La perspective d'oppression et les problèmes des discours sur la "santé mentale" et la stigmatisation

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La perspective d'oppression et les problèmes des discours sur la "santé mentale" et la stigmatisation

Un argumentaire pour reformuler le débat en terme d'oppression des usagèr·es et survivant·es de la psychiatrie, pour reconnaître l'oppression psychiatrique et admettre que la folie n'est pas une tragédie personnelle mais le résultat d'une organisation sociale.

 

Emmy Charissa (20/10/16)

 

Lundi dernier c'était la Journée Mondiale de la Santé Mentale. Je suis quelqu'une qui serait catégorisée comme ayant un «problème de santé mentale», mais je n'aime pas la Journée Mondiale de la Santé Mentale et je ne la trouve pas pertinente. J'ai connu la dépression et l'anxiété pendant plus de vingt ans, et je ne serai probablement jamais en «bonne santé mentale». Qui plus est, je pense que parler de «santé mentale», de «stigmatisation» et de «rétablissement», trois idées qui ont reçu beaucoup d'attention au cours de cette dernière semaine, suscite de nombreux problèmes. Laissez-moi vous dire pourquoi.


 

La Journée de la Santé Mentale se focalise sur les personnes en « bonne santé mentale »

La Journée Mondiale de la Santé Mentale concerne autant les personnes qui vivent avec de graves maladies mentales qu'une Journée Mondiale de l’Ouïe concernerait les personnes sourdes ou malentendantes, ou qu'une Journée Mondiale de la Santé concernerait les personnes atteintes de maladies chroniques.
 

En restant dans la perspective de la « santé mentale », les personnes qui vivent des états émotionnels extrêmes, qui entendent des voix, qui traversent des états de conscience altérés ou qui vivent d'autres expériences psychologiques non normatives communément qualifiées de «maladies mentales» sont perçues comme déviantes, ou du moins comme s'écartant de la norme de «bonne santé mentale».


Et tandis que les militant·es essayent de réduire la stigmatisation des «problèmes de santé mentale» ou des «maladies mentales», l'inclusion des mots «maladie» et même «santé» transmet encore l'idée que les personnes atteintes de «problèmes de santé mentale» ont en quelque sorte un défaut.

Il existe une quantité de bien meilleurs termes pour nous décrire nous-même et nos expériences. Nous sommes des usagèr·es et des survivant·es de la psychiatrie, terme utilisé par l'un des groupes internationaux d'usagèr·es/survivant·es qui ont joué un rôle clé dans la rédaction de la Convention Relative aux Droits des Personnes Handicapées; des personnes ayant des handicaps psychiques ou psychosociaux, terme utilisé par les Nations Unies, etc. Il y a aussi le terme réapproprié de «folie», qui évite de médicaliser les expériences psychologiques non normatives et qui a été adopté par le nouveau domaine des études de la folie.
 

Le problème du discours sur la « santé mentale »

Par ailleurs, le discours sur la «santé mentale et la maladie» fait reposer le problème sur les «malades mentalaux» qui doivent essayer de se normaliser en devenant «sain·es». Beaucoup de personnes ayant été diagnostiquées de maladies mentales veulent effectivement se sentir mieux, et beaucoup de militant·es qui participent aux débats sur la santé mentale ne pensent pas que la responsabilité de se «réintégrer» repose uniquement sur l'individu·e atteint·e de maladie mentale. Cependant, la perspective de la santé mentale en elle-même transmet cette idée et individualise les problèmes sociaux par la même occasion.


De fait, bon nombre des barrières auxquelles les personnes atteintes de maladies mentales sont confrontées résident dans la société – la discrimination aux niveaux interpersonnel et institutionnel; le paternalisme et le discrédit subi par les personnes ayant été diagnostiquées ou étiquetées; et les pratiques économiques qui sont construites autour du concept de la personne «saine» et non-handicapée.

 

Pas de rétablissement ni de résilience, mais des modes de vie possibles

 

C'est pour ces raisons que je remets en cause la focalisation sur le «rétablissement» et la «résilience» dans le discours actuel, car ces concepts peuvent être utilisés pour individualiser ce qui sont en fait des problèmes sociaux. La résilience, de plus, n'est pas sans connotations morales. Une bien meilleure façon d'en parler, je pense, consiste à parler de mode de vie possibles.


Ainsi, maintenir un emploi régulier peut être impossible pour quelqu'un·e, mais cela ne signifie pas que la personne n'est pas «résiliente» ou ne s'est pas «rétablie». Cela signifie simplement que nous devons, en tant que société, créer un monde où les gens peuvent vivre leurs vies sans être confronté·es à des difficultés financières, même si iels ne peuvent pas garder un emploi. La folie, comme le dirait les chercheuseurs en études sur le handicap, n'est pas une tragédie personnelle, mais une question d'organisation sociale.


Je m'oppose également à la focalisation sur les personnes capables de «récupérer et mener des vies productives». Bien que de nombreuses personnes ayant été diagnostiquées de maladies mentales se rétablissent effectivement, il y en a pour qui ce n'est pas le cas, et nous devons veiller à ne pas marginaliser davantage d'autres groupes dans nos propres efforts militants.

 

De la perspective de stigmatisation à la perspective d'oppression

Cela m'amène à un autre problème avec le discours actuel: formuler le problème en terme de stigmatisation. Deux points sont ici liés entre eux.


