Capitalisme et santé mentale

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Capitalisme et santé mentale

S'appuyant en grande partie sur la pensée du psychanalyste marxiste Erich Fromm, David Mattews propose ici de montrer en quoi de nombreuses formes de malêtres psychologiques contemporaines peuvent être considérées comme des conséquences directes du capitalisme. Le principal argument évoqué étant que le fonctionnement capitaliste entrerait en contradiction avec les besoins fondamentaux, y compris psychologiques, des êtres humain·es.

 

S'il nous a paru intéressant de présenter ce type d'approche cherchant notamment à combiner la psychanalyse et le marxisme, nous avons aussi quelques réserves. Le fait que la démonstration de l'auteur repose en grande partie sur l'idée de nature humaine et sur une série de désirs humains innés pose quelques questions. Premièrement, on se méfie de la tendance qu'ont les psychanalystes à délimiter arbitrairement des attributs humains prétendument universels. Comme l'a montré Colette Guillaumin (''Pratique du pouvoir et idée de nature, l'appropriation des femmes'', 1978), le concept de nature humaine peut être un redoutable outil idéologique permettant de masquer, de justifier et de reproduire les relations de pouvoir en les essentialisant, c'est-à-dire en les présentant comme des faits immuables qui découleraient directement de notre nature intrinsèque. Ensuite, même si ici l'auteur fait appelle à l'idée de nature humaine pour dévoiler et non pour masquer le fonctionnement capitaliste, on comprend mal comment la pensée de Marx pourrait être à ce point compatible avec une idée abstraite et idéaliste de la nature humaine telle que semble proposer Fromm*.

Enfin, il nous semble que contrairement à ce qu'il affirme, l'auteur propose un modèle qui s'éloigne non pas du modèle biologique déterministe et essentialiste, mais du modèle pathologique. En effet, si comme lui on considère que les souffrances psychologiques sont liées à une contradiction de notre nature humaine, dans ce cas on sort de l'idée qu'elles seraient dues à la constitution biologique défectueuse de quelques maillons faibles (modèle pathologique), mais on reste dans l'idée qu'elles seraient liées à notre constitution intrinsèque, donc forcément biologique, sauf qu'ici cette constitution n'est pas une anomalie, elle est commune à l'humanité entière. Ainsi, cette approche normalise les souffrances psychologiques plus qu'elle ne les ''dé-biologise'' ou "désessentialise". Ce qui n'est pas un problème en soi, mais mériterait peut être d'être plus assumé.

Cependant, il ne s'agit que de quelques interrogations superficielles, pas d'une analyse critique rigoureuse, nous ne maîtrisons pas suffisamment les écrits de Fromm ou de Marx pour ça. En outre, ce texte a le mérite de tenter une articulation des liens entre souffrances psychologiques et conditions matérielles de vie sous le capitalisme et peut aussi constituer une introduction à la psychanalyse marxiste. Qu'il s'agisse au final de réfuter, de confirmer ou de complexifier l'analyse, ce texte peut être un support de réflexion fort utile. On avait donc envie de le partager, en vous laissant vous-même juger des pour et des contre!


Zinzin Zine

 

 

David Matthews

 

Une crise de santé mentale frappe le monde entier. Selon des estimations récentes de l'Organisation mondiale de la santé, plus de trois cents millions de personnes souffrent de dépression dans le monde. En outre, 23 millions de personnes présenteraient des symptômes de schizophrénie, tandis qu'environ 800 000 personnes se suicident chaque année1. Dans les pays capitalistes, les troubles de santé mentale sont la principale cause de la baisse de l'espérance de vie, suivie des maladies cardiovasculaires et des cancers2. En Europe, 27% des adultes entre 18 et 65 ans ont connu des difficultés psychologiques3. En outre, en Angleterre, la prévalence des problèmes de santé mentale a progressivement augmenté au cours des deux dernières décennies. La récente enquête sur la morbidité psychiatrique des adultes du Service national de santé montre qu'en 2014, 17,5% de la population âgée de plus de 16 ans souffrait de diverses formes de dépression ou d'anxiété, comparativement à 14,1% en 1993. De plus, le nombre de personnes dont l'expérience a été suffisamment grave pour justifier une intervention est passé de 6,9% à 9,3%4.

Dans la société capitaliste, les explications biologiques dominent la compréhension de la santé mentale, imprégnant la pratique professionnelle et la conscience publique. La théorie des déséquilibres chimiques cérébraux – axée sur le fonctionnement de neurotransmetteurs comme la sérotonine et la dopamine – est emblématique à cet égard; elle s'est emparée de la conscience populaire et universitaire bien qu'elle reste largement infondée5. De plus, reflétant la popularité du réductionnisme génétique dans les sciences biologiques, des efforts ont été déployés pour identifier les anomalies génétiques comme une autre cause des troubles de santé mentale6. Malgré cela, les explications fondées sur la génomique n'ont pas davantage réussi à produire des données concluantes7. Bien qu'elles puissent offrir des perspectives éclairantes sur des difficultés psychologiques dans certains cas, les interprétations biologiques sont loin d'être suffisantes en soi. Ce qui est tout à fait clair, c'est l'existence de caractéristiques sociales importantes qui expliquent l'impossibilité de réduire la mauvaise santé mentale au déterminisme biologique8.

La relation intime entre la santé mentale et les conditions sociales a été largement occultée, les causes sociales étant interprétées dans un cadre biomédical et entourées d'une terminologie scientifique. Les diagnostics se limitent souvent à l'individu, identifiant les causes bio-essentialistes au détriment de l'examen des facteurs sociaux. Cependant, l'organisation sociale, politique et économique de la société doit être reconnue comme un facteur important de la santé mentale des gens, certaines structures sociales étant plus avantageuses que d'autres pour l'émergence d'un bien-être mental. En tant que base sur laquelle la formation superstructurelle de la société est érigée, le capitalisme est un déterminant majeur de la mauvaise santé mentale. Comme l'a affirmé Iain Ferguson, un professeur de travail social et de politique sociale marxiste "c'est le système économique et politique dans lequel nous vivons – le capitalisme – qui est responsable des niveaux extrêmement élevés de problèmes de santé mentale que l'on voit dans le monde actuel". Le soulagement de la détresse mentale n'est possible que "dans une société sans exploitation et sans oppression"9.

