TROP À L’AISE AVEC NOS DIAGNOSTICS

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TROP À L’AISE AVEC NOS DIAGNOSTICS

Ce texte n’est pas là pour tout rejeter en bloc, mais pour ouvrir des questionnements que nous avons de moins en moins entre nous, fols et psychiatrisé-e-s, quand nos adelphes remettaient avant en compte violemment les diagnostics, considérés comme oppressifs et ségrégatifs.

Aujourd’hui, une grande partie des fols, neuroatypiques et autres anormalités sur lesquelles la psychiatrie a ou aura tôt fait de mettre la main, peu importe comment l’on se nomme, sont à la recherche du « bon diagnostic », posé par des psy1, soi-même ou ses pair-es, peu importe l’aliénation. Si l’entrée est provocatrice, c’est un peu à dessein : ces diagnostics demeurent toujours créés par la psychiatrie.

Et pour qui ? Pour elle-même, la psychiatrie, qui se charge d’entretenir sa propre utilité, sa vérité médicale aussi – et celle des lobbys pharmaceutiques2. Mais pas tellement pour nous. Le DSM n’a toujours aucune valeur scientifique. Les catégorisations psychiatriques non plus, mais c’est toujours à elles qu’on se réfère. Et on ne les interroge plus. On les intériorise.

Je préfère à ce titre la position de Judi Chamberlin qui nous trouve, nous, militant-e-s plus jeunes, « trop à l’aise avec nos diagnostics »3. Refuser le DSM, c’est refuser ses catégories iniques, arbitraires, humiliantes.
 

L’a-liberté diagnostique

Le diagnostic qui libère ? Peut-être. Il enferme aussi dans des conceptions que l’on devrait pouvoir refuser. Que l’on colle de force, dans les cabinets des psy, mais dans nos propres milieux entre psychiatrisé-es aussi, où l’on ne parle presque plus qu’avec le vocabulaire des psychiatres. C’est rendre pathologique chaque mouvement d’humeur, chaque émotion, chaque réponse émotionnelle, chaque écart à la norme dans nos perceptions du monde. Ça modifie ta façon de te penser toi, ta façon de te penser au monde, penser tes actes. Soudain, c’est ton cerveau qui devient la source du problème, c’est carrément ta personnalité qui devient le problème – et ta place dans le monde, la façon dont on t’a traité-e ont tendance à se dissoudre là-dedans.

Des psychiatres elleux-mêmes parlent de libération par le diagnostic, alors qu’iels détiennent de manière extrêmement majoritaire le pouvoir diagnostic, la nosographie, la capacité de la modifier et d’appliquer ça sur nos corps et nos existences (en plus de leurs autres capacités de nuisance). Ce sont elleux qui choisissent à qui dire le diag et auprès de qui faire de la rétention, gardant notre « liberté » entre leurs mains. Ce sont toujours les pro de psychiatrie qui vont former les diagnostics, mais aussi à la psychoéducation (qui consiste à apprendre à toi et tes proches comment tu fonctionnes selon la psychiatrie et non selon toi-même), y compris en choisissant les quelques rares pair-es qui contribueront à ces formations.

Quand seront audibles les diagnostiqué-e-s que ça a foutu par terre ? Qui ont vu les mots des psy1 rentrer dans leur crâne (et dans celui de leurs proches) de force, et tous leurs comportements marqués au fer rouge de la psychiatrisation ? Peut-on enfin faire entendre les personnes pour qui le « bon » diagnostic n’est qu’un mythe de plus ?

Et celles contre qui, enfin, les diagnostics sont des outils de discrimination supplémentaires (argument pour les faire enfermer, argument pour convaincre les parents de faire interner leurs enfants, motif ou prétexte d’enfermement ou d’exclusion en général).

Fol, brise tes chaînes toi-même et brise ton diagnostic : libère-toi de la psychiatrie qu’il reste dans ta tête.

Nos besoins administratifs

On oppose souvent à l’anti-diagnostique les besoins administratifs et médicaux, surévalués mais réels. Oui, un diagnostic est plus efficace pour avoir des papiers, des aménagements (et du fric), des accès à certains suivis moins pires que d’autres et certains médicaments. Quel rapport avec le fait de s’y identifier systématiquement et profondément ? Je n’en vois aucun. Quand la médecine ou la psychiatrie fait de nous une liste déshumanisante de symptômes et rien d’autre, c’est à peu près pareil. Non qu’il n’y ait rien à y piocher, mais ça n’empêche pas la critique de ce système. Ça explique pourquoi on peut rechercher à se faire diagnostiquer ici et maintenant, voire pourquoi parfois on se fait piéger là-dedans contre son gré.

