Le développement personnel ne suffit pas pour les femmes autochtones

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Le développement personnel ne suffit pas pour les femmes autochtones

Les diverses théories et pratiques psys peuvent être un vecteur redoutablement insidieux de néo-colonialisme, notamment lorsqu'elles construisent des théories de la subjectivité humaine qui ont vocation à être «scientifiquement neutre» et donc à être appliquées universellement à toute l'humanité, alors même que ces théories sont grossièrement eurocentrées. Ainsi, le fonctionnement psychologique des dominants est pensé comme LE fonctionnement humain normal, avec tout ce que cela comporte de violences pour toutes les personnes qui n'y correspondent pas.

Ce texte, écrit par une femme originaire de Seabird Island, évoque l'inadéquation des techniques et des concepts de santé mentale «occidentaux», en l’occurrence le «développement personnel» et le concept de «soi» [self], lorsqu'ils sont appliqués à des personnes issues de cultures qui nourrissent des formes de subjectivités, de sociabilité et de rapport au monde très éloignées de la culture dominante.

 

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Le traumatisme et le deuil sont des expériences partagées pour les femmes autochtones et cela rend le concept de développement personnel inutile.


Terese Mailhot


Des femmes disent parfois: "Il faut d'abord s'aimer soi-même pour que quelqu'un d'autre puisse nous aimer" et cela me semblait être un bon conseil, jusqu'à ce que je me demande ce que cela pouvait signifier pour une personne issue d'une culture collective? Une personne comme moi.

Le soi, tel que nous le connaissons, est une construction occidentale – une invention blanche. Le développement personnel, l'amour de soi et l'attribution d'une valeur à ce "soi" sont on ne peut plus blancs, parce que tout cela revient à l'idée que les gens ont des valeurs quantifiables et que c'est cette valeur qui donne de l'importance. «Que valez-vous?» «Ne vous contentez pas du minimum.» «Je le vaux bien.» Ces affirmations sont omniprésentes dans les publicités de produits destinées aux femmes, aux magazines féminins et aux cercles de femmes (pas les miens).

Ce discours m'a posé des problèmes majeurs lorsque j'ai eu besoin de soutien pour des problèmes de santé mentale. J'étais dépressive et je savais qu'une partie de mon chagrin prenait ses origines dans ma culture, mon identité et ma communauté. Je me sentais ancrée au traumatisme historique, au dysfonctionnement et à mon histoire. Je pense qu'aucun·e médecin blanc·he ne m'a comprise lorsque j'ai dit que j'étais en partie résignée au deuil, parce que je porte le deuil de mes ancêtres, même quand je les célèbre. C'était et c'est toujours doux-amer. Je ne pouvais pas penser à un seul événement de ma vie qui ne soit pas rattaché à une histoire plus large qui incluait mon peuple.

J'ai lié l'institutionnalisation de mon père à la façon dont son peuple a été traité par le passé et comment ce traumatisme a déteint sur son comportement et son état d'esprit. Chez toutes les personnes de ma famille, tout était lié à la dualité d'être un·e Indien·ne: il y a nous et puis il y a ce qui nous est arrivé. Quelque part au milieu de tout cela, il y avait ce dont nous pouvions prendre la responsabilité, ce que nous pouvions réparer. Mais certaines choses sont tout simplement insurmontables – certaines choses que nous devons contenir, digérer chaque jour et raconter avec sincérité aux jeunes générations.

Ces médecins ont fait comme si le deuil était une mauvaise chose, une chose à réparer. Iels ont agi comme si la tristesse, la mélancolie ou la dépression étaient contre nature, pourtant je pense que c'est une réaction très authentique face à l'injustice. Dans mon traitement, rien n'était fait pour prendre en compte mon histoire ou de celle de ma mère, pas d'une manière qui reconnaisse que pour nous le traumatisme historique est réel et tangible, bien qu'abstrait pour elleux. C'est une douleur physique et quelque chose de constant, tout comme l'amour que nous ressentons à chaque instant – quand nous considérons nos mains et nos pieds et le fait que nous avons survécu et nous sommes même épanoui·es. Je parle de façon générale, mais c'est un sentiment courant.

