L'histoire queer, l'histoire folle et l'aspect politique de la santé

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L'histoire queer, l'histoire folle et l'aspect politique de la santé

Regina Kunzel

 

L'un des principaux thèmes du domaine éclectique des études folles [mad studies] est la critique de l'autorité psychiatrique. Des militant·es et des universitaires, de diverses positions et perspectives, ont remis en question les pressions normalisatrices de la psychiatrie, en privilégiant les savoirs s'identifiant comme fous par rapport aux savoirs experts. L'une des attaques les plus réussies contre l'autorité psychiatrique a été menée par des activistes gays dans les années 1960 et au début des années 1970, entraînant le retrait de l'homosexualité du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) de l'Association Américaine de Psychiatrie (AAP) en 1973. Mais si cet événement a marqué une inspirante victoire contre le pouvoir psychiatrique, ce fut aussi, comme le souligne Robert McRuer, "une prise de distance par rapport au handicap".1 Revisiter cette histoire à travers le point de vue analytique offert par les études sur le handicap et les études folles permet de défamiliariser les récits historiques familiers et de transformer la critique de l'autorité psychiatrique, en particulier lorsqu'elle est contrée par des revendications de santé.

 

Le règne de la psychiatrie sur la variance sexuelle et de genre a été omniprésent dans la majeure partie des États-Unis du XXe siècle. Jonathan Katz a dénoncé le traitement psychiatrique comme étant "l'une des formes les plus meurtrières de l'oppression homosexuelle" et atteste du recours à la lobotomie, aux électrochocs, à la thérapie par aversion et à la psychothérapie pour traiter l'homosexualité.2 Depuis les années 1950, et avec l'affirmation de soi croissante dans les années 1960 et 1970, les activistes gays et certain·es psychiatres dissident·es ont travaillé à rompre l'association faite entre la maladie mentale et l'homosexualité. La psychologue Evelyn Hooker a entrepris d'étudier ce qu'elle a appelé les homosexuels "normaux" et a démontré en 1957 que le profil psychologique des hommes gays non traités en psychiatrie était indiscernable de celui d'un groupe comparable d'hommes hétérosexuels3.

 

Dix ans après que Hooker ait commencé à réfuter la notion d'homosexualité en tant que trouble mental, la volonté d'éloigner l'homosexualité de la stigmatisation de la maladie mentale est devenue le projet central du mouvement émergent pour les droits des LGBT. La personne la plus étroitement associée à cette démarche a été l'activiste homophile* Frank Kameny. Pour Kameny, les revendications de santé constituaient une démarche politique fondamentale, nécessaire à l'intelligibilité politique des personnes LGBT. "Le succès ou l'échec de tout le mouvement homophile va dépendre de la question de savoir si l'homosexualité est une maladie", a écrit Kameny, "et sur notre prise de position ferme à ce sujet"4.

 

En 1970, les activistes LGBT étaient engagé·es dans une bataille intense contre l'Association américaine de psychiatrie. Les activistes ont audacieusement perturbé les réunions annuelles du groupe, en "zappant"* des sessions sur la thérapie par aversion et la psychanalyse. Une pétition de 1971 contre l'APA intitulée "Nous sommes les expert·es de l'homosexualité" fait écho au principe handi du "rien sur nous sans nous" par l'insistance de ses auteur·es à revendiquer l'expertise sur leur propre vie.5 "Nous ne pouvons pas nous contenter passivement d'être le champ de bataille sur lequel les "autorités" mène le combat concernant notre maladie", proclamaient les activistes. "En dernière analyse, NOUS sommes l'autorité, et c'est à nous de jouer un rôle actif dans la détermination de notre propre statut et de notre propre destin"6. De plus en plus, ce destin semblait dépendre sur le fait d'affirmer que les gays et les lesbiennes étaient en bonne santé.

