Se relever et après?

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Se relever et après?

MaT

 

Ceci ne parle que de moi en ce moment précis. Quelqu’un qui a vécu plus de dix ans dans un climat de violence psychologique, dans le cadre conjugal. Qui s’en est sortie il y a un peu plus de trois ans. Qui s’est très bien relevée. Sur qui on s’extasie «qu’est-ce que tu t’en sors bien!». Et qui s’épuise à trouver la sortie de cette phase d’après la violence et le traumatisme qu’on appelle reconstruction. Jusqu’où et pourquoi reconstruire? Pourquoi ne pas construire tout autre chose, finalement?

Ce texte a été écrit à la fin du mois d’avril 2019. Dans la presse et sur les réseaux sociaux, ressurgit la mention du «syndrome de la femme battue». La reconnaissance d’un syndrome propre à ces violences est une avancée pour comprendre l’impuissance apprise, prendre en considération le stress post-traumatique des victimes, voire juger les cas de légitime défense différée. Mais l’assimilation à un syndrome de l’identité des victimes de violences conjugales, qu’elles soient physiques ou psychologiques, notamment quand elles sont des femmes, me semble avoir pour pendant l’enfermement dans un traitement psychologisant stérile, dans un nouveau système d’injonctions, dans une perspective de vie consistant à la résignation.

L'alternance du je/tu/nous a été spontanée: elle raconte quelque chose du personnel, du dialogue intérieur et de l'envie de s'inclure dans et d'alimenter un "nous".

D’où je parle et où je vais? Blanche, femme cis, quadragénaire, issue de la petite bourgeoisie enseignante rurale, diplômée de l’enseignement supérieur, j’ai conscience d’avoir pu plus facilement que d’autres bouleverser ma vie, parce que l’horizon n’était pas fermé et que des soutiens moraux et économiques ont été là. Ce qui m’intéresse ce n’est pas de vous prouver que c’est possible ou de vous emmener précisément là où je vais, mais de partager ce qu’il y a de vital dans la résistance à la violence, ce qu’il y a de révolutionnaire à penser une situation désespérée et à en sortir.

 

 

D’abord je me suis tue. Puis pendant trois ans ou cinq ans je ne sais plus, j’ai passé mon temps dans un long tunnel qui prend les noms de prise de conscience, de lutte contre la sidération, de ressaisissement, d’échappée, de reconstruction.

 

J’ai parlé. J’ai parlé seule à des plantes et à des verres de vin sur un balcon. J’ai parlé de moi en parlant des autres, de mes enfants, de mes amis, de mes parents. J’ai fabriqué des images qui disaient l’embardée, la vie, le grain, la palpitation, comme pour redonner du corps à une vie qui agonisait dans un gouffre. J’ai chanté pour sentir la voix sortir de la cage thoracique, franchir la gorge, échapper au contrôle, habiller les mots d’autres d’une vibration qui reprenait.

 

J’ai marché en battant comme un tambour, au rythme de cette force qu’il fallait refaire. J’ai couru pour sentir le corps se porter lui-même. J’ai nagé jusqu’à la douleur intense, jusqu’au souffle court, jusqu’à sentir mon dos se barder de muscles. J’ai abattu des tonnes de travail, des missions et du salariat, sans me demander si j’en avais envie. J’ai reconstruit deux maisons, de l’appartement décati repeint en blanc, habillé de chutes de papier peint et de meubles de récupération, de guirlandes faites main et de livres d’occasion, à l’appartement sur la colline, meublé morceau par morceau, transformé en chose douillette et douce, qui raconte ici et là la femme et son âme assombrie. Refaire un espace à soi, plein d’objets grapillés et retapés, de collages naïfs et d’une histoire au présent, ça a été comme dilater sans fin le tout petit coin de tête qui m’appartenait encore quand je n’existais presque plus.

 

J’ai organisé une vie autour d’un divorce sans fin, autour d’une lutte tacite. J’ai mis de la joie, de la musique, des gâteaux, des virées en voiture, des campings à la mer, dans une vie qu’on avait voulu me rendre impossible et triste, à mes enfants et à moi. Toute mon énergie est passée là.

 

Le récit de toutes celles et ceux qui ont franchi ce tunnel me parle. Trigger warning, lecture effrénée, larmes empathiques, et maintenant on fait quoi?

