A Paris, des bailleurs sociaux chargés du fichage psychiatrique de leurs locataires

Publié le

 A Paris, des bailleurs sociaux chargés du fichage psychiatrique de leurs locataires

Un article de l'association Neptune et du Groupe Information Asile du 6 juin 2019 nous apprenait l'existence d'un nouveau dispositif de fichage psychiatrique passé quasi inaperçu lors de son lancement en 2017: «les secteurs psychiatriques de Maison-Blanche et de l'ASM13 ont obtenu des bailleurs sociaux que ceux-ci leur signalent les locataires à "signaux faibles" au moyen d'une "fiche standardisée". Ces signalements par le gardien d'immeuble déclenchent une visite par une équipe psycho-sociale, incitant les personnes à recourir à des soins.» Des informations et analyses plus détaillées sont disponibles dans l'article en question, que nous vous invitons vivement à consulter.

 

Missionner les bailleurs sociaux et les gardien·nes d'immeuble du dépistage des troubles psychiatriques de leurs locataires, apparemment certain·es psychiatres ont donc choisi de devenir les nouveaux architectes de la fascisation de l'organisation sociale, c'est à vomir. Comme si les bailleurs étaient des êtres purs, de grands philanthropes désintéressé·es... Brillante idée en effet, car qui mieux que votre taulier pour se préoccuper en toute sincérité de votre santé mentale...? On pourrait aussi se demander depuis quand les bailleurs sociaux étaient devenus des spécialistes de la psychologie humaine, mais pas besoin de connaissances particulières ici, puisque les psychiatres zélé·es à l'origine de ce bourbier leur ont prémâché le travail en mettant à leur disposition une fiche d'évaluation standardisée dont il n'y a plus qu'à cocher les bonnes cases. Cette fiche vise à permettre que des personnes n'ayant aucune connaissance particulière en santé mentale puissent tout de même travailler à repérer des ''signaux profanes'' qui indiqueraient qu'une personne relève de la psychiatrie.

 

Cette fiche comprend "une grille de 20 signaux en relation avec le logement, le voisinage ou aux liens avec le bailleur et l'estimation de la détresse psychologique du locataire sur une échelle de 0 à 10"1. Les critères choisis font froid dans le dos, on ne fait même pas semblant une seule seconde d'être dans le médical, on nage d'emblée dans des critères arbitraires permettant d'utiliser la psychiatrie comme outil de répression sociale. En effet, qu'est-ce qui arrive en tête des signaux pouvant déboucher sur un suivi psychiatrique? Les impayés, bien sûr!

Autre critère choisi, le fait d'engager des plaintes ou des procédures à l'encontre de son bailleur a été retenu comme un critère pouvant être l'indice de ''schizophrénie, troubles schizotypiques ou délirants''. Les bailleurs applaudissent des deux mains. Selon l'article de Neptune, ''l'encombrement du logement'' serait quant à lui ''plus lié au trouble bipolaire''. Comme si les bailleurs sociaux avaient besoin d'un gadget de plus pour exercer des pressions sur leurs locataires, la violence de classe est ici d'autant plus insidieuses et insupportable qu'elle se manifeste sous couvert de se soucier du bien être psychologique des gens.

 

Dernier exemple de critères retenus, selon l'étude menée pour la mise en place du projet, ''les troubles olfactifs et l’incohérence du comportement'' seraient associés à une plus grande détresse psychologique. Étant donné la tradition française qui consiste à justifier les violences racistes par ''le bruit et l'odeur'' des personnes concernées, la facilité avec laquelle ce dispositif pourrait aussi être instrumentalisé à des fins racistes s'avère également inquiétante.

 

À travers ce nouvel outil de gestion sociale, un défaut de paiement, un conflit avec votre bailleur, ou simplement votre apparence physique ou votre mode de vie peuvent ainsi suffire à faire de vous une nouvelle personne captive de la psychiatrie.

 

Et qu'est-ce qui pourrait mal tourner lorsqu'on offre sur un plateau le pouvoir aux bailleurs sociaux de régler leurs conflits avec leurs locataires par l'intermédiaire de la psychiatrie? Beaucoup trop de choses, imaginez comment ça simplifierait la vie des personnes chargées de collecter votre loyer: «Cette locataire ne me paye plus et affirme que le logement est insalubre, elle veut même engager une procédure judiciaire, une vraie folle, sûrement une paranoïaque, on va lui envoyer une équipe psychiatrique qui se chargera de la calmer, on verra si elle sera toujours aussi chiante après une injection d'Haldol''.

 

On franchit un cran de plus dans le contrôle des classes populaires par la psychiatrisation. Si cette inquiétante ''innovation'' a été pensée et mise en œuvre par des services psychiatriques du 20e et 13e arrondissement de Paris, il existe un risque très concret que l’État tente de généraliser ce modèle de gestion à l'ensemble du territoire. En effet son implantation dans d'autre villes de banlieue serait déjà en cours.

 

Au-delà des bailleurs sociaux, on peut aussi craindre qu'à long terme ce type de pratiques s'étendent aussi aux propriétaires privés, qui risquent de trouver très intéressant de disposer d'un tel outil leur permettant d'exercer un pouvoir et un moyen de pression supplémentaire sur leurs locataires.


On connaissait donc Hopsyweb, le fichier français qui répertorie les personnes ayant subi des soins psychiatriques sous contrainte, consultable par la police, la justice, la préfecture et les départements. On découvre maintenant un nouvel outil de fichage psychiatrique, à travers lequel votre concierge ou votre bailleur acquièrent un incroyable pouvoir de contrôle et d’intrusion dans votre intimité. Les libertés fondamentales, le secret médical et le principe de consentement aux soins sont à nouveau salement bafoués.


Encore un mauvais scénario dystopique qui est en train de devenir réalité. Sauf qu'il est encore largement temps de résister et d'empêcher la généralisation de ce modèle sordide de gestion psychiatrique des classes populaires, puisque ce projet n'en est qu'au stade embryonnaire. Alors, n'attendons pas pour demander des comptes aux responsables de ce désastre, attaquons dès aujourd'hui ce projet qui met en péril jusqu'à nos libertés individuelles les plus élémentaires!

 

Non au flicage psychiatrique par les bailleurs sociaux!

 

Solidarité avec les locataires de logement sociaux, non à la psychiatrisation du conflit social!

 

 

 

1 Cf. Article ''Repérer des locataires en difficultés psychiques'', sur santé mentale.fr, 26 avril 2019.

 

 ★ ★ ★

Description de l'image: une personne portant un pull à capuche rouge, au crâne rasé et  à l'air maussade est assise au premier plan, le visage appuyé sur sa main droite, dans un intérieur vert sombre. Dehors on aperçoit l'ombre de quelques immeubles, la pluie ruissèle sur les carreaux de la fenêtre.

Crédit image: Sara Andreasson