Dans ce qui suit, j'esquisse brièvement l'état de santé mentale dans le capitalisme avancé, en prenant l'exemple de la Grande-Bretagne et en utilisant le cadre psychanalytique du marxiste Erich Fromm, qui souligne que tou·tes les humain·es ont certains besoins qui doivent être satisfaits afin de garantir une santé mentale optimale. À l'appui de l'affirmation de Ferguson, je soutiens que le capitalisme détermine fondamentalement l'expérience et la prévalence du bien-être mental, car son fonctionnement est incompatible avec les véritables besoins humains. Cette esquisse comprendra une description du mouvement de prise de conscience politique des usagers et usagères des services de santé mentale qui est apparu ces dernières années en Grande-Bretagne pour contester les explications biologiques des difficultés de santé mentale et appeler à placer l'inégalité et le capitalisme au cœur du problème.

 


Santé mentale et capitalisme monopoliste

Dans les derniers chapitres de Monopoly Capital, Paul Baran et Paul Sweezy ont rendu explicites les conséquences du capitalisme monopoliste sur le bien-être psychologique, arguant que le système ne parvient pas "à jeter les bases d'une société capable de promouvoir le développement sain et heureux de ses membres"10. En exemplifiant le caractère largement irrationnel du capitalisme monopoliste, ils en ont montré la nature dégradante. Ce n'est que pour une minorité chanceuse que le travail peut être considéré comme agréable, alors que pour la majorité, c'est une expérience totalement insatisfaisante. Tentant à tout prix d'éviter le travail, les loisirs n'offrent souvent aucune consolation, car ils sont aussi vidés de sens. Plutôt que d'être une occasion d'assouvir ses passions, Baran et Sweezy soutiennent que les loisirs sont devenus largement synonymes d'oisiveté. Le désir de ne rien faire se reflète dans la culture populaire, les livres, la télévision et les films induisant un état de plaisir passif plutôt qu'exigeant des efforts intellectuels11. Les buts du travail et des loisirs, affirmaient-ils, convergent largement vers la croissance de la consommation. N'étant plus consommés pour leur usage, les biens de consommation sont devenus des marqueurs établis de prestige social, la consommation étant un moyen d'exprimer la position sociale de l'individu. Cependant, le consumérisme engendre en fin de compte le mécontentement, car le désir de remplacer les vieux produits par de nouveaux transforme le maintien de sa position dans la société en une quête incessante d'une norme irréalisable. "Tout en répondant aux besoins fondamentaux de survie", soutiennent Baran et Sweezy, "le travail et la consommation perdent de plus en plus leur contenu inhérent et leur sens"12. Le résultat est une société caractérisée par le vide et la dégradation. Sans grande probabilité pour la classe ouvrière d'être l'instigatrice d'une action révolutionnaire, la réalité qui s'esquisse est une continuation du "processus actuel de décomposition, les contradictions entre les contraintes du système et les besoins élémentaires de la nature humaine devenant de plus en plus insupportables", entraînant "la propagation de troubles psychiques toujours plus graves"13. Dans l'ère actuelle du capitalisme monopoliste, cette contradiction demeure toujours aussi saillante. La société capitaliste moderne continue d'être caractérisée par une incompatibilité entre, d'une part, la poursuite impitoyable du profit par le capitalisme et, d'autre part, les besoins essentiels des personnes. En conséquence, les conditions nécessaires à une santé mentale optimale sont violemment ébranlées, la société capitaliste étant en proie aux névroses et aux problèmes de santé mentale plus graves.



Erich Fromm: Santé mentale et nature humaine

La compréhension de Baran et Sweezy de la relation entre le capitalisme et l'individu a été fortement influencée par la psychanalyse. D'une part, ils ont fait référence à la centralité des énergies latentes telles que les pulsions libidineuses et la nécessité de leur satisfaction. De plus, ils ont accepté l'idée freudienne que l'ordre social exige la répression des énergies libidinales et leur sublimation à des fins socialement acceptables14. Baran lui-même a écrit sur la psychanalyse. Il avait été associé à l'Institut de recherche sociale de Francfort au début des années 1930 et a été directement influencé par les travaux d'Erich Fromm et Herbert Marcuse15. C'est dans ce cadre général qu'une théorie de la santé mentale peut être identifiée dans l'analyse de Baran et Sweezy, les contradictions entre capitalisme et besoin humain s'exprimant principalement par la répression des énergies humaines. C'est Fromm, principalement, qui a développé une position psychanalytique marxiste unique qui reste pertinente pour comprendre la santé mentale à l'ère actuelle du capitalisme monopoliste. Et c'est de là que Baran, en particulier, devait puiser16.

Tout en rendant explicite l'importance de Sigmund Freud, Fromm a reconnu sa plus grande dette envers Karl Marx, le considérant comme l'intellectuel prééminent17. Acceptant la prémisse freudienne de l'inconscient, la répression et la modification des pulsions inconscientes, Fromm reconnaît néanmoins l'échec du freudisme orthodoxe à intégrer une compréhension sociologique approfondie de l'individu dans son analyse. Se tournant vers le marxisme, il a construit une théorie de l'individu dont la conscience est façonnée par l'organisation du capitalisme, avec des pulsions inconscientes refoulées ou dirigées vers un comportement social acceptable18. Pour Marx, l'aliénation était une illustration de l'impact physique et mental mortifiant du capitalisme sur les humain·es19. Au fond, elle démontre l'éloignement que les gens ressentent par rapport à elleux-mêmes et au monde qui les entoure, y compris leurs semblables. La valeur spécifique de l'aliénation pour comprendre la santé mentale réside dans l'illustration de la distinction qui émerge sous le capitalisme entre existence humaine et essence humaine. Pour Marx, le capitalisme sépare les individus de leur essence comme conséquence de leur existence. Ce principe imprégnait le cadre psychanalytique de Fromm, qui soutenait que, sous le capitalisme, les humain·es divorcent de leur propre nature.

La nature humaine, a fait valoir Marx, se compose de qualités dualistes et nous "devons d'abord nous occuper de la nature humaine en général, puis de la nature humaine telle qu'elle a été modifiée à chaque époque historique"20. Il existe des besoins fixes, comme la faim et les désirs sexuels, puis des désirs relatifs qui découlent de l'organisation historique et culturelle de la société21. Inspiré par Marx, Fromm soutient que la nature humaine est inhérente à tout individu, mais que sa manifestation visible dépend largement de la situation sociale. On ne saurait défendre l'hypothèse que "la constitution mentale de l'homme est une feuille blanche sur laquelle la société et la culture écrivent leur texte, et qui n'a pas de qualité intrinsèque propre... Le vrai problème est de déduire la base commune à l'humanité entière à partir des innombrables manifestations de la nature humaine"22. Fromm reconnaît l'importance des besoins biologiques fondamentaux, tels que la faim, le sommeil, les désirs sexuels, comme des aspects de la nature humaine qui doivent être satisfaits avant toute chose23. Néanmoins, à mesure que les humain·es évoluaient, iels ont fini par atteindre un point de transcendance, passant de l'animal à l'être uniquement humain·e24. Comme il leur était de plus en plus facile de satisfaire leurs besoins biologiques fondamentaux, en grande partie en raison de leur maîtrise de la nature, l'urgence de leur satisfaction est progressivement devenue moins importante, l'évolution permettant le développement de capacités intellectuelles et émotionnelles plus complexes25. Ainsi, les impulsions les plus significatives des individus ne s'appuyaient plus sur la biologie, mais sur la condition humaine26.

