Le mythe du remède chimique

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Le mythe du remède chimique

     Une des principales causes de l'utilisation hautement nocive des médicaments psychiatriques actuellement pratiquée tient aux mythes simplistes au sujet de leur fonctionnement auxquels s'accroche dur comme fer la psychiatrie. Joanna Moncrieff est psychiatre et maître de conférence à l’université de Londres (UCL) ainsi que membre fondatrice du réseau de psychiatrie critique. Elle est une figure majeure de la critique du modèle psychopharmacologique des troubles mentaux et des traitements médicamenteux.

Dans cette interview donnée à Will Hall, elle discute des principales critiques qu'elle porte aux conceptions couramment véhiculées sur le fonctionnement et les effets des médicaments psy, tout en introduisant une description bien plus rigoureuse et modeste de leur action, qui impliquerait cependant de bouleverser radicalement la façon dont on les utilise. En résumé, cette approche consiste à comprendre les effets bénéfiques des médicaments psychiatriques non pas comme le résultat de leur capacité à contrecarrer des processus pathologiques, mais comme étant le simple résultat de leurs propriétés psychoactives qui provoquent des états de conscience altérés, états que les personnes peuvent parfois considérer préférables à la souffrance mentale initiale.

Ça peut sembler peu de chose, mais ça change tout. Parce que forcément, lorsqu'on croit être en train de prescrire un remède contre un processus pathologique, il n'y a pas tellement de raison de se priver ni de se poser trop de questions, voire même de s'arrêter un jour... donc les psys ont la main large tandis qu'à long terme les conséquences pour la santé générale sont catastrophiques, notamment pour le système nerveux souvent fragilisé des personnes concernées.

 

Zinzin Zine★

 


Joanna Moncrieff interviewée par Will Hall

 

Nous devons concevoir les médicaments psychiatriques comme des psychotropes: des substances chimiques qui créent un état artificiel. Il peut s'avérer utile d'en prendre, mais il faut garder des précautions et les utiliser avec sagesse.

 


WILL HALL Comment avez-vous développé votre perspective critique?
 

JOANNA MONCRIEFF Quand j'ai commencé à travailler dans des hôpitaux psychiatriques, presque tout le monde prenait au moins un médicament. Cela ne semblait pas changer grand-chose et causait beaucoup de problèmes secondaires. Pourtant, d'autres médecins trouvaient que c'était merveilleux et croyaient que les gens allaient mieux grâce aux médicaments. Cela m'a poussé à chercher à en savoir plus.
 

WH Qu'avez-vous découvert?

JM Avant les années 1950, on ne considérait pas que les médicaments s'attaquaient à un problème fondamental sous-jacent. Et puis ça a changé. Les psychiatres ont commencé à croire que les médicaments inversaient un processus psychotique et ramenaient les gens à la normale. Sauf qu'il n'y avait aucune preuve de cela.

WH La chlorpromazine n'était-elle pas innovante parce qu'il s'agissait d'un tranquillisant?


JM Si et les premières personnes qui ont prescrit de la chlorpromazine le reconnaissait clairement. Iels ont décrit comment la chlorpromazine vous ralentissait et créait un état d'indifférence psychique sans se contenter de vous sédater et vous faire dormir. Les barbituriques utilisés auparavant rendaient les gens très somnolent·es. Les psychiatres considéraient qu'il s'agissait d'une grande percée, mais à l'époque, iels reconnaissaient que cela créait un état neurologique anormal. Cela ne permettait pas d'inverser une maladie sous-jacente. Mais peu à peu, la psychiatrie a commencé à croire qu'il s'agissait d'un "antipsychotique" et qu'il inversait en quelque sorte les processus qui menaient à la psychose.

WH Ce sont des tranquillisants qui agissent sur les fonctions supérieures du cerveau: les gens perdent leur motivation et deviennent indifférent·es. J'ai pris des antipsychotiques: Trilafon, Navane et Mellaril. Je me souviens être devenu comme absent, avec une sorte de voile ou de coton autour de mon esprit. J'étais léthargique et groggy, errant ou restant debout immobile pendant un long moment, puis je m'asseyais et regardais la télévision.

