Une approche matérialiste du handicap

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Si Marx lui-même n’a pas développé de théorie du handicap, des militant'es handi'es ont largement entrepris de combler cette lacune en proposant des analyses matérialistes du handicap en tant que condition sociale. Ce texte envisage l’oppression des personnes handies non pas comme un simple sous-produit du capitalisme, mais comme l’un de ces processus fondateurs. L’institutionnalisation des personnes handicapées y est décrite comme un processus qui bénéficie aux capitalistes de plusieurs façons : en écartant de la société les personnes considérées comme gênantes ou menaçantes pour l'ordre établi, en créant une réserve de main-d’œuvre surexploitable, mais aussi en créant toute une série d’industries qui tirent profit de la marchandisation des personnes handies.

Le texte publié ici est librement traduit et adapté d’un article de Jean Stewart et Marta Russell, intitulé "Disablement, Prison, and Historical Segregation", paru en 2001 dans Monthly Review. L’article initial s’appuie sur les chiffres du début du siècle et porte uniquement sur les États-Unis et son contexte d’hyperincarcération, beaucoup d’éléments ont donc été modifiés pour que ces analyses soient plus facilement applicables au contexte français actuel. À la fin du texte, vous trouverez quelques références bibliographiques (en anglais) pour poursuivre ces réflexions.

Sommaire :
Le handicap en prison
Ségrégation historique et contrôle social
Accumulation capitaliste et chômage

Condamnation à la surexploitation
Marchandisation du handicap
Tournant néolibéral : moins de dépense pour plus de profits
Les institutions fabriquent du handicap
Conclusion

★★★


La structure du capitalisme joue un rôle central dans la vie de tout groupe et les personnes handicapées n’y font pas exception. Historiquement, les personnes handicapées ont été placées non seulement à l’écart de la société, mais aussi du processus d'accumulation du capital. Les institutions dans leur ensemble, prisons et hôpitaux compris, fonctionnent pour favoriser cette accumulation et contrôler la population surnuméraire1, notamment l'armée de réserve des sans emplois laissée de côté par un système économique qui impose à une large quantité de main-d’œuvre d’être sans-emplois.
 

Le handicap en prison

Tout au long de ce texte, nous prendrons en compte la prison comme faisant pleinement partie des expériences denfermement subies par les personnes handicapées. Tout simplement parce que la prison les touche de façon disproportionnée. En France, l’OIP note que selon la dernière étude de référence "plus de 20% des personnes incarcérées sont atteintes de troubles psychotiques" et que "huit hommes détenus sur dix et plus de sept femmes sur dix présentent au moins un trouble psychiatrique". Ainsi, "le taux de pathologies psychiatriques est quatre à dix fois plus élevé en prison que dans la population générale". Le Comité consultatif national d’éthique s’alarmait déjà il y a quinze ans : "On assiste à un déplacement de l’hôpital psychiatrique vers la prison". Dès 2002, une étude de l’INSEE montrait qu’avoir un handicap (tous handicaps confondus) est 3 fois plus fréquent en prison que dans la population générale : "plus de trois personnes détenues sur cinq rencontrent dans leur vie quotidienne des difficultés physiques, sensorielles, intellectuelles ou mentales liées à des problèmes de santé". Concernant les détenu'es mineur'es, plusieurs études étasuniennes montrent des taux de "troubles de l’apprentissage" incroyablement élevés parmi les détenu’es, dans une étude menée sur un seul État, 70 % des jeunes remplissaient les critères d’orientation vers l’éducation spécialisée. De plus, une étude montrait que près de 100% des mineur’es emprisonné'es pour des infractions passibles de la peine capitale cumulaient plusieurs handicaps (déficience neurologique, maladie psychiatrique, déficits cognitifs) et souffraient de graves lésions du système nerveux central résultant d'abus physiques et sexuels extrêmes dans la petite enfance.2.