Considérant qu'il est impératif de construire une compréhension de la nature humaine par rapport à laquelle la santé mentale pourrait être évaluée, Fromm a identifié cinq caractéristiques centrales de la condition humaine. La première est la parenté. Conscient·es d'être seul·es au monde, les humain·es s'efforcent d'établir des liens d'unité. Sans cela, il est intolérable d'exister en tant qu'individu27. Deuxièmement, la domination des êtres humain·es sur la nature permet une plus grande satisfaction des besoins biologiques et l'émergence d'aptitudes humaines, contribuant au développement de la créativité. L'être humain·e a développé la capacité d'exprimer une intelligence créative, la transformant en une caractéristique humaine fondamentale qui exige son épanouissement28. Troisièmement, les humain·es, psychologiquement, ont besoin d'enracinement et d'un sentiment d'appartenance. Avec la naissance rompant les liens d'appartenance naturelle, les individus recherchent constamment l'enracinement pour ne faire qu'un avec le monde. Pour Fromm, un véritable sentiment d'appartenance ne peut être atteint que dans une société fondée sur la solidarité29. Quatrièmement, les humain·es désirent et dévelloppent fondamentalement un sentiment d'identité. Tous les individus doivent établir un sentiment d'individualité et une conscience d'être une personne spécifique30. Cinquièmement, il est psychologiquement nécessaire que l'être humain·e élabore un cadre qui lui permette de donner un sens au monde et à ses propres expériences31.

Représentant ce que Fromm prétendait être une nature humaine universelle, la satisfaction de ces pulsions est essentielle pour un bien-être mental optimal. Comme il l'affirmait, "la santé mentale est atteinte si l'homme atteint la pleine maturité selon les caractéristiques et les lois de la nature humaine. La maladie mentale consiste en l'échec d'un tel développement"32. Rejetant une compréhension psychanalytique qui met l'accent sur la satisfaction de la libido et d'autres pulsions biologiques, la santé mentale, a-t-il affirmé, est intrinsèquement associée à la satisfaction de besoins considérés comme spécifiquement humains. Sous le capitalisme, cependant, la pleine satisfaction du psychisme humain est entravée. Pour Fromm, les origines d'une mauvaise santé mentale se situent dans le mode de production et les structures politiques et sociales correspondantes, dont l'organisation empêche la pleine satisfaction des désirs humains innés33. Les effets de cette situation sur la santé mentale, selon Fromm, sont que "si l'un des besoins fondamentaux ne trouve pas satisfaction, il en résulte la folie; s'il est rempli, mais de façon insatisfaisante....il en découle une névrose..."34.

Le travail et la répression de la créativité

Comme Marx, Fromm affirmait que le désir instinctif d'être créatif ou créative avait les plus grandes chances d'être satisfait à travers le travail. Dans les Manuscrits de 1844, Marx a vigoureusement soutenu que le travail devrait être une expérience enrichissante, permettant aux individus d'être librement expressifs et expressives, tant physiquement qu'intellectuellement. Les travailleurs et travailleuses devraient être en mesure de considérer les produits de leur travail comme des expressions significatives de leur essence et de leur créativité intérieure. Le travail sous le capitalisme, cependant, est une expérience aliénante qui éloigne les individus de son processus. Le travail aliéné, affirme Marx, est un travail "extérieur à l'ouvrier, c'est-à-dire qui n'appartient pas à son essence, que donc... celui-ci ne s'affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre énergie physique et mentale, mais mortifie son corps et ruine son esprit"35. Sous le capitalisme de grands efforts sont mis en œuvre pour que l'énergie humaine soit canalisée vers le travail, même s'il est souvent misérable et ennuyeux36. Plutôt que de satisfaire le besoin d'exprimer sa créativité, il la réprime souvent par l'obligation monotone et éreintante du travail salarié37.

En Grande-Bretagne, l'insatisfaction à l'égard du travail est largement répandue. Un récent sondage mené auprès des employé·es au début de 2018 a estimé que 47% d'entre elleux envisageraient de chercher un nouvel emploi au cours de l'année suivante. Parmi les raisons invoquées, la rareté des possibilités d'avancement professionnel était prépondérante, ainsi que le fait de ne pas aimer le travail et le fait que les employé·es avaient le sentiment de ne pas être utiles38. Ces raisons esquissent l'illustration d’une profonde aliénation du processus de travail. De nombreuses personnes perçoivent le travail comme ayant peu de sens et peu d'occasions d’épanouissement et d’expression personnels.

À
partir de ces données, on peut affirmer qu'en Grande-Bretagne – comme dans de nombreuses nations capitalistes – une partie substantielle de la population active se sent déconnectée de son travail et ne le considère pas comme une expérience créative. Pour Fromm, la réalisation des besoins créatifs est essentielle à la santé mentale. Doté·es de raison et d'imagination, les humain·es ne peuvent exister en tant qu'êtres passifs et passives, mais doivent agir en tant que créateurs et créatrices39. Il est néanmoins évident que le travail sous le capitalisme ne le permet pas. De nombreux éléments indiquent que, loin d'être bénéfique pour la santé mentale, le travail lui est en fait préjudiciable. Bien que les chiffres exacts resteront probablement inconnus en raison de l'intangibilité de ces expériences, on peut en déduire que, pour de nombreux et nombreuses membres de la population active, il est courant que le travail provoque de manière générale un mécontentement, une insatisfaction et un découragement. De plus, des problèmes de santé mentale plus graves, comme le stress, la dépression et l'anxiété, deviennent de plus en plus les conséquences du mécontentement au travail. En 2017-2018, ces conditions représentaient 44% de tous les problèmes de santé liés au travail en Grande-Bretagne et 57% de tous les jours de travail perdus à cause de problèmes de santé40. Une autre étude réalisée en 2017 a estimé que 60% des employé·es britanniques avaient souffert de problèmes de santé mentale liés au travail l'année précédente, la dépression et l'anxiété étant certaines des manifestations les plus courantes41.

