Les revendications du Réseau de Résistance en Santé Mentale britannique

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Mental Health Resistance Network est un réseau de résistance en santé mentale basé au Royaume-Uni et formé par des personnes qui rencontrent des difficultés psychiques, dans le but de se défendre contre les assauts des politiques conservatrices du gouvernement britannique qui s'acharne contre les personnes fragilisées et handicapées et «ne donne de la valeur aux gens qu'en fonction de leur capacité à servir les intérêts des super riches».

 

Voici une traduction de leurs revendications percutantes publiées en novembre 2018. Loin de se contenter de demander «plus de moyens pour la psychiatrie», ce réseau réclame toute une série de mesures audacieuses, telles que la fin des traitements forcés, la création de services dirigés par les usager·es elleux-mêmes, de foyers de crise, ou encore la prise en compte des oppressions systémiques dans la compréhension de la souffrance psychique, etc. Et tout cela sans oublier de dénoncer le modèle médical de la souffrance psychique et de replacer nos conditions matérielles de vie au centre des priorités.

Les contextes politiques ne sont bien entendu pas exactement les mêmes et certaines revendications visent explicitement des particularités du système britannique (qui est cependant une grande source d'inspiration pour le gouvernement français actuel). Mais au-delà des particularismes, un grand nombre de ces revendications pourraient être transposées à nos contextes, de plus, la détermination qui se dégage de cette lutte est en elle-même revigorante.


Mardi 22 janvier prochain aura lieu une ''journée nationale de la psychiatrie", avec un rassemblement prévu à Paris. Espérons que les revendications de ce réseau britannique, bien plus courageuses que ce qui se voit généralement en France, en inspireront plus d'un·e par ici.

Parce qu'on ne veut pas juste une plus grosse part du gâteau, on veut entièrement changer la recette!
 

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Mental Resistance Health Network

 


Nos priorités, pas vos priorités!

Nous revendiquons...



 

Nous rejetons le modèle médical de la souffrance psychique

La psychiatrie décontextualise notre souffrance. Peu de preuves démontrent la cause biologique de cette souffrance alors que le rôle causal des traumatismes et des injustices sociales est amplement démontré. Les médicaments peuvent agir comme des antidouleurs, mais ne peuvent pas "guérir" notre souffrance.

 

Nous revendiquons:

 

  1. Une enquête publique sur les dommages causés par les médicaments psychiatriques et les électrochocs.
     

  2. La nationalisation de la recherche et de la fabrication de médicaments afin de supprimer toute motivation de profit.
     

  3. L'offre d'un traitement alternatif en cas de refus de médicaments et la fin du traitement forcé.
     

  4. Une enquête sur la violence et la maltraitance infligées aux patient·es dans les hôpitaux psychiatriques et dans la communauté.
     

  5. La fin du contrôle et de la contrainte dans les services psychiatriques et les structures communautaires.
     

  6. Une enquête publique sur les discriminations des personnes LGBT, le classisme, le sexisme et le racisme institutionnels en psychiatrie et dans tous les services.
     

  7. Une offre de services culturellement appropriés pour les membres des communautés noires, asiatiques et des autres minorités ethniques, prenant en compte que le racisme est un facteur causal de souffrance psychique.
     

  8. Un service national de soutien et de prévention du suicide entièrement subventionné et accessible 24h/24.
     

  9. L'offre de traitements alternatifs tels que le dialogue ouvert, les réseaux sur l'entente de voix et les thérapies holistiques.
     

  10. Une enquête sur les listes d'attente des services de santé mentale pour enfants [CAMHS] et la fermeture immédiate de tous les hôpitaux Cygnet du Royaume-Uni.
     

  11. Des soins de santé mentale sur le long terme si nécessaire – pas de sortie des services visant à faire des économies financières.
     

  12. Des soins de santé mentale et une aide sociale entièrement subventionnés. La fin du financement en fonction des résultats – les résultats sont subjectifs.
     

  13. La mise à disposition de foyers de crise pour toutes les personnes en ayant besoin, dotés de thérapeutes et d'infirmier·es en santé mentale pleinement qualifié·es plutôt que de travailleurs et travailleuses peu ou pas qualifié·es et formé·es.
     

  14. Les psychothérapies orientées sur le trauma doivent être accessibles gratuitement.
     

  15. Des services dirigés par les usager·es, ainsi que la révision de la Loi sur la santé mentale.
     

  16. L'implication des usager·es dans les services statutaires doit être indépendante du contrôle du fournisseur de services.
     

  17. La fin de la médicalisation croissante des enfants et des adolescent·es.
     

  18. Que nos besoins en soins de santé physique ne soient pas déniés sous prétexte que "c'est dans notre tête".
     

  19. Un organisme indépendant chargé de superviser les équipes de santé mentale de proximité [CMHT] afin de s'assurer de leurs bonnes pratiques et du respect des lignes directrices de l'Institut national pour l'excellence en matière de santé et de soin [NICE].
     

