Gardes Fous (1974-1978)

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Illustration en bleu d'une personne debout, avec le corps entièrement (visage, torse, bras, jambes) enserré et sanglé dans une camisole de force, la même figure est répétée trois fois, de plus en plus petit, comme en file indienne.

Gardes Fous est un journal et un collectif d’extrême gauche des années 70 qui luttait pour en finir avec la psychiatrie, en se démarquant nettement des diverses formes de réformismes de l’époque.

Ce collectif, constitué en grande partie de membres et sympathisant’es de la LCR (ancêtre du NPA), tente de poser les jalons d'un front révolutionnaire contre la psychiatrie. Gardes Fous nous rappelle que la gauche révolutionnaire n’a pas toujours délaissé la question de la psychiatrie, qu’elle a su organiser des luttes radicales contre cette institution et qu'il ne tient qu’à nous de reprendre le flambeau. On ne part pas de rien. Et on ne viendra certainement pas à bout du capitalisme en esquivant la lutte contre l’un de ces instruments de normalisation, de répression et de contrôle le plus puissant et central : la psychiatrie.

Les positions corporatistes et réformistes tenues jusqu’à aujourd’hui par le Parti Communiste Français ont presque laissé croire que luttes antipsy et lutte des classes étaient incompatibles. Gardes Fous illustre au contraire qu’il est possible de s’inscrire pleinement dans la lutte des classes, sans aller à l’encontre des intérêts des personnes psychiatrisées, mais en pleine solidarité avec elleux. La lutte contre le capitalisme n’en ressort d’ailleurs que plus forte et plus cohérente.

Si parmi des analyses critiques percutantes sur la psychiatrie, on trouve aussi des réflexions nettement plus datées, cela n'empêche pas de pouvoir largement y puiser de quoi nourrir nos luttes. L'antipsychiatrie étant quasi inexistante à l’extrême gauche actuellement, le détour par les années 70 est finalement plutôt rafraîchissant !

Vous trouverez une introduction à cette revue plus bas, en espérant que cela vous donne envie de vous plonger dans ce précieux héritage. Ci-dessous, l’intégralité des numéros de Gardes Fous, y compris les hors-séries :
  
(cliquez sur la couverture pour télécharger le numéro correspondant) 
La version mobile du site bugge (en plus d'être moche) il faut passer en version ordi pour voir tous les exemplaires

Gardes Fous n°1
Février/Mars 1974

Couverture du n°1 de Gardes Fous. "Sept thèse pour une lutte". Illustration : une personne debout, avec le corps entièrement (visage, torse, bras, jambes) enserré et sanglé dans une camisole de force, la même figure est répétée trois fois, de plus en plus petit, comme en file indienne.

 

Gardes Fous n°2
Avril/Mai 74

Couverture du n°2 de Gardes Fous. Sur les deux tiers de la page, un texte en bleu "Qu'est-ce que la psychanalyse?" par Franck, 10 ans.

 

Gardes Fous n°3
Été 74

Couverture du n°3 de Gardes Fous. "Actualité de la répression psychaitrique". Illustration d'une personne attachée debout, torse nu, de dos avec une ceinture de contention et des cordes

 

Gardes Fous n°4
Automne 74

Couverture n°4 de Gardes Fous. "Nouvelles luttes en psychaitrie". Illustration : peinture ancienne représentant probablement une cours d'asile.

 

Gardes Fous n°5
Hiver 75

Couverture de Gardes Fous n°5. Illustration : Une geule d'alligator, sur fond vert. "Une critique de la psychiatrie et de ses insititutions qui ne ramènerait pas au contexte politique risquerait de créer des illusions sur la possibilité d'une pratique psychaitrique différente, sans répression."

 

Gardes Fous supplément au n°5

Couverture du hors-série de Gardes Fous : "Nouveau fascisme, nouvelle résistance, en république fédérale allemande. Documents sur les tortures et les luttes des prisonniers de la Fraction Armée Rouge"

 

Gardes Fous Spécial
International - Avril 75

Couverture du Gardes Fous numéro spécial "Internationale". Illustration; une BD sans parole à 3 lignes : 1) un officier est en colère contre une personne qui lui tire la langue 2) l'officier conduit cette personne, sanglée des pieds à la tête à un infirmier qui s'occupe déjà d'autre personnes, il est en train d'injecter un produit dans le cerveau de quelqu'un d'attaché. 3) Les personnes sont enfermées dans des isoloirs dont dépasse uniquement leurs têtes, tous tirent la langue à l'officier devant eux qui cette fois semble satisfait.

 

Gardes Fous n°6
Été 1975

Couverture du n°6 de Gardes Fous. "pour un nouveau rapport de force en psychiatrie" Illustration : un plan architectural de ce qui sembe être une sorte de forteresse.