Plutôt que d'être une source de plaisir, la nature et l'organisation du travail sous le capitalisme n'agissent manifestement pas comme des moyens satisfaisants pour réaliser la créativité d'un individu. Comme l'affirment Baran et Sweezy, "le travailleur ne peut trouver aucune satisfaction dans ce que ses efforts accomplissent"42. Au contraire, le travail aliène les individus d'un aspect fondamental de leur nature et, ce faisant, stimule l'émergence de divers états négatifs de santé mentale. Alors qu'environ la moitié de la main-d'œuvre britannique a connu des problèmes de santé mentale liés au travail, et que probablement bien plus ressentent un sentiment général de découragement, il existe ce que Fromm a appelé un défaut socialement constitué43. Il n'est pas exagéré d'affirmer que la détérioration du bien-être mental est une réponse standard au travail salarié dans les sociétés capitalistes-monopolistes. Les sentiments négatifs deviennent monnaie courante et, à des degrés variés, sont reconnus comme des réactions normales au travail. À l'exception des troubles graves de santé mentale, de nombreuses formes de détresse mentale qui se développent en réaction sont considérées comme allant de soi et non comme des problèmes légitimes. Ainsi, la dégradation du bien-être mental est normalisée.



Association significative et solitude

Pour Fromm, il existait une relation inhérente entre une santé mentale positive, des relations personnelles significatives à la fois sous forme d'amour et d'amitié, et des expressions de solidarité. Conscient·es de leur solitude dans le monde, les individus tentent d'échapper à la prison psychologique de l'isolement44. Néanmoins, le fonctionnement du capitalisme est tel qu'il empêche souvent de répondre de manière satisfaisante à ce besoin. L'inadéquation des relations sociales au sein des sociétés capitalistes a été identifiée par Baran et Sweezy. Ils ont soutenu qu'une frivolité s'était emparée d'une grande partie de l'interaction sociale, comme en témoignent les conversations superficielles et l'amabilité feinte. Les engagements émotionnels nécessaires à l'amitié et les efforts intellectuels nécessaires à la conversation ont été largement supprimés à mesure que l'interaction sociale devenait de plus en plus une affaire de connaissances et de bavardages45. Le capitalisme contemporain ne fait pas exception. Bien que les difficultés à en mesurer l'existence et la nature abondent, la solitude est sans doute l'une des névroses les plus répandues du capitalisme d'aujourd'hui. Elle est de plus en plus considérée comme une préoccupation majeure de santé publique, ce qui est peut-être plus évident symboliquement avec la création d'un ministre de la solitude en 2018 par le gouvernement britannique.

En tant que névrose, la solitude a des conséquences débilitantes. Les individus peuvent avoir recours à l'abus d'alcool et de drogues pour anesthésier leur misère, alors qu'une consommation continue augmente la tension artérielle et le stress et a un impact négatif sur le fonctionnement des systèmes cardiovasculaire et immunitaire46. La solitude, un problème de santé mentale en soi, exacerbe d'autres difficultés de santé mentale et est souvent la cause profonde de la dépression47. En 2017, on a estimé que 13% des individus en Grande-Bretagne n'avaient aucun·e ami·e proche, et que 17% avaient des amitiés de qualité moyenne à mauvaise. De plus, 45% ont affirmé s'être senti·es seul·es au moins une fois au cours des deux semaines précédentes, et 18% se sentant souvent seul·es. Bien qu'une relation étroite et aimante constitue un rempart à la solitude, 47% des personnes vivant avec un·e partenaire ont déclaré se sentir seul·es au moins une partie du temps et 16% souvent48. Reflétant les conceptions scientifiques dominantes en santé mentale, des efforts récents ont été menés pour identifier les causes génétiques de la solitude, tandis que les conditions environnementales sont censées exacerber la prédisposition des individus à celle-ci. Toutefois, même les analyses les plus biologiquement déterministes concèdent que la situation sociale est importante pour son développement49. Néanmoins, peu d'études tentent d'illustrer sérieusement à quel point le capitalisme est un facteur contributif.

L'individualisme a toujours régné en maître en tant que principe sur lequel est construite la société capitaliste idéale. L'effort individuel, l'autonomie et l'indépendance sont considérés comme les maîtres-mots du capitalisme. La notion d'individu, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, trouve son origine dans le mode de production féodal, et dans ses efforts pour que les méthodes de travail plus collectivistes – à l'intérieur de la famille ou du village par exemple – soient soumises aux contraintes des individus, qui doivent être libres de vendre leur force de travail sur le marché. Avant le capitalisme, la vie se déroulait davantage dans le cadre d'un groupe social plus large, tandis que la transition vers le capitalisme, en se développant, a permis l'émergence de l'individu isolé·e et privé·e, ainsi que de la famille toujours plus privatisée50. Fromm affirmait que la promotion et la célébration des vertus de l'individu signifient que les membres de la société se sentent davantage seul·es sous le capitalisme que sous les modes de production antérieurs51. L'exaltation de l'individu par le capitalisme est rendue plus manifeste par sa puissante opposition à l'idéal collectiviste et solidaire, avec une préférence et une incitation à la compétition. Les individus, dit-on, doivent rivaliser entre elleux de manière générale pour améliorer leur développement personnel. Plus précisément, la concurrence est, d'un point de vue économique, l'une des bases sur lesquelles le marché fonctionne et, d'un point de vue idéologique, elle correspond à la croyance répandue que, pour réussir, il faut rivaliser avec les autres pour obtenir des ressources limitées. La conséquence de la concurrence est qu'elle divise et isole les individus. Les autres membres de la société ne sont pas considérés comme des sources de soutien, mais plutôt comme des obstacles à l'avancement personnel. Les liens d'unité sociale sont donc fortement affaiblis. Ainsi, la solitude est ancrée dans la structure de toute société capitaliste comme une conséquence inévitable de son système de valeurs.

Non seulement la solitude fait partie intégrante de l'idéologie capitaliste, mais elle est aussi exacerbée par le fonctionnement même du capitalisme en tant que système. Du fait de l'inexorable volonté d'auto-expansion du capitalisme, la croissance de la production est l'une de ses caractéristiques élémentaires. Devenue une notion axiomatique, l'idée d'accroissement de la production est rarement remise en question. Le coût humain de cette situation est écrasant, car le travail prévaut sur l'investissement dans les relations sociales. En outre, les réformes néolibérales ont laissé de nombreux travailleurs et travailleuses avec des emplois de plus en plus précaires et de moins en moins de protections, de bénéfices et d'heures de travail garanties – ce qui n'a fait qu'aggraver la solitude. Amplifiant la prolétarisation de la main-d'œuvre, avec de plus en plus de travailleurs et travailleuses en situation d'insécurité et d'exploitation accrue, la centralité du travail s'est amplifiée, car la menace de ne pas avoir d'emploi, ou de ne pas pouvoir assurer un niveau de vie moyen, est devenue une réalité pour beaucoup dans un marché du travail "flexible"52. Les individus n'ont d'autre choix que de consacrer plus de temps au travail au détriment de la création de relations significatives.

