont mentionnés, notre capacité à questionner et à résister à l'autorité est fortement diminuée [sans oublier les tendances autodestructrices qui nous traversent dans ces cas-là]. Alors que la psychiatrie refuse de reconnaître que les personnes vulnérables peuvent se soumettre à des abus de la part d'autorités aussi puissantes, Louis C.K. a fini par reconnaître cette réalité de l'abus sexuel [l'autocritique de cet acteur était en fait assez superficielle, mais passons...] :

 

[TW : agression sexuelle, exhibitionnisme] À l'époque, je me suis dit que ce que je faisais ne posait pas de soucis parce que c'est vrai que je n'ai jamais montré ma bite à une femme sans lui demander d'abord. Mais ce que j'ai compris plus tard dans la vie, trop tard, c'est que lorsque vous avez du pouvoir sur d'autres personnes, leur demander de regarder votre bite n'est pas une demande. C'est une situation difficile pour iels. Le pouvoir que j'avais sur ces femmes, c'est qu'elles m'admiraient. Et j'ai exercé ce pouvoir de façon irresponsable.”
 

Les dommages causés par les abus sexuels sont dus au traumatisme de la violence, mais aussi, pour de nombreuses victimes, à la honte de ne pas y avoir résisté. Certain·es personnes s'identifiant comme des survivant·es de la psychiatrie ont honte d'avoir donné la permission à la psychiatrie de leur faire subir une ECT. La blessure causée par la honte peut guérir avec de l'amour. Par contre, ni l'amour ni quoi que ce soit d'autre ne peut guérir les lésions cérébrales causées par l'ECT.

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Source : counterpuch.org

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc susceptible d'être modifiée.

Tous les surlignages ont été ajoutés.

Description de l'image : Dessin en noir et blanc d'une femme allongée sur une surface humide, on ne voit que sa tête, son visage semble détaché et enfoncé dans son corps.