 

Gardes Fous n°7
2ème trimestre 1975

Couverture du n°7 de Gardes Fous. "Gardes Fous: une revue, pourquoi faire?"

 

Gardes Fous n°8
Hiver 76

Couverture du n°8 de Gardes Fous. Illustration : dessin d'une personne allongée par terre, nue, ligotée, enfermée dans une pièce étroite.

 

Gardes Fous n°9
Été 76

Couverture de Garde Fous n°9. "Numéro spécial PCF, le réseau et après?" Illustration : la statue d'Esquirol à Charenton.

 

Gardes Fous n°10 Hiver 76

Couverture de Gardes Fous n°10 spécial Les incoincabes (Laborde, CERFI, etc...). Illustration : une fermeture éclaire qui s'entreouvre.

 

Gardes Fous - Punir sans surveiller - 76

Couverture Champs social, Gardes Fous, numéro commun spécial "Punir sans surveiller (l'affaire de l'espélidou)". Illustration : photo du bâtiment de l'espélidou prise devant le portail d'entrée.

 

Gardes Fous n°11-12
Février 78

Couverture de Gardes Fous n°11/12. "Les droits des psychiatrisés". Illustration : photo d'une allée toute droite encadrée par une série de poteaux blancs.

 

 

Introduction

Gardes Fous est le nom d’un groupe et d’un journal de 12 numéros parus de février 1974 à février 1978, qui cherchait à diffuser des instruments de lutte pour unir psychiatrisé'es et soignantes prolétaires dans un combat radical contre l’institution psychiatrique. Leur objectif était de jeter les bases pour "l’ouverture d’un front psychiatrique sur le terrain anti-capitaliste".

La revue s’inscrit dans l’après 68, qui voit éclore une série de collectifs en lutte contre la psychiatrie, avec chacun son journal et sa sensibilité politique particulière. Parmi eux, le GIA (groupe information asile) publie Psychiatrisés en lutte de 1975 à 1979. Tankonalasanté paraît de 1973 à 1977. Les Comités de Lutte des Handicapés, avec leur journal : Handicapés Méchants, qui paraît de 1974 à 1979. La revue Marge et son n° 6 : Pourriture de psychiatrie, en 1975. Dans un autre style, le Journal de l’AERLIP, sous-titré : Association pour l’extension et la radicalisation des luttes dans et contre les institutions psychiatriques, entre 1976 et 1978, se voulait un outil de lutte pour que les infirmier'es développent leur conscience de classe et sortent de la domination médicale.


Cette revue démontre qu’on peut parfaitement lutter pour l’abolition de la psychiatrie tout en s’inscrivant pleinement dans la lutte des classes. La plupart des membres de Gardes Fous étaient des communistes révolutionnaires, membres ou sympathisant'es de la LCR ("ancêtre" du NPA). Ce groupe tentait d’articuler au mieux les solidarités possibles entre psychiatrisé'es et soignant'es, sans tomber dans le corporatisme ou le réformisme. On constate d’ailleurs avec joie qu’à l’époque déjà le PCF était vivement critiqué pour ses positions pro-psychiatrie1. Les luttes contre la psychiatrie des communistes révolutionnaires ont été presque effacés de notre mémoire collective : la lecture de Garde-Fous vient raviver cette mémoire précieuse.

Le journal propose aussi bien des analyses de fond que des comptes-rendus des luttes de l’époque, tout en laissant également une grande place aux débats internes. Un large éventail de questions sont abordées. Qu’est-ce que la psychiatrie, quelle fonction exerce-t-elle dans la société de classe ? Comment lutter contre son pouvoir et son idéologie ? Sur quelles bases pourrait-on forger une alliance entre psychiatrisé'es et soignant'es ? Quelle place accordée aux infirmier'es ? Quelles critiques porter à la psychanalyse, à ses dérivés marxistes, ou à la psychothérapie institutionnelle ? Le projet de secteur psychiatrique, farouchement défendu par le PCF de l’époque, est aussi largement critiqué. Les liens entre la psychiatrie et les autres institutions bourgeoises que sont les institutions judiciaire et éducative sont mis à jour et dénoncés.

En somme, cette revue tente de poser les jalons pour l’organisation de fronts de luttes révolutionnaires contre la psychiatrie. Les idées et expériences qui y sont présentées nous offrent l’occasion d’aiguiser nos stratégies afin de se donner les moyens de nos ambitions révolutionnaires. On gagnerait beaucoup à s’en inspirer et à en tirer les leçons, bonnes ou mauvaises, pour construire les luttes antipsy actuelles.