L'attention croissante accordée au travail peut être illustrée par sa mise en rapport avec les pratiques de travail. Malgré le fait que la durée hebdomadaire moyenne du travail a augmenté en Grande-Bretagne à la suite de la crise financière de 2007-2009, le discours officiel maintient qu'au cours des deux dernières décennies elle a globalement baissé. Les travailleurs et travailleuses à temps partiel, cependant, ont constaté une augmentation du nombre d'heures de travail ainsi que du nombre d'emplois à temps partiel. De plus, entre 2010 et 2015, il y a eu une augmentation de 15% du nombre de membres de la population active travaillant à temps plein plus de 48 heures par semaine (la limite légale; les heures supplémentaires doivent être convenues entre l'employeur·euse et l'employé·e)53. De plus, en 2016, une enquête auprès des employé·es a montré que 27% ont travaillé plus longtemps que prévu, affectant ainsi leur santé physique et mentale et que 31% ont ressenti que leur travail avait un impact négatif sur leur vie personnelle54. Fait significatif, la solitude n'est pas uniquement un aspect de leur vie hors travail, mais aussi une expérience courante pendant le travail. En 2014, on estimait que 42% des employé·es britanniques ne considéraient aucun collègue comme un·e ami·e proche, et beaucoup se sentaient isolé·es au travail.

Les psychiatres Jacqueline Olds et Richard Schwartz ont qualifié l'engagement accru dans des activités productives au détriment des relations personnelles de "culte de l'entreprise"55. Bien qu'iels identifient à juste titre cette tendance, iels l'évaluent néanmoins en termes de travailleurs et travailleuses qui choisiraient librement une telle vie. Cela élude toute critique sérieuse du capitalisme et le fait que le culte de l'activité économique a été en grande partie le résultat du besoin d'auto-expansion inhérent au système économique. En outre, Olds et Schwartz ne parviennent pas à reconnaître cette tendance comme un reflet de l'organisation structurelle du marché du travail, qui fait que davantage de travail est une nécessité plutôt qu'un choix. L'évitement de la solitude et la recherche de relations significatives sont des désirs humains fondamentaux, mais le capitalisme supprime leur réalisation satisfaisante, ainsi que les occasions de former des liens communs d'amour et d'amitié, de travailler et de vivre de façon solidaire. En réponse, comme Baran et Sweezy l'ont fait valoir, la peur d'être seul·es pousse les gens à rechercher certaines des relations sociales les moins satisfaisantes, ce qui finit par susciter un sentiment d'insatisfaction accru56.



Le matérialisme et la recherche d'identité et de créativité

Pour le capitalisme monopoliste, la consommation est une méthode vitale d'absorption des surplus. A l'ère du capitalisme compétitif, Marx ne pouvait prévoir la façon dont l'effort de vente évoluerait quantitativement et qualitativement pour devenir aussi important pour la croissance économique qu'il l'est devenu57. La publicité, la différenciation des produits, l'obsolescence programmée et le crédit à la consommation sont tous des moyens essentiels pour stimuler la demande des consommateurs et consommatrices. En même temps, les personnes prêtes à consommer ne manquent pas. Parallèlement à l'acceptation du travail, Fromm a identifié le désir de consommer comme une caractéristique intégrale de la vie sous le capitalisme, arguant qu'il s'agissait d'un exemple significatif des usages vers lesquelles les énergies humaines sont dirigées pour soutenir l'économie58.

Les biens de consommation étant valorisés pour l'image qu'ils renvoient plutôt que pour leur fonction initiale, les gens sont passés de la consommation de valeurs d'usage à celle des valeurs symboliques. La décision de prendre part à la culture populaire en achetant un certain type de voiture, de marque de vêtements ou d'équipement technologique, entre autres biens, est souvent fondée sur l'image que le produit est censé transmettre du consommateur ou de la consommatrice. Souvent, le consumérisme constitue la principale méthode par laquelle les individus peuvent se construire une identité personnelle. Les gens s'investissent émotionnellement dans les significations associées aux biens de consommation, dans l'espoir que les qualités immatérielles que les biens sont censés posséder leur seront transmises à travers la propriété. Sous le capitalisme monopoliste, le consumérisme consiste davantage à consommer des idées qu'à satisfaire des besoins biologiques et psychologiques inhérents. Fromm affirmait que "la consommation devrait être un acte humain concret dans lequel nos sens, nos besoins corporels, notre goût esthétique... sont impliqués: l'acte de consommation devrait être une expérience significative... Dans notre culture, c'est rarement le cas. La consommation est essentiellement la satisfaction de fantasmes artificiellement stimulés"59.

Le besoin d'épanouissement identitaire et créatif encourage un appétit insatiable pour la consommation. Cependant, chaque achat échoue régulièrement à tenir ces promesses. Il est rare que la satisfaction soit véritablement obtenue par la consommation, parce que ce qui est consommé est une idée artificielle et non un produit qui donne un sens à notre existence. Dans ce processus, le consumérisme en tant que forme d'aliénation devient évident. Au lieu de consommer un produit conçu pour satisfaire des besoins inhérents, les biens de consommation illustrent leur nature synthétique par la manufacture de leurs significations et de leurs symbolismes, qui sont conçus pour stimuler et satisfaire une réponse et un besoin préétablis60. Toute identité qu'une personne peut désirer, ou croit avoir obtenue, par la consommation d'un produit, ainsi que toute forme de créativité invoquée par un bien de consommation ou un objet de culture populaire, est fausse.

Plutôt que de cultiver la joie, l'opulence des nations capitalistes-monopolistes a engendré une insatisfaction généralisée, car une grande valeur est accordée à l'accumulation des biens. Si le consumérisme en tant que valeur existe dans toutes les sociétés capitalistes, dans celles où l'inégalité est plus grande – la Grande-Bretagne affichant des disparités de richesse plus grandes que la moyenne – le désir de consommer et d'acquérir contribue grandement à l'émergence des névroses, car l'effort pour maintenir le statut social et imiter celles et ceux qui sont au sommet de la société devient une immense pression. L'impact de ce phénomène a été démontré au sein des familles britanniques ces dernières années. En 2007, l'UNICEF a identifié que la Grande-Bretagne avait le plus faible niveau de bien-être des enfants parmi les 21 pays les plus riches de l'Organisation de coopération et de développement économiques. En réponse, une analyse des familles britanniques a été menée en 2011 pour les comparer à celles de l'Espagne et de la Suède, pays qui se classaient parmi les cinq premiers concernant le bien-être des enfants61.

