La lutte pour l’abolition de la psychiatrie, par la CPA

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Dessin en noir et blanc représentant 3 soignants d'allure masculine et un'e patient'e allongé'e dont on ne voit pas le visage. Au 1er plan, un soignant prend des notes. Au second plan, un soignant muni d'un masque se penche sur la personne allongée. Au milieu, une sorte de machine avec de gros rouages entoure la personne allongée. Au fond de l'image, un autre soignant semble étudier des crânes humains.

 

Traduction d’un texte des camarades de la Campaign for Psychiatric Abolition1 (CPA), un fabuleux collectif de survivant'es de la psychiatrie au Royaume-Uni, qui lutte contre tous les systèmes carcéraux, à travers des actions inspirantes et audacieuses. Vous trouverez les diverses initiatives et ressources élaborées par ce collectif regroupées sur cette page.

Paru initialement dans le numéro 17 du magazine DOPE (spring 2022). L'illustration est de Matthew Frame.

Solidarité
antipsy internationale !


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Nous sommes la Campaign for Psychiatric Abolition (CPA), un collectif de survivant'es de la psychiatrie qui luttent contre la violence de la police, des prisons et de la psychiatrie. Nous voulons démontrer que nos luttes collectives contre l'impérialisme, le racisme, le capitalisme, le cishétéro-patriarcat et la catastrophe climatique sont aussi une lutte contre la psychiatrie. Nous nous sommes réuni'es pour former la CPA après avoir constaté l'hostilité des milieux radicaux à l'égard de l'antipsychiatrie et de la libération folle2 – on a souvent l'impression que certaines personnes qui comprennent la nécessité d'abolir la police et les prisons considèrent encore la psychiatrie, l'institution qui a enfermé et torturé tant d'entre nous, comme bienveillante et soignante – un mythe libéral qui s'est insidieusement introduit dans les espaces qui devraient être des refuges pour les victimes de la violence d'État.

L'histoire montre clairement que la psychiatrie
est là pour nous contrôler, pas pour prendre soin de nous. La naissance de la psychiatrie ne peut être séparée de l'eugénisme et du colonialisme – la psychiatrie a été le terreau qui a permis à l'eugénisme de se développer. Elle a été créée pour justifier le violent pillage et la torture des peuples colonisés du monde entier. En diagnostiquant certaines personnes comme inférieures, dérangées, déviantes et délirantes, la psychiatrie a permis aux oppresseurs occidentaux de légitimer leurs violences contre les peuples qu'iels colonisaient. Les esclaves qui s'échappaient de leur servitude étaient étiqueté'es comme souffrant de "drapetomanie", une prétendue maladie mentale, car la société blanche refusait d'accepter l'idée que les Noir'es puissent se révolter contre leur oppression. Aujourd'hui, la psychiatrie est également utilisée contre les communautés musulmanes, œuvrant de pair avec le programme PREVENT3 pour renforcer les efforts de surveillance et de flicage, en cataloguant automatiquement les musulman'es souffrant de maladies mentales comme représentant un risque terroriste.

La longue histoire de la queerphobie exercée par la psychiatrie est également bien documentée, la thérapie de conversion et les électrochocs ayant constitué ses "remèdes" à l'homosexualité, considérée comme une maladie mentale jusqu'en 19734, tandis que nos transidentités continuent d'être médicalisées et pathologisées. Les femmes aussi ont été et sont encore aujourd'hui considérées comme hystériques et enfermées dans des asiles, souvent en raison de leurs réactions naturelles aux traumatismes causés par la violence patriarcale. Nous savons aussi trop bien, comme on l'a vu avec l'Allemagne nazie, Mussolini ou la stérilisation par les États-Unis des femmes portoricaines, noires et indigènes, que la psychiatrie a été un outil de l'extrême droite – toute institution s’intégrant aussi facilement au fascisme devrait voir sa légitimité remise en question.