 

«Se libérer des pervers narcissiques» ou appelez ça comme vous voulez. D’accord. Et en même temps ça ne m’intéresse pas. Les livres qui racontent cela ont beau composer un tableau aussi nuancé et précis que possible des manipulateurs et des voies de leurs violences, ils échouent par là où ils opèrent. Quand on est la victime d’une personne qui correspond à ces modes de faire, on est en état de stupeur. D’abord trop subreptice et progressive pour être décelée, la réalité de cette violence est ensuite trop lourde et sourde à l’entendement pour justement être entendue. On le lit après, si on a eu la pulsion vitale de stopper la continuelle recomposition mentale qui permettait de tenir.

 

C’est un ressaisissement physique, par le désir, la voix, la peau, la plante des pieds et des mains, le bassin, la colonne vertébrale, qui permet de reprendre le dessus sur un cerveau qui ne peut guère comprendre et accepter en même temps. Voir d’un seul coup l’innommable déception et la négation de soi comme autre à détruire. On le lit après et c’est un temps possiblement utile. Déconstruire la folle violence qui nous a anesthésiée, fil à fil, voir noir sur blanc que d’autres ont fléchi devant la même tornade qui rend incapable de rester sujet agissant en dehors de la toile qui nous tient marionnette prisonnière. On le lit après et on comprend que l’on a été la victime consentante d’un processus de destruction organisé, plus ou moins raffiné et lent, qui évolue rageusement vers un déferlement meurtrier au fur et à mesure qu’on tente de s’en sortir. Et c’est comme un viol sans fin dont on se réveille en réalisant que c’en est un. Qu’on n’a pas su le dire comme tel. On le lit après et enfin on peut le nommer.

 

Et après on fait quoi?

 

D’abord on compose, dans la lutte effrénée pour gagner de quoi manger, reprendre pied dans une chambre à soi, refaire une vie qu’on contrôle. On tient bon et ça devient un but et une drogue. On fait face avec le sourire, et ça devient une identité. On craque et on crie, et ça devient le sas habituel des fins de semaine, des semaines sans enfant, des moments creux. On comble le découvert et on rembourse les emprunts, on remplit un peu les placards qui manquaient de tout, on refait une vie qui tient. Même avec peu on s’échine à ce que ce soit chaud, doux et pastel, qu’il y ait des coussins et des plantes. C’est le «lieu sûr» des psys et celui-ci est bien tangible.

 

Et puis on découvre sous le pas rythmé qui s’épuise un peu, une fatigue. Une fatigue immense à calmer l’anxiété que suscite le fait même de devoir lutter contre les effets de la violence subie, et qu’on subit sans fin. On découvre que la vie qui s’étale devant est une vie à se battre contre cette anxiété et contre la fatigue que ça engendre mécaniquement, sans fin. On découvre dans une stupeur sans cesse renouvelée qu’accepter cette vie-là consiste à continuer de subir la violence, sans échappatoire, sans fin. On découvre que le repos, que les vacances, que les psys, que les plaisirs, que les médicaments, ne nous détournent que peu de temps des répliques de la violence qui nous secouent sans faiblir et continuent inlassablement de nous animer.

 

Pourtant on cherche, désespérément on cherche, passé le moment presque hypnotique de la reconnaissance de la violence vécue et de ses marques indélébiles. Mais en cherchant on sent que la porte est verrouillée, cadenassée autour d’un espace où la violence existe. Pas seulement son souvenir, pas seulement son fantôme, mais la possibilité qu’elle recommence, malgré tous les ressaisissements, la force recouvrée, la compréhension fine, les signes connus par cœur.

 

Cet espace on le regarde du matin au soir. C’est cet espace du travail, de la famille, du couple, des relations sociales codées. Et là tout, absolument tout est régi par un système d’autorité dans lequel on est seule. Même épaulé par des gens aimants, par des structures encore soutenantes, on est seule. Et l’injonction à refaire famille, à réinscrire son existence dans celle d’un couple, est omniprésente. L’ensemble de ceux qui continuent sur cette voie, avec plus ou plus de malheur, vous montrent le chemin. C’est là qu’il faut aller.

 

Et si tu n’y arrives pas, on te dit que c’est parce que le traumatisme n’est pas bien traité. Or ce traitement individuel du traumatisme, en te ramenant à des images régressives et en te faisant tourner en rond sur cette piste que tu connais si bien, jonchée des restes du combat que tu as mené, il t’enferme chaque jour un peu plus. Le risque que tu vois trop bien est celui de la fascination pour ton propre trauma. Bien réel, celui-ci se calcifie au centre de ton cerveau et semble agglomérer tes pensées et tes efforts comme une monstrueuse quenouille.

 

Alors l’anxiété et le stress, les larmes de rage et les chutes douloureuses, tu préfères finalement te les manger de plein fouet. Grelotter de trouille sans raison, ne plus bien dormir, t’énerver, pleurer de colère épuisée au bord d’un chemin. Ne plus pouvoir lire, ne plus rien pouvoir encaisser de neuf. Faire semblant que ça va. Pendant des mois.