Loin des explications fondées sur le déterminisme génétique qui relient la prévalence du handicap chez les détenu'es à des déficiences héréditaires, une analyse matérialiste permet de comprendre comment les forces économiques et sociales du capitalisme fabriquent ce phénomène. La population carcérale n'a rien d’un échantillon représentatif de la population. Les détenu'es sont plus pauvres et beaucoup moins susceptibles d'avoir un emploi que le reste de la population et la pauvreté est forcément liée à une plus grande prévalence du handicap. Les plus pauvres n'ont pas accès à des soins de santé de qualité, un logement salubre ou une alimentation de qualité. Le racisme environnemental, c'est-à-dire l'implantation d’industries toxiques telles que des déchetteries dans des quartiers à faible revenu et principalement non blancs, a un impact dévastateur. Non seulement les enfants pauvres sont exposé'es au plomb3 et à d'autres toxines, ce qui entraîne des taux élevés de troubles développementaux, mais leur eau et leur air sont aussi empoisonnés, ce qui entraîne une prévalence extrême d'asthme, d'autres maladies respiratoires et de cancers. De plus, les populations pauvres vivent souvent dans des quartiers l'abus de diverses substances est largement répandu, ce qui entraîne des dommages physiques et psychologiques, notamment le syndrome d'alcoolisme fœtal. Enfin, les conditions de vie beaucoup plus difficiles et violentes dans ces quartiers conduisent à davantage de lésions de la moelle épinière, de lésions cérébrales, de traumatismes psychologiques, etc.

Le capitalisme, créateur de pauvreté, a simultanément besoin des pauvres tout en étant menacé par elleux. Il a donc besoin de gérer et contenir ce surplus de main-d’œuvre et les classes les plus pauvres4. Ce système a créé la condition sociale que nous appelons "handicap"* en excluant les personnes handicapées de la pleine participation à la société à travers la ségrégation, le confinement et la répression. C'est cette théorie du handicap qui va être explorée ici.

 

Ségrégation historique et contrôle social

La vie en institution, qu'il s'agisse d'un hôpital, d'un établissement psychiatrique, d'une maison de retraite, d'une "école" spécialisée (où la plupart ne reçoivent aucune éducation) ou d'une prison, a constitué non pas une exception, mais la réalité historique imposée aux personnes handicapées.

Contrairement à la race ou au sexe, le handicap n'est généralement pas considéré comme le résultat des relations sociales de pouvoir capitalistes. On a plutôt tendance à le voir comme un problème que la médecine doit guérir ou contrôler. Nos institutions médicales et sociales ont historiquement considéré le handicap comme un problème individuel (une tragédie personnelle). Elles attribuent l'incapacité d'une personne handicapée à participer pleinement à la vie économique de notre société à ses limitations physiologiques, anatomiques ou mentales plutôt qu'à des forces économiques ou sociales.

Le militantisme handi a cependant permis de poser les jalons d’une compréhension matérialiste de l'oppression liée au handicap. En retraçant l'évolution du travail sous le capitalisme, nous pouvons observer ses effets sur la population handicapée. Si l'on ne peut prétendre que dans les sociétés précapitalistes les personnes handicapées en âge de travailler étaient parvenues à une intégration et à un bien-être économique complets, nombre d'entre elles occupaient une niche dans des petits ateliers et dans la production familiale, où il leur était possible de contribuer en fonction de leurs capacités. Les historiens de l'économie Karl Polanyi et E. P. Thompson soulignent que les débuts du capitalisme ont nécessité un changement majeur aussi bien dans l'organisation sociale du travail que dans le concept de travail humain. À mesure que les gens furent rassemblés dans les usines pour permettre l'accumulation du capital, les conditions de travail devinrent des obstacles à la survie des personnes handicapées. Les travailleuses et travailleurs non handicapé'es avaient de la valeur, car lorsque les patrons les poussaient à produire à un rythme accéléré, iels généraient des profits plus élevés. Mais comme que le travail exigeait des mouvements mécaniques de plus en plus précis du corps, répétés en succession rapide, les personnes handicapées devinrent moins capables d'accomplir les tâches exigées des ouvriers et ouvrières d'usine et furent donc considérées comme de moindre valeur. La discipline d'usine, le chronométrage et les normes de production nouvellement imposées ont remplacé le modèle de travail plus lent, plus autodéterminé et plus flexible dans lequel de nombreuses personnes handicapées avaient été intégrées. Les travailleuses et travailleurs handicapé'es furent de plus en plus exclu'es de l’emploi rémunéré au motif qu'iels étaient incapables de suivre le rythme du nouveau système de production mécanisé en usine.5

Ainsi, "le fonctionnement du marché du travail au 19e siècle a efficacement relégué les personnes handicapées de tous types au dernier rang du marché"6. Le capitalisme industriel a marchandisé le corps humain, en créant à la fois une classe prolétaire et une classe "handicapée" constituée de personnes dont le corps n'était pas conforme au physique standard des travailleuses et travailleurs et dont la force de travail fut activement ignorée. Au fil du temps, les personnes handicapées finirent par être considérées comme un problème social et il est alors devenu justifiable de les extraire de la vie courante et de les ségréguer dans diverses institutions, notamment des foyers de travail, des asiles, des prisons, des pensionnats et des écoles spécialisées.