Nous rejetons le modèle néolibéral qui décontextualise notre souffrance
 

Comme le modèle médical, le modèle néolibéral de la souffrance psychique situe la cause de la souffrance/folie dans l'individu et non dans la société; notre mode de pensée et nos attitudes sont blâmés, sans prendre en compte le contexte social. Ce modèle utilise la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), la pleine conscience, la psychologie positive et le modèle du rétablissement comme prétendus traitements. Nous rejetons catégoriquement le modèle du rétablissement qui insinue que notre souffrance persistante est due à un manque d'efforts de notre part. Toute évaluation de la qualité de notre santé mentale sera faite par nous et sera évaluée en fonction de nos valeurs et non en fonction de notre utilité pour de riches employeur·euses. Nous considérons que la TCC brève et la pleine conscience ont un intérêt limité. La psychologie positive ne remplacera jamais un logement décent, un revenu garanti, des soins de santé gratuits et une société plus égalitaire.

Ce modèle, comme le modèle médical, exonère la société de toute responsabilité quant aux causes et aux traitements de la souffrance psychique.

 

Nous déplorons que le traitement soit utilisé comme cheval de Troie pour introduire clandestinement dans nos esprits les croyances et les valeurs qui profitent aux riches. Tous les soins de santé mentale devraient avoir pour seul but de soulager notre souffrance et de nous permettre d'atteindre nos objectifs dans la vie. Tout autre motif relève du lavage de cerveau et de l'abus.
 

Les modèles médicaux et néolibéraux ne sont pas des modèles sociaux.
 

Nous revendiquons un modèle social de la souffrance psychique

Le modèle social situe la cause et le remède de la souffrance psychique dans le contexte social, économique, politique et culturel dans lequel elle se produit; il tient compte des traumatismes personnels ainsi que de nos conditions matérielles, des inégalités sociales et de la discrimination.

"Quand un grand nombre de personnes se sentent mal, nous devons regarder au-delà de la biologie et considérer ce qui se passe au niveau sociétal." Danny Dorling, professeur à la School of Geography and the Environment de l'Université d'Oxford.
 

Nous exigeons que vous reconnaissiez que nos conditions matérielles affectent notre santé mentale et que la priorité soit qu'elles deviennent satisfaisantes. Toutes les personnes qui vivent avec la souffrance psychique, y compris les personnes qui souffrent d'addictions, doivent avoir un logement et un revenu sûrs. Ne pas répondre à cette demande est indigne d'une civilisation et relève de la cruauté volontaire.
 

Nous exigeons:
 

  1. La fin des pratiques abusives du Département du travail et des retraites: les évaluations dégradantes et stressantes pour les aides sociales (l'évaluation des capacités de travail et les évaluations d'autonomie personnelle), ainsi que les conditions irréalistes et toutes les sanctions.
     

  2. L'Universal crédit* doit être immédiatement abandonné.
     

  3. Une enquête publique sur les décès dus à l'arrêt des aides sociales et une action en justice intentée contre tout·es parlementaires impliqué·es dans ces décès.
     

  4. Des poursuites judiciaires contre les professionnel·les de la santé et les évaluateur·ices de prestations qui causent des préjudices en étant complices de la suppression de la sécurité sociale.
     

  5. Que des médecins généralistes soient mandaté·es pour fournir gratuitement des lettres de soutien aux demandes d'aides sociales.
     

  6. Des conseils gratuits et indépendants en matière d'aide sociale pour toute personne qui demande des aides.
     

  7. Que le Département du travail et des retraites assume l'entière responsabilité de l'obtention de certificats médicaux supplémentaires auprès des professionnel·les de santé des demandeur·euses.
     

  8. Que tous les travailleur·euses de santé considèrent notre sécurité financière et notre sécurité en matière de logement comme une priorité.
     

  9. Que les entreprises privées ne puissent pas mener d'évaluations pour les aides sociales.
     

  10. Que les personnes détenues en prison aient un accès adéquat aux soins de santé mentale pendant leur détention et à leur sortie.
     

  11. La fin immédiate du mensonge selon lequel le travail peut guérir la souffrance psychique.
     

  12. Des adaptations à apporter au milieu de travail fondées sur un modèle social. La TCC, la formation à la résilience et le modèle du rétablissement ne sont pas des adaptations du milieu de travail, mais des adaptations du ou de la travailleuse.
     

  13. L'accès à un service gratuit, spécialisé et indépendant de défense des droits en santé mentale pour les personnes ayant ou non un emploi.
     

  14. La possibilité de poursuivre des études et d'occuper un emploi de notre choix et à notre propre rythme.
     

  15. Qu'il soit admis que le chômage est structurel et non une faute individuelle.
     

  16. Une aide pratique mise à disposition de toute personne en souffrance psychique qui en a besoin (par exemple, aide matérielle aux parents pour s'occuper d'un·e enfant, mise à disposition d'assistant·es personnel·les, soutien accru aux aidant·es naturel·les, etc.)
     

  17. L'abolition du Programme travail et santé et de la fusion des services de santé avec le Département du travail et des retraites et l'exclusion de tou·te·s les coachs professionnel·les des structures du système de santé mentale.
     