Dans un courrier publié dans le 1, Michèle résume ainsi l’impasse des luttes en psychiatrie de l’époque : "tout se passe en effet comme si la lutte des classes dans les usines avait été prise comme modèle de référence dans les hôpitaux, et que par conséquent le malade y prend la place d'une marchandise." Plus loin, elle regrette : "la folie pour des raisons d'efficacité dans l'extrême gauche en général est réprimée". C’est notamment pour pallier à ces lacunes de l’extrême gauche, que naît Gardes Fous. On remarque tristement que ces critiques du début des années 70 auraient pu être écrites mot pour mot en 2022.

Chez Gardes Fous, on ne perd pas de temps à défendre une "bonne psychiatrie" ni même une "révolution de la psychiatrie". On reste lucides sur le fait qu’aucune institution n'est en elle-même révolutionnaire en l'absence de révolution, c’est-à-dire sans changement global du cadre social. La psychiatrie est ainsi combattue au même titre que toute autre institution servant les intérêts de l’État bourgeois. Lorsque Gardes Fous tente d’organiser des luttes à l’intérieur de la psychiatrie, c’est donc sur des bases révolutionnaires, sans chercher à nier la fonction coercitive de la psychiatrie et en visant son abolition, elle-même fermement articulée à l’abolition de la société de classe capitaliste.

Ce collectif montre qu’il n’y a aucune fatalité à ce que la lutte des classes en psychiatrie soit menée aux dépens des psychiatrisé'es. La lutte des classes se fera avec les psychiatrisé'es et pas sur notre dos. Gardes Fous considère les luttes de soignant'es aussi nécessaires qu'insuffisantes. Elles ne sont pas une fin en soi, puisqu’elles ne suffiront pas à déboucher sur un bouleversement révolutionnaire. Il s’agit donc de relier ces luttes internes à dautres luttes s'attaquant au système psychiatrique de l'extérieur et permettant une contestation bien plus radicale et globale. C’est un projet ambitieux, qui affronte le problème par tous les côtés, reflet d’une époque où l’effervescence des mobilisations et le rapport de force qui va avec permettait d’envisager les choses en grand.

Au moment de la création de Gardes Fous, l’antipsychiatrie est à un tournant. Les luttes contre la psychiatrie des années 70 prennent leur distance avec l’intelligentsia antipsychiatrique des années 60, largement dominée par des psychiatres radicaux et des universitaires. Sans pour autant rompre avec les principales idées de l’antipsy des années 60, on dénonce alors le réformisme de ces "antipsychiatres" qui se contentent finalement de chercher à améliorer les techniques psychiatriques. Ainsi, lorsque Gardes Fous porte des critiques acerbes contre "l’antipsychiatrie", ce n’est pas parce qu’iels seraient "pro-psychiatrie", mais pour dénoncer ces postures faussement subversives. Ces critiques de l’antipsychiatrie visent les psychiatres réformistes, bourgeois'es et paternalistes (tendance gourous new-age) alors associés à ce terme. Ironie de l’histoire, selon la définition actuelle la plus courante de l’antipsychiatrie, qui en fait l’ensemble des luttes visant l’abolition de la psychiatrie, on peut difficilement faire plus antipsychiatrique que Garde Fous.

Concernant les influences politiques de Gardes-Fous, on peut citer la Mental Patient Association, un syndicat de psychiatrisé'es qui naît à Londres en 1973. Comme chez Gardes Fous, plusieurs membres de ce syndicat sont trotskystes. Iels déclarent que "les patient'es, dont la majorité appartiennent à la classe ouvrière, ainsi que les employé'es de l’hôpital et les infirmier'es sont les seul'es agent'es du changement révolutionnaire à l’intérieur de l’hôpital psychiatrique."2 Ces marxistes révolutionnaires luttent pour l’abolition de la psychiatrie en transposant les outils classiques du mouvement ouvrier aux luttes contre la psychiatrie : grève, occupation, syndicalisme, agitation, propagande et autogestion. À l’image des ouvrier'es cherchant à prendre le contrôle de leur usine et à autogérer la machine qui servait à les opprimer, ces patient'es cherchent à détruire la psychiatrie par la prise de contrôle et l’autogestion des services de soin.3 Les méthodes de ce syndicat gagnent vite l’intérêt de la gauche radicale bien au-delà de Londres. En 1973 iels participent à une conférence internationale et à une manifestation à Paris. Un an plus tard naîtra Gardes Fou, dans une nette proximité d’analyses et d’actions.

