Notre culture sexualisée et les racines discriminatoires de la psychiatrie

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Notre culture sexualisée et les racines discriminatoires de la psychiatrie

Vesper Moore

 

« Nous vivons dans un contexte de normativité sexuelle qui rend impossible toute remise en question des clichés tels que ''le sexe c'est la santé.''»
 
Vivyane Garbelini, «Asexuality: Recognizing the Invisible»
 

La discrimination est inséparable des racines de la psychiatrie. Si un diagnostic est une façon pour le monde de distinguer un «esprit malade», une «maladie», cela signifie que tout ce qui possède un esprit est déterminé·e par les frontières du système psychiatrique: chaque comportement, chaque pensée, chaque action. Le système psychiatrique décide si oui ou non vous pouvez vous faire confiance ou si quiconque peut vous faire confiance. Le système psychiatrique décide quelles communautés de personnes méritent l'exil socio-économique, l'isolement et la détention physique. Les racines et origines du système psychiatrique sont issues d'hommes chrétiens, blancs, cisgenre et hétérosexuels cherchant à maintenir la dictature de ce groupe de personnes et uniquement de ce groupe de personnes. Tou·tes les autres, soumis·es à sa discrimination traumatique à grande ampleur, sont conditionné·es à vivre comme une forme de sous-humanité et/ou d'objet. Toute l'histoire de la psychiatrie à consister à démontrer l'infériorité intellectuelle des personnes noires, des femmes et des personnes queer.

Benjamin Rush, le père de la psychiatrie moderne, a créé le diagnostic de «négritude», affirmant que tou·tes les noir·es auraient hérité de cette «maladie» et déclarant que «la couleur et le visage des nègres sont dérivés de ce que l'on appelle la lèpre», ce qui a servi de justification pour considérer les noir·es comme «inférieur·es». Ce diagnostic a été utilisé pour justifier la ségrégation et l'esclavage pendant de nombreuses années. L'hystérie, un diagnostic autrefois omniprésent, était considérée comme «une maladie exclusivement féminine.» Les pensées sexuelles des femmes étaient considérées comme un «symptôme» de cette maladie qui pouvait être «guérie» soit par le sexe soit par l'abstinence sexuelle. Les massages pelviens, les vibromasseurs et même les lavages au jet d'eau des femmes étaient considérés comme des formes de «traitement». L'hystérie et toutes ses évolutions n'ont pas disparu avant 1980*. L'homosexualité a également été classée sous divers troubles, et de nombreuseux professionnel·les de la santé mentale ont tenté de la «traiter». Par exemple, David Matheson, un thérapeute professionnel agréé, a créé un type de thérapie de conversion spécifiquement pour les hommes appelée «thérapie de l'intégrité de genre», qui avaient pour but de traiter les problèmes émotionnels des hommes et de leur faire construire des relations avec d'autres hommes afin de réduire le «désir homosexuel». La liste n'en finit pas; les communautés trans ont été diagnostiquées comme souffrant de «transsexualisme», «trouble de l'identité de genre», «dysphorie de genre», «travestissement fétichiste» et de «trouble de transvestisme.» Une analyse critique plus approfondie des racines sexualisées des discriminations en psychiatrie montre que les personnes asexuelles subissent également de la désinformation et de l'incompréhension.

Une personne asexuelle peut être diagnostiquée d'un «trouble du désir sexuel hypoactif masculin ou féminin» en vertu de la liste des «dysfonctions sexuelles» de la 5e édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'Association américaine de psychiatrie1. Ces diagnostics sont utilisés pour pathologiser l'asexualité. Ces dernières années, des révisions ont été apportées à ces deux diagnostics pour prendre en compte l'asexualité et inclure une exception pour les personnes qui s'identifient comme asexuelles. Cependant, ces révisions ne suppriment pas la discrimination des personnes asexuelles inhérente au DSM et peuvent contribuer à augmenter leur marginalisation et leur pathologisation. Le manuel stipule expressément:

«La souffrance peut être le résultat du manque d'intérêt/excitation sexuelle ou le résultat d'une interférence significative dans la vie d'une femme et dans son bien-être. Si un manque continu de désir sexuel est avant tout expliqué par une auto-identification comme «asexuelle», alors un diagnostic de trouble de l'intérêt/excitation sexuelle féminin ne sera pas posé». – Association Américaine de Psychiatrie, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.

«La présence d'un autre dysfonctionnement sexuel n'empêche pas un diagnostic de trouble du désir sexuel hypoactif masculin, les faits montrent que jusqu'à la moitié des hommes à faible désir sexuel connaissent aussi des difficultés érectiles, et un nombre un peu moins grand peut aussi connaître des difficultés d'éjaculation précoce. Si un faible désir est expliqué par l'auto-identification comme asexuel, alors le diagnostic de trouble hypoactif du désir sexuel masculin ne convient pas». – Association Américaine de Psychiatrie, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux.

Ces descriptions présentent plusieurs problèmes. Tout d'abord, les guillemets à «asexualité» servent à délégitimer l'asexualité en tant qu'orientation sexuelle et identité valides. Ensuite, le DSM requiert qu'une personne s'identifie comme asexuel·le pour ne pas recevoir un diagnostic de trouble du désir sexuel hypoactif masculin ou féminin. Or, que se passe-t-il si une personne ne sait pas ce qu'est l'asexualité? Une personne peut être asexuel·le, mais être cependant diagnostiquée d'un trouble du désir sexuel hypoactif masculin ou féminin s'iel n'a pas entendu parler du terme «asexuel·le» ou fait assez de recherches pour comprendre ce que signifie cette identification.