  18. La fin de l'utilisation contraire à l'éthique de la psychologie pour imposer la conformité à une idéologie politique.
     

  19. Que la Behavioural Insights Team ne fasse plus partie de la vie des personnes en souffrance psychique.
     

  20. Que des mesures immédiates soient prises pour mettre fin aux inégalités matérielles qui sont à l'origine de notre crise de santé mentale.
     

  21. La fin de la privatisation du système de santé mentale et l'annulation de la privatisation qui a déjà eu lieu.
     

  22. La démission de Sir Simon Stevens qui supervise le démantèlement du système de santé mentale.
     

  23. La démission de Sir Simon Wessely qui est inapte à présider la révision de la Loi sur la santé mentale en raison de son implication dans l'étude PACE qui a été discréditée et de sa participation à la conférence "Malingering and Illness Deception" et au livre du même nom.
     

  24. Une action urgente pour réparer les dommages causés par le mythe des «parasites», qui est utilisé pour que le public accepte les mauvais traitements infligés aux personnes handicapées.
     

  25. La réinstallation de centres de jour.
     

  26. Que l'accès à tous les domaines de la vie sociale et personnelle soit assuré en réalisant des adaptations raisonnables dans notre environnement social et physique, les survivant·es dirigeant le processus pour identifier les adaptations dont nous avons besoin.
     

  27. Que Iain Duncan Smith, Esther McVey et Lord David Freud soient traduit·es en justice pour leur cruauté délibérée envers les personnes en souffrance psychique.
     

  28. Les recommandations formulées par la Convention relative aux droits des personnes handicapées de l'ONU à l'issue de son enquête sur les violations des droits des personnes handicapées au Royaume-Uni doivent être appliquées intégralement et de toute urgence.
     

  29. L'abandon du plan visant à "réaliser des gains d’efficacité", c'est-à-dire à faire des coupes budgétaires d'un milliard de livres sterling dans les services de santé mentale d'ici 2020, annoncé par Lord Carter of Coles.
     

  30. Que les événements publics et l'information en ligne, en particulier de la part des organismes gouvernementaux, soient OBLIGATOIREMENT disponibles en langue des signes britannique et faciles à lire à tout moment.
     

  31. Que les lignes d'assistance téléphonique soient accessibles aux personnes ayant des difficultés à parler et à entendre, c'est-à-dire des chats en direct et des chats vidéo avec l'interprétation en langue des signes britannique en option.
     

Nous rejetons les grandes associations caritatives qui prétendent défendre nos intérêts, par exemple National Mind. Celles qui ont passé des contrats avec le département du travail et des retraites et avec le système de santé mentale ont un conflit d'intérêts. Rien ne les distingue des grandes entreprises qui ne s'intéressent qu'à leurs marges de bénéfices. Nous parlons pour nous-mêmes, les associations caritatives en santé mentale ne nous représentent pas.
 

Nous rejetons le rapport issu du Westminster Health Forum concernant "Les prochaines étapes pour les services de santé mentale". Il ne se préoccupe pas de nos intérêts et est donc illégitime.


Nous déclarons que les conférencier·es de ce forum cherchent à profiter financièrement de notre souffrance psychique; qu'iels causent notre détresse mentale; qu'iels ne se soucient pas des personnes en souffrance psychique; et qu'iels sont impliqué·es dans le décès de demandeurs et demandeuses d'aides pour ne pas avoir exigé la fin des abus du Département du travail et des retraites.
 

Si vous n'êtes pas avec nous pour résister à l'austérité, à l'inégalité, à la culpabilisation des victimes et à la culture qui consiste à profiter de notre souffrance psychique, alors vous êtes la cause de notre souffrance.
 

*Nous considérons que "Survivant·e" est un terme d'auto-identification qui concerne tou·tes les Survivant·es du système de santé mentale ainsi que les personnes autistes, les personnes qui ont des addictions, des handicaps psychosociaux et qui sont neuroatypiques.
 

 

Dédié à la mémoire de Robert Dellar, militant en santé mentale et écrivain

1964 – 2016

 

 

 


 

*NDT: L'Universal Credit est une réforme des aides sociales britanniques de 2012 qui a créé une allocation sociale unique en fusionnant 6 aides en 1 seule et qui sous prétexte de "simplification" et de "lutte contre le chômage" a permis de plafonner ces aides sociales, de diminuer le nombre de bénéficiaires et de renforcer le contrôle visant le retour à l'emploi. C'est notamment de cet "Universal credit" dont Macron s'inspire lorsqu'il dit vouloir créer un "revenu universel d'activité qui fusionne le plus grand nombre possible de prestations", cf. cet article de blog sur Médiapart.
 

 

★★★

Source: www.mentalhealthresistance.org (11/11/18)

Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc susceptible d'être modifiée.


Description de l'image: Dans un cercle à fond noir, Un poing serré, avec un bandage autour du poignet et une petite tache de sang. Tout autour est écrit "Mental Health Resistance Network"