Malgré l’intérêt de ce groupe, on peut aussi en voir certaines limites, qui viennent en grande partie de la large place qui est laissée aux soignant'es dans les luttes contre la psychiatrie. En effet, Gardes Fous est en grande partie constitué de psychiatres. S’il est plutôt réjouissant de voir des psychiatres porter des critiques sans concession sur leur fonction, on peut regretter qu’iels conservent une position aussi centrale dans ce collectif. Faire principalement reposer un groupe révolutionnaire sur des personnes ayant des intérêts antagonistes à ces objectifs affichés semble assez idéaliste. La radicalité peut-elle tenir le coup longtemps lorsqu’on a autant de privilèges à perdre ? Miser sur la bonne volonté de dominant'es est un pari pour le moins risqué. Certes, la parole des psychiatres sera toujours plus largement relayée et moins réprimée que celles des psychiatrisé'es, mais n’est-ce pas au prix du renforcement des hiérarchies validistes qu’il s’agit justement de détruire ?

Au-delà des psychiatres, le rôle central accordé aux prolétaires travaillant en psychiatrie, notamment le personnel infirmier, dans les luttes contre la psychiatrie, reste à discuter. Développer des alliances ponctuelles avec les prolétaires travaillant en psychiatrie semble compréhensible, si cela permet de créer un levier de pouvoir et un rapport de force contre la psychiatrie. Difficile d’évacuer totalement cette question. Mais de là à faire des prolétaires travaillant en psychiatrie le moteur des luttes contre l’institution, c’est une autre histoire. La question des alliances avec les soignant'es a toujours été particulièrement sensible dans les luttes de psychiatrisé'es. Si le principe d’autonomie des psychiatrisé'es ne doit pas être confondu avec la recherche d’un entre soi permanent, la question des alliances stratégiques avec des soignant'es antipsy reste épineuse.

D’un côté, étant donné que les prolétaires travaillant en psychiatrie ne tirent pas d’enrichissement et de prestige social de leur travail, on peut penser qu’iels auraient tout intérêt à ne plus avoir à faire ce boulot ingrat, plutôt que de s’accrocher à tout prix à leur rôle de gardien'nes d’une institution contribuant à maintenir l’ordre social qui les exploite. Il semble logique de les différencier des psychiatres, cadres et autres chefaillons de la psychiatrie.

Pourtant d’un autre côté, prolétaires ou pas, ces travailleurs et travailleuses conservent un pouvoir écrasant sur les psychiatrisé'es. Leur conscience de classe doit donc nécessairement être double : incluant à la fois la conscience de leur exploitation salariale ET la conscience de leur rôle d’agent'es d’une institution servant les intérêts de la bourgeoisie et de l’État, donc au détriment d'abord des psychiatrisé'es, mais aussi de l'ensemble du prolétariat. Cela semble le minimum requis avant de pouvoir envisager d’éventuelles alliances avec des soignant'es.

Pour leur défense, il faut tout de même replacer Gardes-Fous dans le contexte militant de l’époque. L’un des objectifs affichés de Gardes-Fous est d’emblée de favoriser et de soutenir l’émergence de luttes autonomes de psychiatrisé'es, mais il faut bien admettre qu’en 1974, en France, les collectifs ou individus qui militent du point de vue des psychiatrisé'es sont plus que rares. Les psychiatrisé'es prendront progressivement une place plus importante dans les luttes antipsy, mais ce processus est encore balbutiant. De plus, si leurs positions sont parfois trop centrées sur les soignant'es, iels restent capable d’autocritique, notamment lorsqu’iels publient dans leur journal les critiques du GIA. La volonté de prendre en compte la perspective des psychiatrisé'es en lutte est probablement maladroite, mais réelle. Gardes-Fous inscrit ainsi une étape cruciale de l’histoire de ces luttes en France : une étape charnière entre le paternalisme sans limites des antipsychiatres des années 60 et la prise d’autonomie des psychiatrisé'es.

Si la question de la place des soignant’es révolutionnaires dans les luttes antipsy reste complexe, ce qui est sûr, c’est que pour avoir une place, encore faudrait-il que des collectifs de soignant'es révolutionnaires existent, or actuellement, c’est encore loin d’être le cas. Qu’on adhère ou non à leur stratégie, Garde Fous est un des rares collectifs qui tentera réellement de trouver une place juste et cohérente pour les soignant'es prolétaires dans les luttes pour l’abolition de la psychiatrie, en forgeant de réelles alliances avec des psychiatrisé'es en lutte et sans jamais se contenter d’avancer un petit agenda corporatiste. De vrais traîtres à leur fonction !

 

1 Voir, entre autre, le dossier spécial PCF dans Gardes Fous n°9, été 1979.

2 "La nécessité d'un syndicat de patient·es en psychiatrie", par Eric Irwin, Lesley Mitchell, Liz Durkin et Brian Douieb

3 Nick Crossley. « Changement culturel et mobilisation des patients. Le champ de la contestation psychiatrique 1 au Royaume-Uni, 1970-2000 », Politix, vol. 73, no. 1, 2006.