Parmi ces trois pays, c'est en Grande-Bretagne que l'on a observé la culture de la consommation la plus forte, car elle prévalait dans toutes les familles, quel que soit leur niveau de richesse. Les parent·es britanniques ont été considéré·es comme plus matérialistes que leurs homologues espagnol·es et suédois·es, et cela se reflétait dans leur comportement vis-à-vis de leurs enfants. Iels achetaient les biens de consommation des marques les plus récentes, en grande partie parce qu'iels pensaient que cela assurerait un statut à leur enfant auprès de leurs pairs. Il s'agissait d'une valeur partagée par les enfants elleux-mêmes, beaucoup d'entre elleux considérant que prestige social est fondé sur la propriété de biens de consommation de marque, ce qui, selon les données récoltées, contribuait à susciter l'inquiétude et l'anxiété, en particulier chez les enfants de ménages plus pauvres qui s'apercevaient de leur désavantage. Bien que l'on ait observé une compulsion à l'achat continuel de nouveaux biens pour elleux-mêmes et pour leurs enfants chez les parent·es britanniques, beaucoup d'entre elleux ressentaient aussi une pression psychologique à essayer de maintenir un style de vie matérialiste et cédaient à de telles pressions. Dans les trois pays, les enfants ont identifié les besoins de leur propre bien-être comme étant des moments privilégiés passés avec leurs parent·es et ami·es, et des occasions de laisser libre cours à leur créativité, en particulier grâce à des activités de plein air. Malgré cela, la recherche a montré qu'en Grande-Bretagne, pour beaucoup, de tels besoins n'étaient pas satisfaits. Les parent·es avaient du mal à passer suffisamment de temps avec leurs enfants en raison de leurs obligations professionnelles, et les empêchaient souvent de participer à des activités extérieures pour des raisons de sécurité. Par la suite, les parent·es compensaient avec des biens de consommation, qui étaient loin de répondre aux besoins de leurs enfants. Ainsi, les besoins des enfants britanniques de nouer et de participer à des relations significatives et d'agir de façon créative étaient réprimés, et les efforts pour satisfaire ces besoins à travers le consumérisme ne parvenaient pas à leur apporter du bonheur.

La résistance en tant que lutte de classe

Sans nier l'existence de causes biologiques, l'organisation structurelle de la société doit être reconnue comme étant à l'origine de graves répercussions sur la santé mentale des personnes. Le capitalisme monopolistique fonctionne en empêchant de nombreuses personnes d'éprouver un bien-être mental. Pourtant, malgré tout, le modèle médical continue de dominer, renforçant une conception individualiste de la santé mentale et occultant les effets néfastes du mode de production actuel. Cela opprime les usagers et usagères des services de santé mentale en les soumettant au jugement des professionnel·les de santé. Le modèle médical encourage également la suspension et la limitation des droits des individus en cas de détresse psychologique, notamment en légitimant la privation de leur liberté d'action et en les excluant des processus décisionnels. Pour celles et ceux qui souffrent de détresse psychologique, la vie sous le capitalisme est souvent caractérisée par l'oppression et la discrimination.

Conscients de leur statut d'opprimé·es, les usager·es et les survivant·es des services de santé mentale remettent aujourd'hui en question la domination idéologique du modèle médical et l'occultation de l'impact psychologique du capitalisme qui en résulte. De plus, iels sont toujours plus nombreux et nombreuses à se rassembler et proposent comme alternative la nécessité d'accepter le modèle social, d'inspiration marxiste, de la santé mentale. Le modèle social du handicap identifie le capitalisme comme fondamental dans la construction de la catégorie du handicap, définie comme les obstacles qui excluent les personnes du marché du travail. Adoptant une perspective largement matérialiste, un modèle social de santé mentale considère le préjudice matériel, l'oppression et l'exclusion politique comme des causes importantes de maladie mentale.

En 2017, en Grande-Bretagne, le groupe d'action pour la santé mentale National Survivor User Network a clairement rejeté le modèle médical et placé la justice sociale au cœur de sa campagne. Au titre de son appel en faveur d'une approche sociale de la santé mentale, le groupe dénonce explicitement le néolibéralisme, faisant valoir que l'austérité et les coupes budgétaires touchant la sécurité sociale ont contribué à l'augmentation croissante des personnes souffrant d'une mauvaise santé mentale ainsi qu'à l'exacerbation des problèmes de santé mentale déjà existants dans la population. Reconnaissant que les inégalités sociales contribuent à l'émergence d'une mauvaise santé mentale, le National Survivor User Network propose que les critiques portées par les usagers et usagères des services de santé mentale s'inscrivent dans une condamnation plus large des inégalités dans la société en général, estimant que "les mesures d'austérité, les politiques économiques néfastes, la discrimination sociale et les inégalités structurelles portent atteinte aux gens. Nous devons remettre cela en question à travers un programme de justice sociale élargi."62 De plus, le groupe d'action Recovery in the Bin se positionne lui-même, ainsi que le mouvement de la santé mentale en général, comme appartenant à la lutte des classes, prônant un modèle social qui considère le capitalisme comme un déterminant important de mauvaise santé mentale. De plus, représentant les minorités ethniques, Kindred Minds mène une campagne vigoureuse pour que la détresse mentale soit comprise comme dépendant moins de caractéristiques biologiques que de problèmes sociaux tels que le racisme, le sexisme et l'inégalité économique "pathologisés en tant que maladie mentale."63 Pour Kindred Minds, le catalyseur de la détérioration de la santé mentale est l'oppression et la discrimination, les minorités ethniques devant subir de plus grandes inégalités et discriminations sociales et économiques.

Le capitalisme ne pourra jamais offrir les conditions les plus propices à la santé mentale. L'oppression, l'exploitation et l'inégalité répriment grandement le véritable épanouissement de l'être humain·e. S'opposer à la brutalité de l'impact du capitalisme sur le bien-être mental doit être au centre de la lutte des classes, car la lutte pour le socialisme n'est jamais uniquement une lutte pour une plus grande égalité matérielle, mais aussi pour l'humanité et une société dans laquelle tous les besoins humains, y compris psychologiques, sont satisfaits. Tous les membres de la société sont affecté·es par la nature inhumaine du capitalisme, mais, lentement et avec détermination, la lutte est plus ouvertement menée par les personnes les plus opprimées et exploitées. Cette remise en question doit être considérée comme faisant partie de la lutte de classe au sens large, au même titre que les nombreux fronts de la lutte pour la justice sociale, l'égalité économique, la dignité et le respect.