Très peu de choses ont changé : la psychiatrie continue d'être utilisée contre les communautés opprimées, les asiles de fous des années 1800 sont toujours debout (pour l'instant) hantés par les échos des ancien'nes patient'es, uniquement recouvert par les cris désespérés des patient'es actuel'les. Nos cris sont tous dirigés vers la même chose : l'abolition. La psychiatrie a peut-être appris à se donner une apparence plus respectable, mais en grattant la surface on retrouve vite l'asile de fous, les électrochocs et la tranquillisation.

Nous avons formé la CPA pour lutter contre la violence et la mort qui imprègnent la vie de chaque survivant'e de la psychiatrie. Notre organisation englobe une grande variété de travail communautaire – l'un de ses aspects consiste à donner des ateliers sur l'abolition de la psychiatrie à travers la Grande-Bretagne, à la fois pour le public, des camarades et des organisations radicales, parce que nous considérons l'éducation sur la libération folle, les soins de crise et le soutien par les pair'es comme des compétences essentielles à la vie courante et à l’organisation politique. Il ne s’agit pas de "sensibilisation", mais de survie. Il s'agit de savoir comment être là pour nos camarades et nos proches sans avoir à appeler les flics ou les psys.

Notre travail consiste également à apporter une aide matérielle à nos communautés, par exemple en livrant des colis de soins à nos ami'es incarcéré'es dans des hôpitaux psychiatriques et en leur fournissant le soutien et les ressources dont iels ont besoin, tout en œuvrant collectivement à leur libération. Nous nous efforçons également de nous attaquer aux causes profondes de la détresse mentale, comme la pauvreté, l'oppression et l’absence de logement, en proposant de l’entraide et en offrant un espace sûr aux survivant'es de la psychiatrie pour pouvoir exprimer nos vécus sans nous sentir rejeté'es. Nous croyons en l'importance de l'action directe et de mener la lutte pour l'abolition de la psychiatrie dans la rue, et pour soutenir cette conviction, nous menons des actions, aux côtés d'autres survivant'es de la psychiatrie, en ciblant tous ces lieux de maltraitance et de torture.

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Nous voulons également saisir toutes les occasions d’attirer l'attention sur liens étroits entre les luttes et les expériences des personnes enfermées dans les hôpitaux psychiatriques, en prison ou en centre de rétention – toutes déshumanisées parce que nous sommes considérées comme des personnes "folles", "malfaisantes", "sans papier" ou les trois à la fois. Nous sommes tous et toutes transporté'es dans les mêmes fourgons de haute sécurité pour être enfermé'es loin de nos communautés, avec des contacts atrocement limités avec le monde extérieur. Nos biens personnels et nos bribes d'humanité – vêtements, photos, lacets de chaussures, appels téléphoniques, droits de visite – nous sont confisqués, la moindre miette de nourriture et goutte d'eau est contrôlée. Dans certains endroits, on utilise même des camisoles de force et des lits de contention, et on jette les patient'es dans des douches et des bains glacés ou brûlants.

Iels contrôlent les moindres détails de notre vie et de notre détention, jusqu'à la couleur des murs, qui sont peints dans des tons "calmes" pour tenter de "leurrer nos esprits" – iels ont pensé à absolument tout ce qui pourrait rendre notre existence aussi torturante que possible. Les fenêtres et les portes sont verrouillées et si nous montrons trop de signes de détresse, nous pouvons être enfermé'es à l'isolement pendant plusieurs jours. Iels nous surveillent avec des caméras dans tous les coins, derrière lesquelles du personnel nous observe 24 heures sur 24, prêt à nous maîtriser physiquement ou chimiquement à tout moment contre notre consentement. Comme nous sommes légalement déclaré'es fols ou "criminel'les", aucun de nos recours devant les tribunaux ne sera pris au sérieux, et une fois que nous sortons, si jamais nous sortons, nous rencontrons encore plus d'obstacles pour le logement, le travail et la réintégration dans la société dont nous avons été arraché'es pendant si longtemps.