Le dernier élément dans cette révision est l'exigence qu'il puisse être observé «une souffrance cliniquement significative» afin de diagnostiquer quelqu'un·e. Le problème est que lorsque la société et votre entourage vous répètent continuellement que quelque chose ne va pas chez vous, cela peut conduire à une «souffrance cliniquement significative» telle que décrite. Il est très difficile, voire impossible, pour un·e clinicien·ne de distinguer si la souffrance d'une personne est intrinsèquement causée par leur manque d'intérêt/excitation sexuelle, ou par les préjugés sociaux et l’intolérance contre les personnes ayant un manque d'intérêt/excitation sexuelle.

Après tout, comment une personne asexuelle pourrait ne pas éprouver de la souffrance du fait de vivre dans notre société oppressive? Notre société est celle d'une culture hypersexualisée. Si vous êtes une personne qui ne souhaite pas avoir de relations sexuelles parce que vous n'éprouvez pas différents niveaux d'attirance, ou si vos différents niveaux d'attirance varient – lorsque par exemple vous n'éprouvez pas d'attirance sexuelle, mais éprouvez de l'attirance romantique, ou lorsque vous éprouver rarement d'attirance sexuelle et/ou une attirance romantique fréquente – vous êtes traité·e de «prude qui ne sait pas ce qu'iel rate» ou bien vous êtes tout simplement considéré·e comme «dysfonctionnel·le».

À une époque je faisais partie d'un groupe asexuel sur internet, où un homme gay s'est permis de commenter un post du groupe en souhaitant qu'une personne asexuel·le du groupe se fasse agresser sexuellement afin de découvrir «à quel point le sexe peut vraiment être bon». J'ai d'abord été choqué·e, puis je me suis souvenu·e des différents niveaux de privilèges et d'injustices présents dans notre société. Nos systèmes d'éducation et nos médias dans leur ensemble n'ont jamais respecté ou soutenu l'idée d'expérience de vie. Par exemple, dans le domaine des services sociaux, des gens en forment d'autres sans avoir d'expérience de vie sur les questions dont iels prétendent être des expert·es, tout en ne prenant pas en compte tous les intersectionnalités de l'expérience humaine. Dans les médias, il existe à la fois une sexualisation et une sous-représentation des groupes marginalisés de la population. Les médias ne représentent pas celleux qui ont une expérience de vie, mais celleux qui sont blanc·hes, cisgenres et hétérosexuel·les; cela perpétue la normativité sexuelle au profit des personnes qui ne font pas partie de groupes marginalisés. Ce qui est véhiculé à la fois à travers l'éducation et les médias relève de la désinformation, de la perpétuation des discriminations et des préjugés en faveur de celleux qui ont le plus privilège.

Le problème avec le DSM, et en particulier avec le critère de «souffrance cliniquement significative» est que non seulement cela pathologise l'asexualité, mais cela pathologise aussi la souffrance que ressentent les personnes asexuel·les en raison de la marginalisation et des discriminations. En attribuant automatiquement la souffrance des gens à leur manque d'attirance ou d'intérêt sexuel, plutôt qu'à leur environnement, la psychiatrie ne tient pas compte de l'oppression et perpétue ainsi des discriminations systémiques.

Il est temps de mettre un terme à l'objectivation inhérente au système psychiatrique et à la société. Il est temps de cesser de ressentir le besoin de commenter ou de fonder nos jugements sur la façon dont les gens vivent non seulement leur attirance, mais aussi leur genre, leur race, leur ethnicité, leur nationalité et leur culture. Il est crucial pour nous tou·tes de réfléchir aussi souvent que possible aux façons dont nous vivons les traumatismes, la communauté, l'attirance, le genre, la race, l'origine ethnique, la nationalité et la culture, etc. Nous ne sommes pas défini·es par les assignations ou les étiquettes que l'on nous impose. Les expériences humaines ne doivent pas être considérées comme des «dysfonctionnements» ou comme quelque chose «qui ne va pas» chez quelqu'un·e, mais comme ce qu'elles sont exactement – naturelles. Nous devons réfléchir à la façon dont le langage que nous utilisons et dont nos actions affectent les autres. Par-dessus tout, il est temps d'utiliser nos expériences de vie pour créer une société et un système de santé mentale mieux informés sur le traumatisme, et respectueux des particularités culturelles.

 

*Note de Zinzin Zine : même si le terme d'hystérie est aujourd'hui entré en désuétude et a disparu des classifications psychiatriques telles que le DSM ou la CIM, en France tout du moins, le concept d'hystérie est toujours utilisé et enseigné par des psychanalystes. De plus sur le plan international, il n'a jamais été réellement abandonné, mais uniquement remplacé par d'autres termes synonymes qui évitent simplement la référence étymologique controversée à l'utérus, comme par le diagnostic de «trouble de la personnalité histrionique» ou celui de «trouble somatophorme».

1 American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). Arlington, VA: American Psychiatric Publishing.

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Source : article paru sur Mad In America le 13/01/18

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant, cette version est donc susceptible d'être modifiée.


Description de l'illustration : Drapeau de la fierté asexuelle composé de 4 bandes horizontales de couleurs différentes et de même dimension. La première bande tout en haut est de couleur noire, la suivante est grise, ensuite blanche et la dernière est violette.