COMMENT L'HOMME NOIR EST DEVENU SCHIZOPHRÈNE, la psychiatrie, le DSM, et le mouvement Black Power

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COMMENT L'HOMME NOIR EST DEVENU SCHIZOPHRÈNE, la psychiatrie, le DSM, et le mouvement Black Power

Karen Franklin (21/11/10)

Jadis, une chose étrange se produisit à l'Hôpital d'État d'Ionia dans le Michigan : un diagnostic de schizophrénie quitta le corps d'une femme au foyer blanche puis survola l'hôpital pour atterrir sur un jeune homme Noir vivant dans un logement social de Detroit, s'introduisant dans son corps et refusant obstinément d'en sortir.

La garde nationale arrête des afro-américain·e·s pendant la révolte de Detroit de 1967

 

Comme vous devez le savoir, les hommes Noirs aux États-Unis (tout comme au Royaume-Uni) sont disproportionnellement diagnostiqués schizophrènes. Mais ce que vous ne savez peut-être pas c'est à quel moment ce phénomène est apparu, ou pourquoi.

Jusqu'aux années 1950, l'écrasante majorité des personnes diagnostiquées schizophrènes étaient blanches. Il s'agissait de personnes fragiles ou excentriques: des poètes, des universitaires, des femmes de classe moyenne comme Alice Wilson, citée dans l'ouvrage The Protest Psychosis de Jonathan Metzl, «entraînée dans la folie par la double pression du travail ménager et de la maternité.»

 

Puis, au milieu des années 1960, l'Amérique urbaine fut touchée par le ''Long Hot Summer'' [l'expression, signifiant littéralement ''le long mois chaud'', fait référence aux émeutes raciales qui se sont multipliées à travers les États-Unis en 1967]. La colère ardente contre le racisme et la pauvreté finit par éclater dans des émeutes, des incendies et une sévère répression. À Detroit, un raid de la police contre un parti politique déclencha un soulèvement qui fit 43 morts, 1189 blessés et plus de 7000 personnes arrêtées. Convaincu de ne jamais gagner de droits civiques par des grèves d'occupation, le mouvement Black Power naissant devint de plus en plus militant.

Un nouveau manuel de diagnostic

Parallèlement, alors que cette agitation urbaine atteignait son apogée, l'Association Américaine de Psychiatrie s'attelait à réviser son manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Publié en 1968, le DSM-II fut présenté comme un document plus objectif et scientifique que son prédécesseur de 1952.

Publicité pour l'Haldol représentant un militant Noir en colère nécessitant d'être sédaté, 1970

"Cependant, le DSM-II était loin d'être le texte objectif et universel que ses auteurs envisageaient", écrit Metzl, professeur de psychiatrie et d'études des femmes et directeur du programme Culture, Santé et Médecine de l'Université du Michigan. ''De manière involontaire et inattendue, les critères diagnostiques du manuel - et plus particulièrement les critères de schizophrénie - reflétaient les tensions sociales de l'Amérique des années 1960. Un manuel de diagnostic sensé écarter les spécificités de la culture devint inextricablement lié à la politique culturelle, et avant tout la politique raciale, d'une nation particulière et d'un moment particulier dans le temps".

 

Imprégnée de psychanalyse, la «réaction schizophrénique» du DSM-I était une maladie qui suscitait la pitié et la compassion plutôt que la peur. En revanche, la schizophrénie d'orientation plus biologique du DSM-II était menaçante et nécessitait la contention. En particulier, les termes décrivant le sous-type paranoïde mettaient l'accent sur «une hostilité masculinisée, de la violence et de l'agressivité», pathologisant implicitement la contestation militante en tant que maladie mentale.

 

Quasiment du jour au lendemain, la précédente catégorie de schizophrènes de l'Hôpital d'État d'Ionia a été ré-étiquettée comme souffrant de troubles dépressifs. Tandis que les ancien·ne·s schizophrènes ont massivement quitté l'hôpital à la suite du Community Mental Health Centers Act de 1963 [loi qui fournit un financement fédéral aux centres communautaires de santé mentale aux États-Unis], iels ont été remplacé par une nouvelle catégorie de schizophrènes - les jeunes hommes Noirs instables du centre ville de Detroit.

 

La garde nationale et les 82e troupes aériennes occupent Detroit pendant le ''Long Hot Summer'' de 1967

 

Une montagne de dossiers archivés provenant de l'ancien asile d'Ionia a fourni la matière première de The Protest Psychosis. Au cours de ses quatre années passées à fouiller cette mine d'or de données, Metzl a découvert les preuves évidentes d'un changement dans les caractéristiques raciales et genrées des diagnostics. Étant donné que le DSM-II fut publié avant l'époque des ordinateurs, les dactylographes ont simplement utilisé des barres obliques (/) pour biffer les anciens diagnostics, les laissant ainsi encore clairement visibles aux côtés des nouveaux.

 

En sélectionnant au hasard un échantillon de dossiers de femmes blanches, Metzl a découvert des diagnostics de schizophrénie rayés, et remplacés par des catégorisations telles que névrose dépressive ou mélancolie d'involution.