 

Parce que bien sûr, ça va. Il y a de quoi vivre, même de quoi se régaler, se faire plaisir, partir un peu en vacances. Il n’y a pas de quoi se plaindre et la plainte continuelle qui sourd jusqu’à gronder dans ta voix te fait honte. Enfin tu n’es pas sur la paille, tu n’es pas contrainte à un travail pénible, tu es capable de subvenir aux besoins des enfants dont tu as la charge, tu es capable de conduire une procédure de divorce, tu es capable de te défendre contre les attaques. Tu es capable de te défendre. Tu es même devenue ce petit soldat qui se défend même dans le sommeil contre une menace muette que personne n’entend et que peu reconnaissent quand tu t’esquintes à la mettre en mots. La monstruosité de la menace, pour la plupart, c’est le fruit de ton traumatisme mal guéri et de ton ego blessé. Voire d’un cerveau malade et paranoïaque. Toi tu sais qu’on a voulu te détruire et que tu as accepté. Tu en cries de rage encore dedans. Contre ce qui a abdiqué, ce qui a pleuré comme un enfant qui se soumet, ce qui a voulu mourir aussi.

 

Et après on fait quoi?

 

Nous sommes encore debout mais ça tremble et ça vacille. Et c’est là, après trois ans de marche sans but de petit soldat et de fatigue à reconstruire un vaisseau qui ne nous ressemble plus. A faire un truc cohérent avec de la psychologie et des mouvements frénétiques. A paraître une femme qui voudrait bien reprendre une vie bourgeoise avec un gentil compagnon. A cacher ce qui ne colle pas avec ça: la rage insubmersible, l’envie d’en découdre, le refus des rôles genrés.

 

Et puis en fait non.

 

Parce qu’au léger ennui succède un agacement sans fond. Parce que l’énergie de la libération et la leçon de la déconstruction des violences a ouvert un gouffre. Et la femme d’intérieur est morte. Celle qui vit a un besoin vital de sens. Et ce sens ce n’est pas se défendre et continuer. Non pas parce qu’on est devenue incapable de vivre. Mais bien parce qu’on est devenue incapable de supporter l’idée de vivre avec une tutelle — appelez ça mari, patron, patrie ou ce que vous voulez — devant qui il faudrait acquiescer. De vivre bourgeoisement comme il est encore écrit sur les baux de location et dans les documents régissant les droits et devoirs des fonctionnaires.

 

Et le seul bénéfice du stress qui nous envahit c’est de nous rendre infiniment sensible aux moindres tentatives de domination, aux plus infimes formes d’oppression, aux plus ordinaires rappels à la norme. Et ce n’est pas un handicap. C’est une chance immense, comme la garantie d’une nouvelle vie. Sortir du syndrome, c’est en déconstruire les causes, pas se défendre à vie contre une menace que notre propre maintien en fragilité entretient et rend réplicable. Et en déconstruire les causes, c’est ne pas avaler comme inéluctables et désirables les injonctions à faire couple et couple de parents dans un univers dévoré d’inégalités, les injonctions à embrasser avec enthousiasme le salariat ou l’entrepreneuriat dans un climat de précarité et d’atomisation débilitante, les injonctions à remplir sa vie de loisirs et de plaisirs attendus et vains.

 

Le seul sens qu’on trouve c’est attaquer et agir, en renonçant à tout autre repos que celui que l’action ménage. Et agir c’est commencer par ce qu’on sait faire. Détourner les missions bornées pour en faire un travail de visibilisation. Détourner les passions et les rendre collectives. Détourner l’intime et le rendre politique. Prendre des photos, recueillir des paroles, écrire et chanter. Montrer. Partager. Déborder. Ebranler. Remuer. Le faire ensemble. Ouvrir sa gueule. Rencontrer des gens qui ont en commun ce désir de ne pas se conformer à des injonctions oppressantes. Porter haut la preuve qu’on peut ne pas s’y conformer. Ecouter tous les mots de celles et ceux qui le disent à leur manière. Être avec elles et eux. Être de ce côté-là. Et l’anxiété générée par la violence devient un fervent lien qui nous unit.

 

Parce que se libérer seule ne sert à rien. Et que nous sommes toutes et tous très anxieux·ses.

 

★★★

Reçu par mail.

Description de l'image: Un paysage de forêt avec de grands arbres bleus. Haut dans le ciel, un renard saute d'un côté à l'autre de la forêt.

Crédit image: Victo Ngai