 

Les avancées permises par de telles revendications sont évidentes. Kameny n'a pas sous-estimé l'ampleur par laquelle la "théorie de la maladie" soutenait les structures plus vastes de stigmatisation, de discrimination et de criminalisation. Le retrait de l'homosexualité du DSM en 1973 a été célébré comme une victoire militante et est depuis lors considéré par les historien·nes comme un des jalons de la justice sociale. Mais les perspectives des études sur le handicap et des études folles nous invitent à reconsidérer de telles affirmations. Parmi ces perspectives, il y a le fait de concevoir la santé non pas seulement comme un état désirable ou une chose positive qui va de soi, mais une idéologie qui mobilise un ensemble de normes, d'assignations et de hiérarchies de valeurs.7


Revenir à certains moments clés dans l'histoire des tentatives militantes pour aligner l'homosexualité et la santé permet de mettre en lumière ces normes et exclusions non dites. Dans ses sujets de recherche, Hooker s'est explicitement éloignée des populations criminalisées et des personnes sous traitement psychiatrique, identifiant (et valorisant) ses sujets de recherches comme étant des "homosexuel·les non-patient·es et non-détenu·es" (une formulation reprise, avec admiration, par les historien·nes). Avoir un emploi et ne pas avoir de casier judiciaire étaient également des critères de participation aux études de Hooker8. La normativité de genre faisait aussi partie de la conception de Hooker de l'homosexualité "normale": elle a souligné que beaucoup de ces hommes étaient engagés dans des relations à long terme qui n'étaient pas organisées autour de rôles masculins et féminins. Hooker était loin d'être la seule à associer l'homosexualité saine à des normes et valeurs culturelles plus générales. L'intitulé du débat organisé par des activistes homosexuel·les lors de la réunion de l'APA de 1971, "Lifestyles of Non-Patient Homosexuals"[« mode de vie des homosexuel·les non-patient·es], reflète fortement leur désir de distinguer les homosexuel·les en bonne santé de celles et ceux étant malades.

 

La norme la plus directement reliée aux revendications de santé LGBT, bien qu'elle ne soit pas toujours facile à reconnaître en tant que telle, est le bonheur. Bien que l'insistance sur le bonheur puisse être comprise comme un acte révolutionnaire contre les récits culturels dominants de l'époque qui reliaient l'homosexualité à la misère, ou comme une stratégie astucieuse face aux préjugés sur son impossibilité, il se peut qu'elle ait aussi des effets pervers. Comme l'écrit Abram J. Lewis, l'insistance des activistes sur la force psychique des personnes homosexuelles les a mises "dans l'étrange position de devoir affirmer que, en tant que groupe, les personnes homosexuelles étaient exceptionnellement imperméables à leur propre oppression"9. Alors que le bonheur, comme la santé, peut facilement être naturalisé en tant qu'objet neutre, Sara Ahmed nous rappelle que bien souvent l'idée de bonheur réaffirme les normes culturellement valorisées et maintient les hiérarchies sociales. Ahmed nous exhorte à envisager "comment les revendications de bonheur rendent certaines formes de personnalités appréciables"10. Par extension, bien sûr, les revendications de bonheur LGBT rendent les autres formes moins "positives" d'affects queer moins appréciables.

L'examen de cette histoire sous l'angle critique des études sur le handicap nous permet de percevoir les normes et les valeurs attachées à la santé; il peut aussi mettre en lumière les mouvements de distanciations et d'exclusions qui accompagnent si souvent ces réclamations. Beaucoup d'activistes ont demandé une reconnaissance non pas simplement en faisant valoir que les homosexuel·les n'étaient pas malades, mais en faisant valoir que la plupart d'entre elleux ne l'étaient pas. Leur tactique la plus courante était de critiquer les méthodes d'échantillonnage utilisées par les psychiatres, en observant que leurs hypothèses étaient fondées sur des personnes sous traitement psychiatrique – un groupe non représentatif de l'ensemble des homosexuel·les. Dans d'autres cas, les activistes gays ont caractérisé la santé en termes temporels, comme faisant partie d'une modernité gay tournée vers l'avenir. Dans cette formulation, les personnes ayant une «haine de soi» ou étant des «masochistes» sous traitement psychiatrique étaient des vestiges ataviques d'un passé archaïque, incapables ou peu enclines à prendre en marche le train du bonheur et de la santé des homosexuel·les. Les efforts pour aligner les gays sur les normes de santé ont redessiné les définitions des gays et lesbiennes modernes en opposition à l'anachronique "homosexuel·le", les premières correspondant à la normativité de genre, à la blancheur putative, à la stabilité économique, à la monogamie et d'autres formes d'appartenance nationale, et la seconde sur la maladie et le traumatisme.