 

JM La maladie de Parkinson est une maladie neurologique causée par un déficit en dopamine dans le cerveau. Nous avons besoin de dopamine pour le mouvement et la pensée. Les antipsychotiques bloquent la production de dopamine et créent un déficit en dopamine. Ils induisent un état de Parkinson artificiel: les gens sont ralenti·es, deviennent très raides, perdent l'expression de leur visage et leur processus de pensée est lent. Une dose suffisamment élevée provoque des symptômes évidents de type Parkinsoniens. Je pense que ce qui se produit à des doses plus faibles est simple: cela cause des symptômes plus légers de la maladie de Parkinson.

 

WH C'est de là que vient l'effet si particulier de la chlorpromazine. Et cet effet du médicament se produit, quelle que soit la personne qui prend le médicament, avec ou sans présence de psychose. Même chez les animaux: les antipsychotiques sont utilisés dans la pratique vétérinaire. Il n'y a pas de ciblage de certains processus psychotiques. Néanmoins, c'est cela qui a conduit à l'idée qu'un déséquilibre en dopamine était la cause de la schizophrénie?

 

JM Oui, cela calmait les gens en bloquant la dopamine, alors les scientifiques en ont conclu que la suractivité de la dopamine était la cause de la schizophrénie. Cette théorie part du principe que si les médicaments ont un effet, alors c'est qu'ils doivent guérir une maladie et pas simplement qu'ils ont un effet tranquillisant sur tout le monde. En substance, l'effet des médicaments psychiatriques est comparable à celui de la consommation d'alcool pour soulager l'anxiété sociale. L'alcool peut soulager l'anxiété sociale, mais ce n'est pas parce que les gens ont un déficit en alcool. C'est parce que l'alcool provoque un état d'intoxication chez n'importe qui, et cette intoxication est caractérisée par la désinhibition sociale, qui peut être utile si les gens sont très anxieux socialement. Ça ne fait rien contre la cause de l'anxiété.

 

WH Donc tous les médicaments psychiatriques sont psychoactifs, ils modifient l'état de conscience. Ce sont des substances intoxicantes?

 

JM Il n'y a pas de distinction fondamentale entre les substances psychoactives qui sont prescrites en psychiatrie et celles qui sont prises de façon récréationnelle. Les gens prennent des drogues récréatives parce qu'elles ont des effets agréables et qu'elles leur procurent un sentiment de bien-être. La plupart des médicaments psychiatriques n'induisent pas un effet de bien-être chez les gens. Mais ça ne veut pas dire qu'ils n'ont pas d'effets psychoactifs.

 

WH Les gens prennent certaines drogues récréatives pour faire face à leurs émotions: ou pour "s'automédiquer", et certains médicaments psychiatriques sont également utilisés à des fins récréatives, comme les benzodiazépines et l'Adderall. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'adopter une perspective antidrogue, il s'agit plutôt d'être honnête quant à la façon dont ces substances1 peuvent être utiles et pourquoi. Le problème, c'est qu'en psychiatrie, une autorité institutionnelle affirme: "Il s'agit du traitement d'une maladie."

 

JM Nous devons concevoir les médicaments psychiatriques comme des psychotropes: des substances chimiques qui sont étrangères au corps, qui créent un état artificiel, avec toutes sortes de dangers et de risques. Il peut s'avérer utile d'en prendre, mais il faut garder des précautions et les utiliser avec sagesse. Ils n'inversent pas ou ne traitent pas certains processus pathologiques.

WH Existe-t-il des recherches sur la façon dont les médicaments psychiatriques nous affectent en général? Comme il existe des recherches sur l'alcool ou les drogues récréatives?

 

JM Nous ne savons pas grand-chose sur ces médicaments parce que nous ne les avons pas considérées comme des psychotropes. La recherche porte sur la façon dont ils affectent une maladie présumée. Nous avons été obsédé·es par les questions du genre: "Est-ce qu'ils modifient les récepteurs de la dopamine" ou "Les antidépresseurs augmentent-ils votre taux de sérotonine?", au lieu de regarder toutes les autres choses qu'ils font. L'accent a été mis sur les bienfaits supposés pour le traitement de troubles.
 

WH On dit à beaucoup de gens: "Si vous ne prenez pas ces médicaments, vous aurez un autre épisode et vous risquez de vous suicider".

