Expériences psychiques inhabituelles, folies, stigmates et fierté (folle)

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Expériences psychiques inhabituelles, folies, stigmates et fierté (folle)

Irene Arquero
 

Les délires, les croyances, les voix, les pensées obsessionnelles, les idées suicidaires, etc. sont des façons humaines d'exprimer une souffrance psychique extrême. Du point de vue de la psychiatrie biologiste, il s'agit de symptômes causés par un "dysfonctionnement neurobiologique". Outre le fait que cela n'ait toujours pas été scientifiquement prouvé, malgré que des millions et des millions de personnes s'y soient employées, ce qui est certain c'est que ces soi-disant "symptômes" se manifestent dans la/le sujet comme des expériences subjectives, avec des caractéristiques différentes pour chaque personne. Liées à leur histoire et à leur situation.

Quand des expériences psychiques inhabituelles débordent de l'individu, les crises redoutées se produisent; elles consistent essentiellement à ne plus pouvoir gérer la souffrance, à se sentir inondé·e par elle, à perdre le contrôle, à perdre la raison, la soi-disant raison, à rompre avec la réalité consensuelle, à devenir fol. Il n'y a rien de plus effrayant dans nos sociétés que la folie, sinon la mort. Ces crises se produisent à des moments précis, quand elles se terminent la personne peut recommencer à faire sa vie, en cohabitant avec ses expériences et sans doute en envisageant quelques changements nécessaires, comme tout le monde après une crise.

Mais le "stigmate" à l'égard des personnes vivant des souffrances psychiques extrêmes vient en grande partie du fait que la notion de "maladie mentale" est reliée à l'idée de dangerosité, comme une sorte de virus incontrôlable par la/le sujet et indépendant des circonstances environnantes et de ses propres capacités. C'est-à-dire que lorsqu'on pense en termes de "maladie", les crises sont censées pouvoir apparaître à n'importe quel moment et sans raison apparente. De plus, on pense en termes de crise constante.

La folie est alors transformée en une pathologie, ce n'est plus un état de conscience altérée plus ou moins intense que la personne traverse.
Nous sommes jugé·es sur des moments précis où oui, nous devenons fols et nous faisons des choses étranges, voire très étranges, mais comme pour tout le reste des gens, les crises ont des causes. Elles n'arrivent pas comme ça. Elles ne sont pas imprévisibles ou ingérables. Elles sont très spectaculaires, c'est sûr. Mais il est possible d'organiser des "pactes de soins" ou des "directives anticipées" avec le réseau de soutien de chaque personne afin d'être préparé·es quand elles surviennent. Et elles passent. Elles durent un certain moment. Elles ne sont pas permanentes.

La folie effraie, beaucoup même, parce que tous les êtres humain·es ont eu affaire à elle et la connaissent dans leur propre chair d'une façon ou d'une autre.
Et c'est un réflexe social que de les rejeter, on veut se tenir éloigner des personnes fols. Bien que la folie soit une crise passagère, à un moment précis, nourrie de beaucoup de douleur. Cette personne est déjà traitée différemment. Elle est socialement rejetée de manière très claire et en même temps subtile. Et silencieuse. C'est la clé, le rejet n'est pas flagrant, ni frontal, ni direct, il est très discret et donc vous ne pouvez pas vous rebeller. Tu inventes, pourraient te dire celles et ceux qui ne subissent pas ça. Comme une fine membrane qui te sépare du reste des gens, une fine couche de poussière qui te recouvre, toi, et tout ce qui t'entoure. Et ça pique. Beaucoup. Et ça s'accumule. Dans l'estime de soi, dans l'identité, dans la vision que tu as du monde, de toi-même et des gens.

Peur de leur propre folie, mais qu'iels déposent chez les fols et au-devant desquel·les iels érigent une barrière. C'est le stigmate. Une barrière défensive entre les fols officiel·les et le monde. Nous sommes les dépositaires de cette peur profonde de la folie. Un très lourd fardeau. Après une crise, pour la société et donc pour la grande majorité des gens autour de nous (sauf, espérons-le, les plus proches), c'est retour à la case départ. Tu as échoué. Tu dois prouver encore une fois que tu restes toujours toi-même, que tu sais comment te comporter, que la folie est quelque chose de temporaire, que tu n'es pas une personne dangereuse. Comme s'il s'agissait d'une quarantaine pour maladie infectieuse, tu restes en suspens. Dans les limbes. Tu n'es plus toi, tu es ton étiquette. Plus tard, quand le temps passe et que tu continues ta vie, les gens reviennent vers toi. Mais si tu as encore une crise, iels se distancient à nouveau, la peur te met de nouveau en quarantaine et iels arrêtent de te parler et/ou de prendre de tes nouvelles, de te sourire, de s'intéresser à toi... Et ainsi de suite.

Chaque fois que tu as une crise, tu recommences à zéro. Tu dois tout effacer. Tu ne peux pas parler de folie. Ça ne doit pas se savoir. Ni être nommé à la première personne. Les fols, ça doit toujours être les autres. Et si tu es devenu·e fol, tu dois faire comme si rien ne s'était passé. La folie tu dois la rayer de la carte. Mais il y a d'énormes changements d'attitude autour de toi qui te font ressentir de la honte. Et de la culpabilité. Et de la douleur face au rejet. Beaucoup de choses.

Ce qu'on ne comprend pas, moi-même je ne le comprenais pas, c'est qu'il n'y a pas de quoi avoir honte, pas de quoi avoir peur. Maintenant je comprends: délirer, devenir fol n'est pas une "maladie" dangereuse et imprévisible. C'est une façon d'exprimer une douleur véritablement humaine. Et face à la honte et à la peur, il n'y a pas de meilleur antidote que la fierté d'être qui l'on est et de pouvoir vivre ses différences librement. La peur est dans les yeux de celles et ceux qui ne (se)comprennent pas. Construisons un réseau de sens, de sentiments et de discours nouveaux qui bouleversent la psychiatrie biologique, la stigmatisation qui lui est associée, les discriminations et la peur chronique de la folie. Un réseau qui nous permette de nous connaître et d'être connu·es en dehors des diagnostics, des symptômes et des peurs. Plaçons la folie sur la carte et cartographions-là à nouveau.

Le 19 mai (1er juin à Madrid) sera célébré pour la deuxième fois en Espagne la Journée de la Fierté Folle: une façon de visibiliser collectivement la diversité, la multiplicité des formes d'être à soi et au monde et d'exprimer la souffrance.
Pour revendiquer les Droits Humains en santé mentale et que tous les êtres humain·es qui vivent ces expériences puissent avoir une vie digne d'être vécue.

La Fierté Folle est là pour durer.

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Source: article paru en castillan sur contraindicaciones.net  le 9 mai 2019.

Traduit du castillan. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc susceptible d'être modifiée.

Tout les surlignages ont été rajoutés.

Description de l'image: image a double effet miroir composée d'un axe de symétrie horizontal et vertical. Il s'agit de formes abstraites, les couleurs sont vives et à dominante de violet et d'orangé. Le tout foisonne de scintillements. Cette image peut évoquer beaucoup de chose, un morceau de cosmos, un paysage magique, une ''hallucination visuelle" etc.