Parmi les exclusions dues aux revendications homosexuelles en matière de santé, il y eut l'éloignement de l'homosexualité de la non-normalité de genre: les personnes qui s'identifieraient comme transgenres étaient exclues de l'avenir heureux et sain défendu par les activistes homosexuel·les. Le retrait de l'homosexualité du DSM en 1973 dépendait en partie de la désagrégation de l'homosexualité de la variance de genre et de faire un appel rhétorique à la distinction entre transsexualité et homosexualité. La troisième édition du DSM, publiée en 1980, était à la fois la première à ne pas inclure une entrée pour «homosexualité» et la première à nommer un nouveau diagnostic: «Trouble de l'identité de genre»11. Comme le fait remarquer Eve Kosofsky Sedgwick, «C'est ainsi qu'il arrive que la dépathologisation d'un choix d'objet sexuel atypique peut être rattachée à la nouvelle pathologisation d'une identité de genre atypique.».12

La stratégie consistant à tenter d'atteindre des droits et du respect en éloignant son propre groupe des associations de personnes handicapées et de maladies mentales était loin d'être l'apanage du mouvement pour les droits des homosexuel·les. Les chercheur·es en études sur le handicap et études queer ont expliqué en détail comment les groupes stigmatisés ont lutté pour être reconnus comme normaux, légitimes ou humains en se distinguant des groupes encore plus stigmatisés. Le handicap sert souvent de frontière entre les formes raisonnables et les formes injustes de discrimination. «Alors que les personnes handicapées peuvent être considérées comme l'un des groupes minoritaires historiquement assignés à un statut inférieur et faisant l'objet de discrimination, écrit Douglas Baynton, le handicap a fonctionné pour tous ces groupes comme un signe et une justification de l'infériorité. Cette tactique, propose-t-il, «accepte tacitement l'idée que le handicap est un motif légitime d'inégalité [et] est peut-être l'un des facteurs responsables de la persistance de la discrimination à l'égard des personnes handicapées et de la difficulté de la lutte pour les droits liés au handicap»13.

 

Kameny a appréhendé les effets d'exclusion d'une position anti-maladie lorsqu'il a écrit:
 

«De façon appropriée ou non, les gens SONT discriminé·es comme étant des malades mental·aux. À tort ou à raison, les employeurs ne les embaucheront PAS. Moralement ou immoralement, les malades mental·aux ne sont PAS jugés en tant qu'individus, mais deviennent des parias. Si nous permettons à l'étiquette de la maladie de se maintenir, nous aurons alors deux batailles à mener – celle de la lutte contre les préjugés à l'égard des homosexuel·les en soi, et celle de la lutte contre les préjugés visant les malades mental·aux - et nous serons deux fois parias et exclu·es. Une seule bataille de ce type suffit.»14

 

Ici, Kameny a articulé la décision pragmatique de s'organiser autour d'un seul axe d'oppression. Ses paroles suggèrent également une prise de conscience de la dynamique stigmatisante qu'Erving Goffman a décrite dans les moments de «rencontre mixte», lorsque, comme le décrit Jonathan Metzl, «l'affirmation de sa propre santé dépend de la reconnaissance constante, voire de la création, de la dégradation de la santé des autres»15.

 

Il est difficile d'être «contre la santé», comme l'a observé Metzl16. Mais les études sur le handicap et les études folles nous aident à comprendre la santé non seulement comme une affirmation de fierté face à la stigmatisation, mais aussi comme un projet de normativité et d'exclusion. Je n'ai pas l'intention de nier l'importance du combat contre la classification de l'homosexualité en tant que maladie mentale par la psychiatrie. Mais ce projet exigeait d'éloigner les homosexuel·les d'une longue histoire de blessures et de maladies, de renier certains passés et de distancier les homosexuel·les des sujets les plus stigmatisé·es. Ces désaveux étaient au cœur du projet historique de dépathologisation des «gays» ; ils persistent aussi dans les histoires que nous écrivons et les sujets que nous incluons et excluons dans le projet d'histoire queer. Le statut naturalisé de la santé en tant que bien positif nous incline, souvent à notre insu, vers des histoires de ce que les activistes ont appelé des "homosexuel·les non patient·es". Cette histoire familière dans l'histoire des LGBT, recadrée et défamiliarisée par les études sur le handicap et les études folles, nous amène à réfléchir sur les histoires, les sujets, la politique et les perpectives que nous avons pu perdre de vue dans notre effort pour nous éloigner aussi farouchement des personnes positionnées comme "patient·es" et au nom de la revendication de la santé.