 

 


*Note de Zinzin Zine: Précisons que nos interrogations proviennent principalement du fait qu'il nous semble que Marx propose une remise en question radicale de la notion d'essence humaine, notamment lorsqu'il écrit: ''l’essence humaine n’est pas quelque chose d’abstrait qui réside dans l’individu unique. Dans sa réalité effective, c’est l’ensemble des rapports sociaux.'' (Thèse sur Feuerbach, 1845) Pour Marx le genre humain n'a pas de substance propre et immuable, il n’existe pas en soi, mais est créé et recréé à chaque instant de l’Histoire. Chez Marx la nature humaine est une nature sociale, dans cette définition les liens de sociabilité sont centraux, liens qui se retrouvent niés par l'organisation individualisante du capitalisme. Ainsi, pour Marx l'aliénation renvoie à une forme aliénée de sociabilité, non pas à une forme aliénée d'individualité, l'aliénation n'éloigne donc pas l'être humainE de son essence individuelle, mais de son essence sociale. C'est donc l'organisation différente des pratiques humaines et la possibilité d'une appartenance communautaire plus forte qui nous permettrait d'agir comme de vrais sujets, autrement dit, il ne s'agit pas d'épanouir notre moi profond, mais notre nous profond. Pour autant, Marx ne soutenait pas que nous serions de pures pages blanche entièrement façonnées par l'organisation sociale, puisqu'il n'abandonne pas l'idée d'une base ontologique commune aux êtres, mais c'est sur la base matérielle de l'être social qu'il s'appuie. On a donc du mal à s'y retrouver dans la série de besoins psychologiques innés identifiés par Fromm. Disons qu'à première vue, cette théorie nous semble encore laisser trop de place au spéculations abstraites sur l'humainE, et ne pas être suffisamment imbriquée au matérialisme historique de Marx.

 