En même temps qu'il
a marginalisé et ségrégué les personnes handicapées dans des institutions, le capitalisme industriel, dans sa course effrénée à la productivité à tout prix, a provoqué des maladies et des accidents incapacitants à un rythme sans précédent. Dans cette optique, diverses maladies pulmonaires et une foule de maladies mortelles sont les descendantes directes du capitalisme, tout comme une liste terrifiante d'accidents au cours desquels des ouvrières et ouvriers d'usine subirent des paralysies, des brûlures, des traumatismes, perdirent l’ouïe, la vue, des membres, des fonctions physiques et mentales ou furent autrement handicapé'es. De nos jours, les microtraumatismes répétés sont une source majeure de handicap pour les travailleuses et travailleurs du monde entier.

Tandis que le capitalisme écartait les personnes handicapées du marché du travail et les plaçait en institutions, l'industrie médicale pathologisait des caractéristiques telles que la cécité, la surdité et les déficiences physiques et mentales qui ont toujours fait partie de l’humanité. Au sens foucaldien, la médicalisation et l'institutionnalisation sont devenues des moyens de contrôle social, reléguant les personnes handicapées à être isolées et exclues de la société ; cette combinaison répondait au besoin de discipline et de contrôle du capitalisme. Michael Oliver explique :

[L'institution] est répressive dans la mesure où toutes celles et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas se conformer aux normes et à la discipline de la société capitaliste peuvent en être extraits. Elle est idéologique dans la mesure où elle constitue un monument visible pour toutes celles et ceux qui actuellement se conforment, mais pourraient arrêter de le faire : si vous ne vous comportez pas bien, l'institution vous attend.7

Les institutions de tous types sont ainsi devenues de redoutables dispositifs de confinement formalisés. Le principal objectif révolutionnaire du mouvement pour la libération des personnes handicapées est désormais de renverser cette tendance.
 

Accumulation capitaliste et chômage

Le contrôle social ne suffit pas à expliquer toute l'histoire de la ségrégation des personnes handicapées et de leur institutionnalisation. En mettant l'accent sur la "guérison" et en classant les "incurables" dans la catégorie administrative des "handicapé'es", l'industrie médicale a soutenu les intérêts économiques capitalistes et écarté de la force de travail les travailleuses et travailleurs déficients moins exploitables, ou celles et ceux qui gênaient l'accumulation du capital.

L'impact de
la ségrégation des personnes handicapées a été profond. Elles sont les personnes les moins susceptibles d'être employées et les plus susceptibles d'être précarisées et sous-éduquées. En France, selon les données de Pôle emploi de 2019, le taux de chômage des personnes handicapées est deux fois plus élevé que celui de la population active générale. Que leurs craintes soient fondées ou non, les employeurs et employeuses craignent une augmentation des coûts liés à la mise en place d'aménagements (interprètes, modifications de poste de travail, etc.) anticipent des coûts administratifs supplémentaires face à un personnel atypique et redoutent une hausse des arrêts maladie. Les employeurs et employeuses partent généralement du principe qu'embaucher une personne handicapée provoquera une augmentation de leurs responsabilités et une baisse de leur productivité.

Il existe une forte corrélation entre les survenues de handicap et les licenciements. Aux États-Unis, le licenciement fondé sur le handicap est le motif le plus fréquent des plaintes déposées par les travailleurs et travailleuses handicapé'es, tandis qu'un autre tiers concerne le manque d’aménagements. Sans surprise, les tribunaux soutiennent généralement les intérêts des entreprises, qui obtiennent largement gain de cause en cas de poursuite pour discrimination au travail.8

S’il est vrai que les personnes handicapées vivent en marge de l'économie dans toutes les sociétés du monde, et pas uniquement dans les pays capitalistes, nulle part ailleurs on n’observe une si violente déconnexion entre l'immense richesse d'une société et son refus de fournir autre chose que le strict minimum nécessaire à la survie de ses citoyen'nes les plus vulnérables.

