Ma vie de folle

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Ma vie de folle

Lea

Dans des cliniques immaculées, des gens sont isolé·es, détenu·es, drogué·es, souvent dans l'unique but de les contrôler et de les mettre à l'écart. Comment le fait d'être en colère contre la société peut-il conduire à passer deux ans en hôpital psychiatrique ?

Avertissement de contenu: troubles du comportement alimentaires, automutilation, violences médicales.

Au sujet de l'autrice: Lea est originaire de Belgique, elle a passé deux ans dans des hôpitaux psychiatriques après être devenue anorexique. Elle s'est rétablie, a terminé ses études et remet en cause le traitement qu'elle a subi.

 


    Je m'appelle Lea. Je ne vais pas vous donner mon nom de famille. Ce n'est pas que j'ai honte de ce que je vais dire. Non, le problème est simplement qu'ayant récemment obtenu mon diplôme, je suis maintenant à la recherche d'un emploi. Toute ma vie est devant moi, attendant d'être construite. Je crains que de trouver mon témoignage flottant dans un coin du web puisse les effrayer. Que mes mots provoquent trop de pensées inconfortables. Que les portes restent fermées.

Quand j'avais 13 ans,
j'ai arrêté de manger. C'est comme ça que ça a commencé. Ou peut-être cela a-t-il commencé quelques semaines avant cela, pendant ces jours de novembre lugubres où le sens de la vie m'a échappé.

 

Avant mon obsession pour les calories, mon combat inlassable contre la gravité, avant que je commence à me couper, avant même les pensées suicidaires, sont venus l'indignation et le dégoût de l'injustice et de la violence du monde. Je vivais à Bruxelles et je venais d'un milieu privilégié. L'hypocrisie et la cruauté de cette société m'ont frappée, presque du jour au lendemain.

À 13 ans mon esprit encore immature ne parvenait pas à concilier les images de la guerre et de la famine vues à la télévision avec la richesse dans laquelle je vivais, je ne pouvais pas supporter ce jeu de hasard ultime déterminant aléatoirement votre lieu de naissance. Pour les enfants, même les lois les plus fondamentales de la nature sont sujettes à questionnement.

D'une certaine façon, me priver de nourriture me rapprochait des affamé·es et me couper était une façon de faire partie des blessé·es de guerre. Que pouvais-je faire d'autre à 13 ans pour faire face à un monde qui avait perdu toute sa magie?

Je suis devenue ce qu'on appelle anorexique. J'ai commencé à réduire mon petit déjeuner, puis le déjeuner, puis le dîner. Au même moment, j'ai commencé à flirter dangereusement avec l'idée du suicide. Mais l'idée semblait trop effrayante. La mort lente par la famine était plus accessible. Cependant, quand la haine de soi devenait trop forte, je devais me blesser un peu plus. J'ai commencé à me couper les avant-bras.

Après que j'ai perdu trop de poids et que ma vie soit en danger, j'ai arrêté l'école et j'ai été hospitalisée. Au début, j'ai été envoyée dans un hôpital général où il n'y avait pas de service adapté. Après quelques jours de test pour voir si le choc de l'hospitalisation suffirait à me faire manger, iels m'ont intubée de force. Je me souviens encore de cet instant. Trois infirmier·es sont venues dans ma chambre, m'ont immobilisée et m'ont mis ce tube dans le nez, en me disant d'avaler quand je le sentirai dans ma gorge. Personne ne m'a demandé, personne ne m'a expliqué.

Après deux semaines, j'ai été transférée dans le service de psychiatrie d'un hôpital pour enfants, appelé l'Unité 69. La gentillesse et la patience de certain·es infirmier·es m'ont lentement convaincue d'ouvrir mon armure et de réintégrer le monde. J'étais encore nourrie par un tube. Mais quand je leur ai dit que je sentais que je pourrais peut-être manger à nouveau, et que je leur ai demandé de retirer le tube d'abord, iels m'ont fait confiance. Comme je l'apprendrais plus tard, la confiance est quelque chose d'extrêmement rare en psychiatrie.

J'ai mangé.

Malgré ma résistance initiale, peu à peu j'ai commencé à me conformer à la vie dans un service psychiatrique. J'ai adopté l'étiquette longuement rejetée d'anorexique. J'ai mangé les portions requises dans le temps requis. J'ai avalé les médicaments qu'iels ont mis dans ma main. Je leur ai cédé la direction de ma vie. Alors que je prenais du poids, je me suis transformée en une patiente psychiatrique type, avec son apathie, ses symptômes et ses crises.