 

À l'inverse, dans les dossiers des hommes afro-américains les termes de personnalité psychopathique ont été rayés au profit de la schizophrénie du DSM-II, de type paranoïde.

 

Aucun groupe de patient·e·s ne s'était subitement métamorphosé. Leurs symptômes et leurs comportements observables, tels que documentés dans les notes de leurs dossiers, sont restés les mêmes. La seule chose qui changea fut le manuel de diagnostic.


Metzl ne pointe pas du doigt ni ne blâme individuellement les psychiatres de l'asile. Iels aussi furent les victimes de leur temps, ne faisant que leur travail. Et iels le firent bel et bien en suivant les instructions du manuel à la lettre.

La leçon a t-elle été retenue, ou oubliée ?

Les leçons tirées d'Ionia peuvent être appliquées à presque toutes les sagas de diagnostic. De nos jours, le sens du message – si l'on prend la peine de l'écouter – est particulièrement important. Comme l'examine Ethan Watters dans Crazy Like Us, la psychiatrie américaine se répand sur la surface de la Terre comme un virus, important le SSPT [syndrome de stress post-traumatique] au Sri Lanka et la dépression de type occidental au Japon.

 

Big Pharma est responsable de la majeure partie de cette expansion digne de McDonald's. L'industrie pharmaceutique est de loin le commerce le plus rentable des États-Unis et représente près de la moitié du marché mondial de plus de 650 milliards de dollars. Dans sa quête pour accroître les bénéfices, cette industrie cherche constamment à élargir l'étendue et la portée des maladies. Comme le décrit Christopher Lane dans Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont médicalisé nos émotions, cette expansion est particulièrement facilitée s'agissant des maladies psychiatriques, compte tenu de leur nature nébuleuse et de leurs délimitations subjectives.

 

Mais Big Pharma n'a pas reconceptualisé la schizophrénie en 1968. De même qu'il n'y a jamais eut de malfaisant·e·s médecins cherchant consciemment à ré-asservir une race rebelle. À l'instar du personnel soignant d'aujourd'hui, les psychiatres pensaient sans doute venir en aide aux gens, alors même qu'iels fonctionnaient comme des agents de contrôle social, naturalisant les pratiques actuelles d'enfermement à long terme et d'incapacitation des hommes afro-américains.

 

La psychiatrie, comme le souligne Metzl, est intrinsèquement focalisée sur l'infiniment petit. En cherchant à faire correspondre des symptômes individuels à des codes diagnostiques, les psychiatres qui ont remplacé un diagnostic par un autre n'ont pas su voir comment le racisme institutionnel a façonné leurs choix. Iels n'ont pas non plus pris en compte leur propre intériorisation de l'anxiété culturelle de l'époque quant aux hommes Noirs vécus comme menaçant, une anxiété qui fit le lien entre maladie mentale, protestation et criminalité.

 

Une focalisation sur l'échelle microsociale empêche les intervenant·e·s de prendre conscience des forces supérieures en jeu, alors que celles-ci construisent les cadres régissant les observations et les actions. Ce sont les grandes forces sociales et institutionnelles, plutôt que les intentions conscientes des acteurices individuel·le·s qui produisent généralement les biais, en particulier au 21ème siècle. Cela explique pourquoi les programmes de formation en «compétences culturelles» sont au mieux inutiles et au pire contribuent à renforcer les stéréotypes.

 

Nous entrons actuellement dans une nouvelle période de révision diagnostique. Ce que je trouve fascinant, c'est à quel point les partisan·ne·s des nouveaux diagnostics psychiatriques élargis croient être du côté du progrès, en promouvant de meilleures connaissances scientifiques éloignées de toutes considérations idéologiques. Obnubilé·e·s par leur propre savoir, iels ont des œillères qui les empêchent de voir les systèmes culturels plus larges dans lesquels s'imbriquent leurs idées.

 

Mais la science n'est jamais pure. Il n'existe pas de vérité objective mais de nombreuses façons de catégoriser et de cataloguer. Le biais est inhérent à ce que l'on décide de mettre au premier plan et à ce qui est, par conséquent, négligé ou ignoré. La réification, au cours de laquelle des catégories théoriques sont transformées en objets tangibles et réels, nous empêche de reconnaître et de nommer les grands systèmes qui dictent ces choix.

 

De temps à autre, il arrive que quelqu'un·e comme Metzl vienne fouiller à travers des documents historiques et mettre l'accent sur les biais historiques. Sans l'avantage du recul, il est beaucoup plus difficile de voir les biais inhérents au moment présent. Les scientifiques privilégié·e·s qui ne remettent pas en question leurs propres préjugés culturels, ou ne prennent pas le temps de réfléchir à la façon dont le monde pourrait être perçu différemment du point de vue de leurs sujet·te·s, ne font preuve que de la bonne vieille arrogance du pouvoir.

 

Comme le veut le vieil adage, cellui qui ne connaît pas l'histoire est condamné·e à la revivre.

Le livre : The Protest Psychosis: How Schizophrenia Became a Black Disease.

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Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant (zinzinzine[at]riseup.net), cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée. 

 

Source : psychologytoday.com

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Publié dans Approches antiracistes

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