1Organisation mondiale de la santé, Fact Sheets on Mental Health (Genève: Organisation mondiale de la santé, 2017), http://who.int
.
2Organisation mondiale de la santé, Data and Resources (Genève: Organisation mondiale de la santé, 2017), http://euro.who.int/en. Organisation mondiale de la santé, Data and Resources.
3Organisation mondiale de la santé, Data and Resources.
4Sally McManus, Paul Bebbington, Rachel Jenkins, et Traolach Brugha, Mental Health and Wellbeing in England: Adult Psychiatric Morbidity Survey 2014 (Leeds: NHS Digital, 2016).
5Brett J. Deacon et Dean McKay, “The Biomedical Model of Psychological Problems: A Call for Critical Dialogue,” Behavior Therapist 38, no. 7 (2015): 231–35. Les compagnies pharmaceutiques qui ont compris que cela pouvait être une opportunité commerciale ont été les premières bénéficiaires de cette approche, comme en témoigne la prolifération des antidépresseurs, illustrée par Brett J. Deacon et Grayson L. Baird, “The Chemical Imbalance Explanation of Depression: Reducing Blame at what Cost?,” Journal of Social and Clinical Psychology 28, no. 4 (2009): 415–35.
6Comme l'illustre Jordan W. Smoller et al, "Identification of Risk Loci with Shared Effects on Five Major Psychiatric Disorders: A Genome-Wide Analysis", Lancet 381, no 9875 (2013): 1371-79. Dans cette étude, cinq des troubles de santé mentale les plus courants, dont la schizophrénie, le trouble bipolaire et la dépression, étaient associés à des variations génétiques.
7Deacon et McKay, “The Biomedical Model of Psychological Problems,” 233.
8La classe sociale est l'un des indicateurs les plus importants de santé mentale, comme en témoignent les recherches en sciences sociales qui remontent au début du XXe siècle. La première étude la plus importante de ce genre est celle de Robert E. L. Farris et Henry W. Dunham, Mental Disorders in Urban Areas (Chicago: Chicago University Press, 1939), qui a identifié des taux plus élevés de troubles mentaux dans les quartiers pauvres de Chicago. Viennent ensuite, entre autres en Grande-Bretagne et aux États-Unis, August B. Hollingshead et Frederick C. Redlich, Social Class and Mental Illness (New York: John Wiley, 1958); Leo Srole, Thomas S. Langer, Stanley T. Michael, Marvin K. Opler et Thomas A. C. Rennie, Mental Health in the Metropolis: The Midtown Manhattan Study (New York: McGraw-Hill, 1962); et John J. Schwab, Roger A. Bell, George J. Warheit et Ruby B. Schwab, Social Order and Mental Health: The Florida Health Study (New York: Brunner-Mazel, 1979).
9Iain Ferguson, Politics of the Mind: Marxism and Mental Distress (London: Bookmarks, 2017), 15–16.
10Paul Baran and Paul Sweezy, Monopoly Capital (New York: Monthly Review Press, 1966), 285.
11Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 346–47.
12Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 346.
13Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 364.
14Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 354–55.
15Paul A. Baran, The Longer View (New York: Monthly Review Press, 1969), 92-111; Paul M. Sweezy, "Paul A. Baran: A Personal Memoir ", dans Paul A. Baran: A Collective Portrait (New York: Monthly Review Press, 32-33. Le chapitre inédit de Monopoly Capital de Baran et Sweezy's, intitulé "The Quality of Monopoly Capitalist Society II", rédigé par Baran, comprenait une vaste section sur la santé mentale. Ce chapitre, cependant, n'a pas été inclus dans le livre parce qu'il était encore inachevé au moment de la mort de Baran. Néanmoins, certains éléments de sa réflexion sur la santé mentale ont été intercalés dans d'autres parties du livre. Lorsque "The Quality of Monopoly Capitalism II" a finalement été publié dans Monthly Review en 2013, près de soixante ans après sa rédaction par Baran, la section sur la santé mentale a été exclue en raison de son caractère incomplet. Voir Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, "The Quality of Monopoly Capitalist Society: Culture et communications" Monthly Review 65, n°3 (juillet-août 2013): 43-64. Il convient de noter que le traitement de la santé mentale dans Monopoly Capital n'est pas passé inaperçu et a fait l'objet de critiques de la part de Robert Heilbroner dans une revue du New York Review of Books, à laquelle Sweezy a répondu dans une lettre défendant leur analyse à cet égard. Voir Robert Heilbroner, Between Capitalism and Socialism (New York: Vintage, 1970), 237-46; Paul M. Sweezy, "Monopoly Capital" (letter), New York Review of Books, 7 juillet 1966, 26.
16L'influence de Fromm est évidente dans le travail et la correspondance de Baran. Il a étudié The Sane Society de Fromm, avec Eros et civilisation de Marcuse et L'homme unidimensionnel (sous forme manuscrite). Il connaissait sans aucun doute l'ensemble des travaux des deux penseurs. Bien que Baran n'était pas entièrement d'accord avec les détails des analyses de Marcuse, il a ouvertement reconnu l'importance et la signification de son travail, identifiant Eros et civilisation comme ayant une grande pertinence pour la société américaine et reconnaissant l'analyse psychanalytique comme essentielle pour comprendre la société capitaliste-monopoliste. Voir Nicholas Baran et John Bellamy Foster, The Age of Monopoly Capital: Selected Correspondence of Paul A. Baran and Paul M. Sweezy, 1949-1964 (New York: Monthly Review Press, 2017), 127, 131. Voir aussi “Baran-Marcuse Correspondence,” Monthly Review Foundation, https://monthlyreview.org.
17Erich Fromm, Beyond the Chains of Illusion: My Encounter with Freud and Marx (London: Continuum, 2009), 7.
18Fromm, Beyond the Chains of Illusion, 35.
19Bertell Ollman, Alienation: Marx’s Conception of Man in a Capitalist Society (Cambridge: Cambridge University Press, 1977), 131.
20Karl Marx, Capital, vol. 1 (1867; repr. London: Lawrence and Wishart, 1977), 571.
21Erich Fromm, Marx’s Concept of Man (London: Bloomsbury, 2016), 23–24.
22Erich Fromm, The Sane Society (London, Routledge, 2002), 13.
23Fromm, The Sane Society, 65.
24Fromm, The Sane Society, 22.
25Fromm, Beyond the Chains of Illusion, 27.
26Fromm, The Sane Society, 27.
27Fromm, The Sane Society, 28–35.
28Fromm, The Sane Society, 35–36.
29Fromm, The Sane Society, 37–59.
30Fromm, The Sane Society, 59–61.
31Fromm, The Sane Society, 61–64.
32Fromm, The Sane Society, 14.
33Fromm, The Sane Society, 76.
34Fromm, The Sane Society, 66.
35Karl Marx, Economic and Philosophic Manuscripts of 1844 (1932; repr. Radford, Virginia: Wilder Publications, 2011).
36Fromm, Beyond the Chains of Illusion, 63.
37Fromm, The Sane Society, 173.
38Investors in People, Job Exodus Trends: 2018 Employee Sentiment Poll (London: Investors in People, 2018), http://investorsinpeople.com.
39Fromm, The Sane Society, 35.
40Health and Safety Executive, Work Related Stress, Depression or Anxiety Statistics in Great Britain, 2018 (Bootle, UK: Health and Safety Executive, 2018), 3, http://hse.gov.uk.
41Business in the Community, Mental Health at Work Report 2017 (London: Business in the Community, 2017), http://bitc.org.uk.
42Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 345.
43Fromm, The Sane Society, 15.
44Fromm, The Sane Society, 29.
45Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 347–48.
46Jo Griffin, The Lonely Society? (London: Mental Health Foundation, 2010), 6–7.
47Griffin, The Lonely Society?, 4
48David Marjoribanks and Anna Darnell Bradley, You’re Not Alone: The Quality of the UK’s Social Relationships (Doncaster: Relate, 2017), 17–18.
49Luc Goossens, Eeske van Roekel, Maaike Verhagen, John T. Cacioppo, Stephanie Cacioppo, Marlies Maes, and Dorret I. Boomsma, “The Genetics of Loneliness: Linking Evolutionary Theory to Genome-Wide Genetics, Epigenetics, and Social Science,” Perspectives on Psychological Science 10, no 2 (2015): 213–26.
50Michael Oliver, The Politics of Disablement (Basingstoke, UK: Macmillan Press, 1990); Eli Zaretsky, Capitalism, the Family, and Personal Life (London: Pluto Press, 1976).
51Fromm, The Fear of Freedom, 93.
52Voir Ricardo Antunes, "The New Service Proletariat", Monthly Review 69, no. 11 (avril 2018): 23-29, pour une analyse de l'évolution de l'insécurité des marchés du travail dans les pays capitalistes avancés et le durcissement des divisions prolétariennes.
53Confédération syndicale britannique, “une augmentation de 15% des personnes travaillant plus de 48h par semaine risque de nous faire retomber dans une Grande-Bretagne du Burnout, prévient la confédération syndicale” 9 septembre 2015; Josie Cox, “British Employees are Working More Overtime than Ever Before—Often for No Extra Money,” Independent, 2 mars 2017.
54David Marjoribanks, A Labour of Love—or Labour Versus Love?: Our Relationships at Work; Relationships and Work (Doncaster: Relate, 2016).
55Jacqueline Olds et Richard Schwartz, The Lonely American: Drifting Apart in the Twenty-First Century (Boston: Beacon Press, 2009).
56Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 347–48.
57Baran and Sweezy, Monopoly Capital, 115.
58Fromm, Beyond the Chains of Illusion, 63.
59Fromm, The Sane Society, 129-130.
60Robert Bocock, Consumption (London: Routledge, 2001), 51.
61United Nations Children’s Fund, Innocenti Report Card 7: Child Poverty in Perspective: An Overview of Child Well-Being in Rich Countries (Florence: UNICEF Innocenti Research Centre, 2007), http://unicef-irc.org.
62National Survivor User Network, NSUN Manifesto 2017: Our Voice, Our Vision, Our Values, (London: National Survivor User Network, 2017), http://nsun.org.uk.
63Raza Griffiths, A Call for Social Justice: Creating Fairer Policy and Practice for Mental Health Service Users from Black and Minority Ethnic Communities (London: Kindred Minds, 2018).

 

★★★

David Matthews est professeur de sociologie et politique sociale à l'université de Coleg Llandrillo, au Pays de Galles, et dirige une formation dipômante en santé et aide sociale.
 

Source: texte publié sur Monthly Review le 01/01/19

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc susceptible d'être modifiée.

Tous les surliganages ont été rajoutés.

Description de l'image: sur un sol jaunâtre sont disposés une multitudes de trous sombres dans lesquels apparaissent des individus: chaque personne est seule dans son trou.

Crédit image: Andrzej Krauze