Transcription:

On va te faire une injection
Pour te montrer comme on est cons
Pour te montrer qu'il ne fait pas bon
Être fou dans nos régions
On va te faire une injection
Ça aidera ta guérison
Pour que ce soit un peu plus long
C'est ce que tu veux de toute façon
On va te faire une injection
C'est plus drôle que par voie orale
T'entendre hurler c'est si jovial
Ne t'inquiète pas ça ne fait pas mal
On te laisse, dors bien
N'oublie pas que dès demain
Tout recommencera sans fin     Lea


Je ne sais pas tellement comment expliquer ce changement, mais je pense que je me suis simplement comportée comme on l'attendait de moi. J'ai recommencé à me couper, explorant de nouvelles zones de mon corps à mutiler. J'ai brisé tous les objets en verre dans ma chambre pour me couper avec. Je suis devenue violente avec les membres du personnel qui essayaient de m'arrêter.

Et leur réaction... leur réaction a été tout aussi violente. Un jour, deux hommes du personnel de sécurité de l'hôpital ont été appelés pour m'immobiliser et j'ai eu ma première injection. J'ai alors été attachée à mon lit, avec des liens autour de mes poignets, de ma taille et de mes chevilles. La substance puissante que j'ai eue dans le sang pour la première fois ce jour-là est a pour effet de rendre votre corps très lourd, impossible à bouger, mais ne vous fait pas dormir: votre esprit continue à s'emballer. Je n'ai pas les mots pour expliquer l'horrible sensation que cela provoque.


Une fois atteint un poids acceptable, j'ai pu sortir de l'hôpital. Je m'étais assise devant des psychiatres en répondant à leurs questions sur ma famille et les éventuels traumatismes de mon enfance. Je n'avais parlé à personne de la cruauté et de l'injustice du monde. Ce n'était pas ce qu'on attendait de moi.

Je suis sortie de l'hôpital, mais rien n'avait changé. Quand la nouvelle année scolaire a commencé et que de toute évidence je ne pouvais plus échapper à la réalité à laquelle j'avais tout fait pour échapper, il m'a suffi de quelques coupures sur les avant-bras pour me ramener à l'endroit que je venais de quitter.

Après quelques mois, on a décidé que je devais être transférée dans un centre de soins de longue durée pour adolescent·es ayant des problèmes psychologiques. Croyez-moi, c'était un endroit horrible. Les adolescent·es étaient parqué·es dans ce centre et on les occupait avec des activités comme le sport, la musique, les travaux pratiques – sans oublier, bien sûr, la cuisine et le nettoyage. Nous n'avons pas été soigné·es, juste sédaté·es.

Il n'y avait aucune thérapie. Il n'y avait personne à qui parler quand tu te sentais mal, quand tu avais envie de te faire du mal. J'ai commencé à gravement me blesser. Comme le centre faisait partie d'un hôpital général juste à côté, on m'emmenait aux urgences de l'hôpital à chaque fois que je perdais assez de sang pour que l’on considère que j'avais besoin de points de suture.

Il n'y avait pas non plus d'attention ou de protection. J'avais l'habitude d'aller et venir avec des lames de rasoir dans mes poches. Et ce jour neigeux de février où par inadvertance iels m'ont laissée seule avec la bouteille de narcoleptique qu'iels me donnaient, j'ai avalé toute la bouteille. Quand je me suis réveillée le lendemain avec un goutte-à-goutte dans mon bras, j'ai eu la nette impression que plus jamais je ne sourirais.

Quelques jours plus tard, j'imagine que j'ai dû aller trop loin. Embrumée de narcoleptique, essayant d'échapper aux membres du personnel qui voulaient m'arracher les lames de mes mains ensanglantées, j'ouvris la porte du balcon et montai sur la rambarde. Après m'être calmée, je fus emmenée aux urgences de l'hôpital. Je savais que j'allais être punie. Iels m'ont mise en chambre d'isolement, une petite pièce étroite avec juste assez de place pour un matelas sur le sol, avec des murs blancs rembourrés et une porte avec une petite fenêtre et sans poignée. Iels m'ont donné une injection tellement forte que je n'ai aucun souvenir des 48 heures qui ont suivi, et iels ont fermé la porte derrière elleux.

Je me suis réveillée attachée à un lit, seule dans une pièce, et il semblait faire nuit. Je ne savais pas où j'étais. J'ai appelé, et finalement un·e infirmier·e est venu·e me libérer. Quand j'ai demandé où j'étais, iel m'a donné le nom d'un hôpital, dont le nom ne m'évoquait rien. J'avais terriblement sommeil, et je suppose que je me suis juste rendormie.

Je suis incapable de vous dire grand-chose sur mon séjour dans cet hôpital psychiatrique pour adultes. J'ai passé la plupart de mes journées et de mes nuits à dormir, et les fortes doses de médicaments que je recevais ont effacé le souvenir de ce que j'ai fait le reste du temps. Je me souviens seulement du sentiment d'être dans un endroit hostile, sans avoir l'énergie de me protéger et de résister.