JM Lorsque j'ai commencé à travailler en psychiatrie dans les années 1990, la maniaco-dépression était une maladie très rare avec des épisodes graves de manie ou de dépression qui duraient plusieurs mois. Et maintenant nous avons l'idée de formes moins graves: vous êtes bipolaire si vous avez des sauts d'humeur. De nombreuses personnes souffrant de fluctuations émotionnelles ordinaires reçoivent un diagnostic de trouble bipolaire et reçoivent pour cette raison des traitements médicamenteux potentiellement très toxiques. Pourtant, toute la recherche sur les effets des médicaments se fait sur un petit groupe de personnes qui ont un problème beaucoup plus grave et manifeste.


WH Parlez-nous du lithium.


JM Le lithium est un métal alcalin et c'est très, très toxique. Il peut facilement être mortel, ainsi les gens qui prennent du lithium font des tests sanguins pour s'assurer de ne pas en prendre trop. Il est tout à fait évident, d'après des études sur des personnes volontaires sans diagnostic bipolaire, que la toxicité du lithium a des effets sédatifs. Il freine le système nerveux, ralentit la pensée, ralentit les temps de réaction, vous donne l'impression d'être très groggy, et peut aussi réduire la créativité et la spontanéité. Donc, bien sûr, cela va ralentir les gens s'iels sont maniaques, mais cela ne veut pas dire du tout qu'il s'agit d'un traitement spécifique pour les personnes bipolaires. Cela aura cet effet sur n'importe qui.


WH Il n'y a pas d'effet ciblé sur un présumé mécanisme bipolaire dans le cerveau, tout comme les antipsychotiques ne ciblent pas des mécanismes psychotiques? L'effet bénéfique provient de la toxicité à faible dose du lithium?

JM Les effets que le lithium a chez les gens normaux expliquent facilement les effets qu'il a sur une personne atteinte de manie ou de trouble bipolaire. Je ne pense pas qu'il y ait besoin d'explications supplémentaires. Il n'existe aucune théorie crédible montrant que ces effets seraient spécifiques à la dépression maniaco-dépressive ou bipolaire de quelque façon que ce soit. Il existe différentes spéculations, mais rien de concret n'a jamais été découvert. La recherche visant à déterminer si le lithium réduit le risque de rechute et de crise pose également de nombreux problèmes. Les études portent sur des personnes qui prennent du lithium depuis longtemps déjà et qui arrêtent soudainement d'en prendre. L'arrêt du lithium est un tel choc pour l'organisme qu'il peut causer un épisode maniaque.

 

WH Une crise psychotique peut parfois être le signe du sevrage médicamenteux, et non d'une maladie sous-jacente.

JM Au moindre problème, tout est imputé à la maladie, puis la solution est d'augmenter le traitement. Cela a pour conséquence de rendre incroyablement difficile l'arrêt des médicaments. On ne tient pas compte de l'effet de sevrage.


WH Et il n'existe pas beaucoup de recherches sur le processus de sevrage des médicaments?


JM Non, très peu.


WH Qu'en est-il de ce que l'on appelle les stabilisateurs de l'humeur?

JM À partir des années 1980, quelqu'un·e s'est dit que les épisodes maniaco-dépressifs étaient semblables à l'épilepsie, alors pourquoi ne pas essayer les médicaments antiépileptiques? Ces médicaments sont également très sédatifs, comme les antipsychotiques et le lithium. Le concept de stabilisateur de l'humeur est très trompeur parce que pour aucun de ces médicaments il n'a été démontré qu'ils stabilisaient ou réduisaient les fluctuations de l'humeur chez les personnes normales ou chez quiconque. Ils ne font pas ça, ce ne sont que des sédatifs. Mais ces mythes font partie du marketing industriel et sont répétés et soutenus afin de rendre la consommation de médicaments plus attrayante.


WH Le lithium était autrefois très populaire dans les médicaments brevetés et on en trouvait dans les boissons gazeuses 7Up et la bière. Les gens disaient: "Eh bien, c'est du sel. C'est un sel naturel."


JM Les effets toxiques du lithium provoquent une atteinte neurologique grave: les gens sont sédaté·es, confus·es et ont des tremblements. Cela aura un effet sur les reins et le système gastro-intestinal. L'un des points que j'ai tenté de faire valoir, c'est que les effets thérapeutiques supposés du lithium sont des manifestations plus légères de ces effets toxiques. Un des psychiatres de l'époque appelait cela "Le traitement du patient maniaque par empoisonnement au lithium."


WH Que devraient faire les parents si leurs enfants ont des problèmes de comportement, mais qu'iels ne veulent pas qu'iels prennent des médicaments?