Quand j'observais ma mère, je voyais son désir d'apporter sa joie à celles et ceux qui l'entourent et son bonheur n'était pas fondé dans le soi; sa joie était plus extraordinaire. Elle s'est épanouie en rendant les autres plus fort·es, en meilleure santé, plus heureuseux et plus intelligent·es. Pour elle, obtenir un éclairage sur notre terrain de rez basketball représentait plus que la reconnaissance qu'elle y gagnait, et c'est ce genre de chose qui nous faisait l'aimer davantage. Elle passait son temps libre à choisir des remèdes pour aider les autres. C'était l'idée qu'elle se faisait des vacances! Je trouvais cela si ennuyeux à l'époque, mais maintenant j'aimerais pouvoir retourner en arrière et écouter plus attentivement ses enseignements.

Dans le bureau de ma thérapeute, une fois, j'ai essayé de raconter tout ça. Mais sa réponse a été inadéquate. Elle pensait que j'essayais de justifier les choses qui m'étaient arrivées, alors que j'essayais de contextualiser comment ce qui m'est arrivé s'intègre à un continuum de femmes issues de ma nation. Ce qui m'est arrivé est ressenti dans le cœur des gens que j'aime et nous partageons la peine comme nous partageons la joie ou célébrons la terre. C'est unilatéral et instantané et je ne pense pas que ce soit mystique. Cela semble assez fondamental et intellectualisé. Nous bougeons ensemble et, dans le pire des cas, nous nous retournons les uns contre les autres, mais c'est toujours basé sur un "nous". Le soi signifie quelque chose de pluriel pour moi et essayer de communiquer cela à tant de gens s'est avéré exténuant. Il ne s'agit pas d'une mièvrerie; c'est fondé sur nos enseignements et nos connaissances.

Ma thérapeute m'a dit: "Vous avez besoin de travailler sur votre estime personnelle." Et je ne pouvais pas. Je m'estimais, bien sûr, mais ce n'était pas ma façon de mesurer le succès et ça ne faisait pas partie de ma vie quotidienne. C'était une chose à laquelle il fallait résister.


"Ne reconnaissez-vous pas votre valeur?" demanda-t-elle.

J'ai longuement réfléchi et j'ai décidé que cela n'avait pas d'importance que je le fasse ou non, parce qu'à part d'un point de vue capitaliste, pourquoi croire que je possède une valeur – que je pourrais me quantifier et montrer aux hommes comment m'attribuer une valeur – aime-moi en fonction de combien je m'aime. Je ne peux pas faire ça.
Si un homme veut m'aimer, il finira par aimer plus que moi: il doit avoir une affinité pour ma culture, les théories de ma culture, les histoires, et si nous avons des enfants, il devra accepter que mes enfants soient aussi les enfants de ma nation. Nous sommes plus grands que nos êtres, et il n'existe aucun récipient qui permette de mesurer la nature expansive de mon être. Il y a de l'amour et de la tragédie dans mon être. Parfois, je ne peux pas être séparée de la tragédie. Il doit aimer ça aussi.

Je crois que les thérapeutes, les gens qui utilisent ce discours au quotidien et au-delà, doivent comprendre que beaucoup de ces concepts du soi sont basés sur une idée du bien-être qui correspond à une personne solitaire. Des personnes qui n'ont pu trouver du réconfort qu'en elles-mêmes. Je pense que tant qu'iels n'auront pas vécu le genre de génocide que nous avons vécu, iels ne sauront pas ce qu'est le "nous", ni à quel point nous avons dû profondément nous enraciner pour survivre. Le centre de la joie de ma mère reposait sur l'idée que son peuple ne s’effondrerait pas, pas une nouvelle fois, plus jamais.

Ainsi, dans les bâtiments blancs de la santé, du bien-être, de la médecine et de la thérapie, je leur fais savoir qu'un élément essentiel à ma guérison dépend du fait que les gens que j'aime se sentent bien, en sécurité et satisfait·es. Iels balayent rapidement cette idée, la notent et je prends leur conseil avec des pincettes, en me souvenant de ma mère, qui me dirait probablement: "Quand tu en auras fini avec cette séance, va jusqu'à la montagne".


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Source: texte paru sur Indian Country Today le 1er avril 2017.

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc susceptible d'être modifiée.

Tous les surlignages ont été rajoutés.

Description de l'image: un dessin sur fond rose pâle. Au centre se trouve un cercle avec des couleurs turquoises qui se mélangent à du bleu puis à du rose, des plantes et des fleurs poussent autour, de la base jusqu'au milieu du cercle. Au centre, il est écrit "Décolonize your Mind", ce qui signifie en anglais «Décolonise ton esprit».

Crédit image: @lazy.beam

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