Au XXIe siècle, enfermer les personnes folles et nous électrocuter le cerveau est encore considéré comme un remède acceptable à notre souffrance – souffrance souvent causée par les sources d'oppression et de pauvreté omniprésentes sous le capitalisme racial. Lorsque nous disons que nous sommes traité'es comme des prisonnier'es, ce n'est pas pour créer une division entre les personnes qui "méritent" et celles qui "ne méritent pas" d'être punies – c'est pour dire avec force et sans détours que les luttes des personnes que la société considère comme "folles" et "criminelles" sont inextricablement liées – nous ne faisons qu'un, et nous adressons un amour et une solidarité infinies à chacun'es de nos adelphes incarcéré'es en ce moment, sous quelque forme que ce soit. Fuck les cages !

Nous ne demandons pas la fin des soins de santé mentale, nous implorons simplement qu'ils puissent enfin exister – nous méritons un monde où il serait réellement possible de guérir, au lieu d'un système qui reproduit les traumatismes. Nous nous battons pour des soins centrés sur les patient'es, communautaires, dans un monde où la violence de la pauvreté, du racisme, de l'incarcération et du colonialisme ne nous pousserait pas vers la folie. Un monde où nous serions capables de nous occuper véritablement les un'es des autres, où nos besoins seraient au centre et où la folie ne serait pas considérée comme une défaillance individuelle, mais comme une formidable occasion de renforcer nos communautés.

Nous nous battons pour mettre fin au monopole de la psychiatrie sur les soins de santé mentale, car chaque jour, de plus en plus de nos proches souffrent et se meurent, en n’ayant nulle part où se tourner sans risquer d'être enfermé'es. Personne ne sera libre tant que la psychiatrie ne sera pas abolie. L'antipsychiatrie n'est pas un mouvement daté destiné à rester dans les années 60, c'est une pratique active que les survivant'es forgent chaque jour. Nous sommes anti-psychiatrie parce que nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas l'être. Nous sommes anti-psychiatrie parce que, malgré tout, nous essayons d'arracher la vie aux mâchoires de la mort.

Un jour, les systèmes qui nous font tant de mal ne seront plus que des cendres, et nos communautés auront l'espace nécessaire pour guérir et s'épanouir – nous pouvons vous le promettre parce que jamais nous n'avons ressenti ou été témoins de plus de douleur, de fureur et de détermination que dans les yeux des survivant'es de la psychiatrie. La lutte contre la psychiatrie est une lutte pour notre libération collective. La psychiatrie tombera, et de là, nous nous relèverons tous et toutes.

 

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Notes de Zinzin Zine :

1 Campagne pour l'Abolition Psychiatrique.

2 En anglais, Mad Liberation est un terme qui renvoie au mouvement de libération des personnes considérée comme folles, autrement appelé mouvement des survivant'es de la psychiatrie.

3 PREVENT est un programme dit de prévention du terrorisme géré par le ministère de l’Intérieur britannique. Il fait partie de la stratégie antiterroriste globale du gouvernement britannique, appelée CONTEST (Counter-terrorism-Strategy). Cette stratégie a été élaborée en 2003 par le ministère de l’Intérieur britannique en réaction aux attentats du 11 Septembre 2001, puis rendue publique dans une version remaniée en 2006.

4 La classification qui sert de référence officielle dans de nombreux pays, y compris la France, est la Classification Internationale des Maladies (CIM) gérée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), or l’homosexualité n'a été retiré de la CIM qu’en 1992. La date évoquée ici, 1973, correspond à l’année où l’Association des Psychiatres Américains (APA) a retiré l’homosexualité de son manuel diagnostic (DSM), face à l’ampleur de la contestation des associations gays et lesbiennes. Ce retrait n'est que partiel, puisque la même année elle crée le diagnostic d’«homosexualité egodystonique». Il faudra attendre 1987 pour que le terme d’homosexualité ne soit plus mentionné dans le DSM. Enfin, il ne suffit pas que l’homosexualité ne figure plus noir sur blanc dans ces manuels pour en finir avec sa psychiatrisation, puisque ce phénomène peut devenir plus insidieux, à ce sujet voir cet article de Shaindl Diamond.

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Traduit de l'anglais. Cette traduction est participative et D.I.Y., toute personne peut proposer des améliorations, cette version est donc susceptible d'être modifiée.

Publié dans Antipsychiatries

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