 

1Robert McRuer, “Shameful Sites: Locating Queerness and Disability,” in Gay Shame, ed. David Halperin and Valerie Traub (Chicago: University of Chicago Press, 2009), 184.

2 Jonathan Katz, Gay American History: Lesbians and Gay Men in the U.S.A. (New York: Avon, 19767),197.
 

3 Evelyn Hooker, “Reflections of a Forty-Year Exploration: A Scientific View on Homosexuality, American Psychologist 48.4 (1993): 450; Hooker, “The Adjustment of the Male Overt Homosexual,”Journal of Projective Techniques 21.1 (1957): 18–31.
 

*NDT : «Homophile» était historiquement un terme employé dans les années 50 et 60 parmi les militant·es et organisations homosexuelles étasuniennes. On parlait alors de «mouvement homophile». Le terme homophile était préféré à «homosexuel» notamment parce qu'il mettait l'accès sur l'amour/affection «phile» ( du grec philia) plutôt que sur la sexualité. Source Wikipedia (en anglais)

4 Cité in John D’Emilio, Sexual Politics, Sexual Communities: The Making of a Homosexual Minority in the United States, 1940–1970 (Chicago: University of Chicago Press, 1983), 163.

 

*NDT : les «zap» sont une forme d'action directe militante qui a été popularisée dans les années 70 aux États-Unis parmi des groupes activistes LGBT et qui consiste à perturber bruyamment un événement public dans le but d'embarrasser un groupe ou une personnalité publique tout en visibilisant les revendications politiques de groupes minorisés. Source Wikipédia (en anglais).

5 Barbara Gittings, préface de American Psychiatry and Homosexuality: An Oral History, ed. Jack Dresher and Joseph P. Merlino (New York: Harrington Park, 2007), xvi.
 

6 “Positive Policy,” Eastern Mattachine Magazine 10.4 (1965): 23.
 

7 Voir Jonathan Metzl, “Why against Health?”, in Against Health: How Health Became the New Morality, ed. Jonathan Metzl and Anna Rutherford Kirkland (New York: New York University Press, 2010),1–2.
 

8 Evelyn Hooker, “Male Homosexuals and Their ‘Worlds,’” in Sexual Inversion: The Multiple Roots of Homosexuality, ed. Judd Marmor (New York: Basic Books, 1965), 92; Hooker, foreword to Lesbianism: A Study of Female Homosexuality, par David H. Rosen (Springfield: Thomas, 1973), viii.
 

9 Abram J. Lewis, “‘We Are Certain of Our Own Insanity’: Antipsychiatry and the Gay Liberation Movement, 1968–1980”, Journal of the History of Sexuality 25.1 (2016): 92.
 

10 Sara Ahmed, The Promise of Happiness (Durham, NC: Duke University Press, 2010), 11.
 

11 Voir Lewis, “‘We Are Certain of Our Own Insanity,’”; et David Valentine, Imagining Transgender: An Ethnography of a Category (Durham, NC: Duke University Press, 2007), 55.
 

12 Eve Kosofsky Sedgwick, “How to Bring Your Kids Up Gay: The War on Effeminate Boys”
 

13 Douglas Baynton, “Disability and the Justification of Inequality in American History,” in The New Disability History, ed. Paul K. Longmore and Lauri Umansky (New York: New York University Press, 2001), 34, 51.
 

14 Franklin Kameny, “Does Research into Homosexuality Matter?” Ladder 9.8 (1965): 16–17.
 

15 Metzl, “Why against Health?,” 5.
 

16 Jonathan Metzl et Anna Rutherford Kirkland, ed., Against Health: How Health Became the New Morality (New York: New York University Press, 2010).

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Source et texte en anglais : American Quaterly 69 (2):315-319, Juin 2017.

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc susceptible d'être modifiée.

Tout les surlignages ont été rajoutés.

Description de l'image : photographie colorisée d'un portrait d'une personne de plein pied. Cette personne a un genre difficilement définissable, les cheveux courts, pas de poitrine apparente, des poils au niveau des aisselles et porte une longue robe verte pâle. Une auréole de rose et noir lui entoure la tête et le fond de la photographie est rempli de touche de peinture rose et rondes.

Crédit image: pigeons & peacocks