Une fois que mon état s'est amélioré, je suis retournée au centre résidentiel de soins. Retour en enfer. Pour le personnel du centre, mon retour n'évoquait pas de bons souvenirs. Notre relation était faite de méfiance et de peur, c'était une lutte de pouvoir. Je devenais de plus en plus rebelle et en réponse iels me faisaient toujours plus de menaces. Iels m'ont rapidement fait comprendre qui commandait. Iels augmentèrent les doses de médicaments et, si jamais j'élevais la voix pour protester, iels menaçaient de m'envoyer aux urgences au prétexte d'une crise.

Les urgences sont devenues ma deuxième maison. J'y passais la plupart de mes soirées à me faire suturer les bras. Ensuite, l'injection était quasi rituelle. Bien que la plupart du temps, j'étais calmée, il était hors de question que je m'en tire aussi facilement. L'injection était là pour m'écraser.

Je me souviens de la violence et du sentiment de ne plus être une personne.

Je me souviens d'un médecin urgentiste qui a recousu mes bras sans anesthésie. Je l'ai supplié, mais il ne répondait pas, ne me regardait même pas dans les yeux. La douleur était insoutenable.

Je me souviens d'avoir été droguée et attachée à un lit dans une pièce éclairée au néon la nuit. J'ai appelé, j'ai demandé s'iels pouvaient éteindre les lumières pour pouvoir dormir. Mais les infirmier·es qui marchaient dans le couloir ont fait semblant de ne pas m'entendre.

Je me souviens de médecins dépourvu·es de la moindre compassion, me traitant comme une menace, une ennemie à mater; iels faisaient semblant de me regarder, mais en réalité iels évitaient mon regard, iels regardaient à travers moi comme si j'étais un fantôme plutôt qu'une être humaine.

Un jour, tout a pris fin. Je savais au fond de moi que tout ça était inacceptable, que j'avais le droit d'être mieux traitée. À un moment donné, même mes parents ne pouvaient plus ignorer que la prise en charge médicale était inappropriée. Après une nouvelle dispute au sujet des doses de médicaments, iels m'ont soutenue. Je suis rentrée chez moi.

La vie n'a pas été tout de suite plus simple. Après près de deux ans dans des hôpitaux psychiatriques, se réhabituer au monde réel était une tâche herculéenne. Pendant les premiers mois, je ne sortais pas de la maison. Mais j'étais déterminée à aller mieux, et le fait de ne pas être médicamentée m'a permis de trouver la force et la volonté nécessaires à mon rétablissement.

Il m'a fallu plusieurs années pour me rétablir complètement, pour que le fossé entre moi et les autres se referme. J'ai terminé mes études, je suis allée à l'université et j'ai étudié les droits humains. Cette même indignation face à l'injustice du monde qui m'avait submergée quand j'avais 13 ans est maintenant devenue une énergie positive. Le sentiment d'impuissance qui m'avait conduit à me blesser, pour mon incapacité à soulager la souffrance des autres, a cédé la place à la détermination et à l'espoir de faire changer les choses.

Ceci est l'histoire de ma vie de folle. J'ai décidé de vous en parler, car je sais que peu de victimes de la psychiatrie ont été aussi résilientes. Peu sont capables de témoigner et de dénoncer.

Les maltraitances ne se produisent pas seulement dans les hôpitaux psychiatriques délabrés des pays pauvres. Dans les cliniques immaculées de l'Occident aussi, les gens sont isolé·es, détenu·es, drogué·es, souvent dans le seul but de les contrôler et de les mettre à l'écart. Comme partout ailleurs, on ne s'occupe pas véritablement des patient·es en psychiatrie, on les parque dans les hôpitaux et on les endort.

J'étais simplement en colère contre l'hypocrisie et la cruauté de la société. J'étais simplement en rébellion. J'étais simplement une enfant qui grandissait. Comment cela a-t-il pu me conduire à passer deux ans dans des hôpitaux psychiatriques? Il doit y avoir quelque chose qui ne va pas.

On a répondu à ma critique de la société par la violence et l'injustice que je dénonçais justement. Je n'étais pas folle. Je ne crois même pas que j'étais malade. Mais c'est l'étiquette qui est collée sur celles et ceux qui mettent l'ordre en danger. Le paradigme médical est un moyen facile de se débarrasser des différentes façons de penser, et d'être. Et bien sûr, ça fonctionne.

La psychiatrie m'a psychiatrisée. Quelques semaines là-bas ont suffi pour que je me comporte comme le cliché de la personne folle.

Je ne prétends pas avoir une solution toute faite. Quand j'y repense, il me semble que plutôt que de voir un·e psychologue, j'aurais dû parler à un·e philosophe. Je suis certaine que d’œuvrer à un changement m'aidera à vivre.

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Source : article paru sur opendemocracy.net le 31/10/14

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc susceptible d'être modifiée.