 

JM Jusqu'à très récemment, tous ces problèmes étaient abordés sans traitement médicamenteux, au travers de travailleurs et travailleuses sociales et de psychologues. Iels identifiaient la cause des problèmes de comportement ainsi que les problèmes qui pouvaient exister à l'école.


WH Et maintenant le problème se situe dans le cerveau de l'enfant.

 

JM De nos jours les professionnel·les n'examinent plus l'ensemble du contexte social et du système autour de l'enfant, et comment cela pourrait produire le comportement problématique.

 

WH Les médicaments psychiatriques ont-ils une dimension de contrôle social?


JM Oui et ils devraient faire l'objet d'un débat plus démocratique et plus ouvert. Je pense que la société peut parfois avoir besoin de contrôler le comportement de certaines personnes, mais cela doit être fait avec honnêteté et sans dépasser certaines limites. Si cela est déguisé en traitement médical, rien n'empêche le système de médicamenter et contrôler les gens de façon très autoritaire pendant longtemps. Cela arrive à certaines personnes dans le système psychiatrique.


WH Parfois, les gens utilisent les médicaments comme un outil utile et risqué. Mais j'ai aussi vu ce qui équivaut à de l'esclavage psychiatrique [Zinzin Zine: l'expression "esclavage psychiatrique" repose sur une comparaison illégitime et inutile, il est possible d'employer un tas d'autres termes: "coercition", "assujettissement", "entrave", etc.]: votre vie appartient à votre responsable thérapeutique et vos pensées sont prisonnières des médicaments. Peu de gens qui travaillent dans le domaine de la santé mentale reconnaissent que ces choses se produisent à l'heure actuelle.


JM Il y a une forte pression vers la médicalisation des problèmes. Et si les médicaments ne détournaient pas notre attention des problèmes sociaux, il pourrait exister une plus grande résistance aux tendances économiques qui rendent la vie des gens difficile. Au lieu de cela, nous blâmons les individus. L'utilisation croissante de médicaments psychiatriques est un symptôme d'un consumérisme croissant, en définitive. Cela repose sur l'idée qu'il doit être possible d'acheter une solution pour tout, que chaque aspect de la vie est commercialisable.

WH Que pensez-vous de l'augmentation de ce que l'on appelle les programmes d'intervention précoce en matière de psychose, où l'idée est de traiter la maladie à ses premiers stades??

 

JM L'industrie pharmaceutique a produit, soutenu et payé de nombreux numéros de revues et commandité des conférences sur l'intervention précoce dans la psychose. La psychose est devenue un terme populaire, ce qui est tout à fait compréhensible, la schizophrénie étant une catégorie très stigmatisante et effrayante. Historiquement, les psychiatres ont été un peu plus réticent·es à poser le diagnostic de schizophrénie et hésitaient donc à prescrire des antipsychotiques. Ainsi, l'idée d'une intervention précoce dans la "psychose" en tant que diagnostic facilite la prise précoce d'antipsychotiques. Ce qui élargit le marché de ces médicaments.

 

 

1Note de Zinzin Zine: Dans la langue anglaise, l'analogie médicament/drogue est directement présente puisque le terme «drug» est utilisé aussi bien pour parler des médicaments, «psychiatric drugs», que pour évoquer les drogues illicites, «illegal drugs». «Drug» ayant plutôt un sens général qui fait référence à toute substance, autre que nutritionnelle, qui provoque un changement corporel lorsqu'elle est consommée. Cela peut donc renvoyer aussi bien à un médicament, à de la caféine, qu'au LSD. Cette analogie est intraduisible et le terme «drug» a donc été traduit différemment en fonction du contexte.

 

Pour plus de détails, en anglais, sur l'approche que défend l'autrice, c'est-à-dire l'idée que les bénéfices des médicaments psychiatriques seraient simplement liés à leurs effets psychoactifs, voir The Psychoactive Effects of Psychiatric Medication: The Elephant in the Room

 

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Source: l'ouvrage "Outside Mental Health, Voices and Visions of Madness" de Will Hall paru en 2016.

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations en nous contactant, cette version est donc susceptible d'être modifiée.

Tous les surlignages ont été ajoutés.

Description de l'image
:
meme tiré du dessin-animé bob l'éponge. Le personnage jaune de Bob l'éponge est au centre de l'image, le visage hilare, ses deux mains sont écartées et un arc en ciel les relie. Il est écrit en grandes lettres capitales blanches: "MAGIC PILLS".