Réappropriation mes fesses

Le diagnostic comme réappropriation ? C’est un peu facile, argument massue mais est-on vraiment si souvent dans cette modalité d’arracher les diagnostics aux psychiatres ? Très honnêtement, je ne crois pas. On a surtout intégré la norme psy, comme tout le monde, et c’est arrogant de penser que ce serait réellement différent pour nous. Bien sûr, parfois, quand tout le monde nous crache à la gueule, renvoyer un « je suis schizo » est compréhensible. Comme un « je suis taré-e ». C’est le stigmate, pas le diagnostic.

Et reprendre les diagnostics pour faire quoi ? Recréer la même chose ? Reprendre les mêmes mots, ceux qui disent que nos personnalités sont le problème ? Que nous avons des troubles (schizophréniques, de l’humeur, dissociatifs de l’identité, etc.), partout, bref, que ça reste pathologique à la fin. Individuel. On peut se regrouper par communauté de vécus sans passer par ça, sans exclure d’ailleurs les sans-diagnostics, y compris qui ne le sont pas par refus mais par errance. Car il n’y a rien de plus volatile qu’un diagnostic psy. Et, parfois, rien de plus insultant, violent que d’en recevoir un.

Bien sûr que c’est utile pour se dire, pour décrire des façons d’être, de fonctionner, renvoyer à des ressources. Pourtant, même cet aspect-là a des limites très nettes : dès qu’on creuse sur tel ou tel diagnostic, on tombe très rapidement sur des horreurs, allant des prédictions d’une vie triste et recluse derrière les murs d’une institution aux mises en garde contre nos manipulations, violences et autres cruautés de nos esprits pervers et retors. Certain-e-s camarades font, à ce sujet, un travail remarquable de réinformation – que l’on voudrait cantonner à la seule lutte qu’on nous laisse, la « déstigmatisation »4.

Pour expliquer nos fonctionnements, on peut faire autrement. On sait faire, même. En partant des communautés de vécu qui souvent vont regrouper plus larges qu’un seul diagnostic. Avec un vocabulaire moins pathologisant de temps en temps, pourquoi pas, comme chez le Réseau des Entendeurs de Voix5. En se recentrant sur l’immensité de nos similitudes, et sur nos luttes aussi, au lieu de tout cloisonner encore et encore. Je ne dis pas de jeter tout ce qui existe, mais faire attention à ce qu’on garde, ce qu’on mobilise. Où et quand, et avec qui.

On vaut la peine qu’on s’intéresse à nous en-dehors de l’étroitesse des cases prévues par la psychiatrie. Et il est temps qu’on les remette en question. Nous-mêmes.

Anonyme

Sources de réflexion supplémentaires :

  • Psychiatric Hegemony, Bruce M.Z. Cohen

  • Le Pouvoir Psychiatrique, Michel Foucault

 

1  « des psy » est employé comme diminutif de « des psychiatres et des psychologues »

2 https://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-books/20130329.OBS6215/la-psychiatrie-est-en-derapage-incontrole.html - attention toutefois, il reste un psychiatre très conciliant avec ses pairs qui analyse peu la construction du DSM en lui-même comme outil politique et non-scientifique au final

3  « These days, too many people seem all too comfortable with their psychiatric labels, and with a mental health system that still assumes it knows what is best for people. » Chamberlin, Judi. On Our Own: Patient-Controlled Alternatives to the Mental Health System . (intro de 1999)

4  La lutte pour « déstigmatiser les troubles psychiques » est la seule jugée valable par la psychiatrie et se confond souvent avec une lutte pour déstigmatiser la psychiatrie, comme si les violences psychiatriques étaient un détail négligeable et non le produit d’un système

5  Le Réseau des Entendeurs de Voix (REV) parle par exemple d’entente de voix, de visions, de sensations tactiles inhabituelles et d’autres perceptions inhabituelles (non-mentionnées dans la brochure suivante) : http://revfrance.org/wp-content/uploads/2019/12/1-strategies-entente-de-voix-format-liv.pdf

 

★★★

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