Tout d'abord, parler de la stigmatisation de la maladie mentale recentre constamment notre attention sur la déviance et les défauts moraux souvent associés à la maladie mentale, et le jugement porté sur celleux qui en ont été diagnostiqué·es. En revanche, une perspective d'oppression se concentre et pose un jugement sur la société et sur les systèmes d'oppression, et fournit aux opprimé·es un moyen de dénoncer celleux qui les oppriment.


Deuxièmement, formuler le problème en termes de stigmatisation isole, tandis que formuler le problème en tant qu'oppression relie. Ce dernier nous permet de cibler la source du problème – les croyances culturelles oppressives et les pratiques sociales – et nous relie à d'autres groupes opprimés, y compris les femmes, les minorités ethniques, les peuples apatrides, les personnes LGBTIQ et d'autres groupes de personnes handicapées.

 

  • Nommer l'oppression

Il est tellement important de pouvoir nommer les injustices qui nous ont été infligées. Je voudrais introduire un terme que vous pouvez utiliser concernant l'oppression de personnes qui ont été diagnostiquées ou étiquetées comme ayant des maladies mentales: le validisme. Le validisme se réfère à l'oppression des personnes que la société construit en tant qu'«handicapées» – les personnes en fauteuil roulant, les personnes aveugles et malvoyantes, les personnes sourdes, les personnes neurodivergentes et les personnes qui ont été diagnostiquées ou étiquetées comme ayant des maladies mentales. Il s'agit d'un terme analogue au sexisme, au racisme etc. Ce terme a également l'avantage de faire en sorte que les gens ne puissent pas choisir quelles personnes handicapées iels veulent discriminer ou non.

 

Lorsque le traitement blesse et re-traumatisme


Les campagnes doivent aller au-delà de l'éducation du grand public, car certaines des pires formes d'oppression se produisent derrière les portes fermées des établissements de santé mentale. Cette oppression peut prendre la forme du paternalisme, de l'infantilisation et/ou des traitements dégradants, pour citer quelques exemples et ces fait peuvent être tellement normalisés qu'ils ne seront même pas considérés comme oppressifs ni même comme une mauvaise chose.


L'une des façons dont les personnes atteintes de maladies mentales sont opprimées est la manière dont elles sont traitées une fois hospitalisé·es dans les services psychiatriques. Il y a eu beaucoup de récits, transmis entre amis et dans le mouvement des usagèr·es et des survivant·es de la psychiatrie, sur le fait d'être traumatisé·es par l'usage de la force et la perte de dignité dans les hôpitaux psychiatriques.

 

Les hôpitaux psychiatriques utilisent différentes méthodes pour essayer de calmer ou de «gérer» les patient·es, et toutes ne sont pas inoffensives. Une pratique douloureuse consiste à utiliser des contentions, que les professionnel·les de santé justifient comme étant «pour le bien de la·du patient·e», mais que de nombreuseux usagèr·es/survivant·es vivent comme traumatisantes. Les contentions sont faites en théorie pour n'être utilisées qu'en dernier recours, mais en pratique elles sont également utilisées par commodité. Pour les personnes qui ont traversé des violences, le fait d'être sanglées peut être gravement re-traumatisant, provoquant même des flashbacks de viols ou d'agressions sexuelles.


Pourtant, il y a un silence à ce sujet dans la sphère publique. Nous – usagèr·es/survivant·es et autres allié·es – devons ouvrir ce débat, pas seulement celui concernant la «recherche de traitement». Nous devons tou·tes être attentiv·ifs aux voix de celleux qui ont survécu à la psychiatrie et reconnaître les douleurs qui ont été infligées aux gens au fil des ans. Nous devons le faire, ou bien celleux qui recherchent un traitement continueront d'être blessé·es, tout comme celleux d'entre nous qui ont survécu à la psychiatrie l'ont été.

 

Remplir nos obligations vis à vis de la Convention des Nations Unies relative aux Droits des Personnes Handicapées


Singapour [tout comme la France] a ratifié la Convention des Nations Unies relative aux Droits des Personnes Handicapées (CRPD), un traité international juridiquement contraignant concernant les droits humains. L'ONU reconnaît les personnes qui ont été diagnostiquées ou étiquetées comme ayant des maladies mentales en tant que personnes handicapées couvertes par la CRPD, et la CRPD nous protège des traitements ou sanctions forcés, coercitifs ou dégradants. L'État a maintenant l'obligation légale de protéger les personnes atteintes de handicaps psychosociaux de telles violations de leurs droits, ou doit rendre des comptes concernant son incapacité à le faire.


Les usagèr·es et les survivant·es de la psychiatrie se sont battu·es pendant des décennies pour créer des alliances avec d'autres groupes de personnes handicapées et être inclu·ses dans le mouvement inter-handicaps, ce qui a aboutit à ce que nos préoccupations soient reconnues dans la CRPD. Que celleux d'entre nous qui ont survécu à la psychiatrie s'appuient sur ces succès pour mettre fin à notre silence une fois pour toutes.

 

 

 

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Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant (zinzinzine[at]riseup.net), cette version est donc en permanence susceptible d'être modifiée. 

 

Source : theonlinecitizen.com

Lire le texte en anglais

Tous les surlignages sont de notre fait.

Illustration: Le paysage enneigé de l'orée d'un bois. Au niveau du feuillage des arbres apparait le mot "OPPRESSION" sur toute la largeur de l'image.

 

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