 

Condamnation à la surexploitation

En même temps que les capitalistes refusent les travailleurs et travailleuses handicapé'es, leur volonté de maximiser les profits dans une économie mondialisée les conduit à abandonner aussi leurs employé'es non handicapé'es, en délocalisant des usines à l'étranger, où les salaires ne dépassent pas quelques centimes de l'heure, où le travail des enfants est légal et où les travailleurs et travailleuses ne bénéficient d'aucun acquis sociaux ni de protection de santé. De nos jours, les capitalistes ont trouvé comment éviter d'aller aussi loin.

Si la délocalisation d'usines dans les pays en développement a produit des profits faramineux pour les capitalistes, peu de choses arrivent à la hauteur de la manne générée ces dernières années aux États-Unis par une réserve de main-d’œuvre encore plus lucrative : le travail en prison. Non seulement les prisons sont présentées comme la principale solution aux problèmes sociaux, mais elles font partie des industries étasuniennes qui connaissent la plus forte croissance.

Le salaire horaire des travailleurs et travailleuses est dérisoire, et les entreprises évitent les coûts supplémentaires d'expédition et d'amélioration de l'infrastructure requis lorsqu'elles opèrent dans des pays plus pauvres. Aux États-Unis, les lois en matière de santé et de sécurité au travail ne s'appliquent pas à l'industrie pénitentiaire, de sorte que les matériaux utilisés dans la fabrication des prisons sont souvent toxiques et dangereux lorsqu'ils sont manipulés sans protection adéquate. En France, le salaire minimum en prison est fixé à 1€62 de l’heure et ni le SMIC ni le Code du travail ne s’y applique.

Un autre réserve de main-d’œuvre très attractive pour les capitalistes en raison des conditions qui leur sont particulièrement favorables est le travail en institution pour personnes handicapées, appelées ESAT en France (établissement et service d’aide par le travail). En effet, si dans ces établissements les travailleurs et travailleuses effectuent le même type de travail pénible qu’en usine ou en entreprise, le salaire y est nettement inférieur. En France, le salaire minimum en ESAT peut descendre jusqu’à 55 % du SMIC et ne peut pas dépasser 110 % du SMIC. Les travailleurs et travailleuses n’y sont d’ailleurs pas considéré'es comme des salarié'es, mais comme des usager'es d’établissements médico-sociaux. Le Code du travail ne s’y applique pas et les travailleurs et travailleuses n’ont pas le droit de grève ni même le droit de se syndiquer.

Ces conditions favorisent l’enrichissement des industriels qui peuvent ainsi utiliser légalement le travail en prison et en institution médico-sociale pour économiser énormément de frais généraux, ne pas être soumis au Code du travail, ne pas avoir à garantir les acquis sociaux et les protections de santé habituelles, bénéficier d’une législation extrêmement favorable à la revente de leurs produits, et tout cela en interdisant aux travailleurs et travailleuses de s'organiser en syndicat.

 Notons qu’en plus de sa fonction économique, en prison comme en institution pour personnes handicapées,  le travail carcéral peut aussi avoir une fonction disciplinaire. Dans certains contextes carcéraux, le travail peut exister sans même être particulièrement rentable d’un point de vue économique, car il peut parfois être avant tout un instrument de pouvoir et de soumission dont l’objectif est de discipliner et "redresser" des individus perçus comme pas assez dociles, comme des menaces pour l’ordre établi et qu’il faut donc contraindre à la discipline capitaliste. En institution médico-sociale comme en prison, le travail peut aussi être conçu comme un dispositif "thérapeutique" de réadaptation, comme un "remède" à une supposée déviance. Il est ainsi possible de penser les fonctions économiques et disciplinaires du travail carcéral n’ont pas comme contradictoires, mais comme s’articulant et se complétant en fonction des différents contextes.

 

Marchandisation du handicap

Bien que les personnes handicapées aient été en majeure partie exclues de la population active par la discrimination économique et le chômage forcé, il ne faut pas en déduire que ces millions de personnes ont été ignorées en tant que source de profits. Les personnes "improductives", celles qui ne fournissent pas un corps capable de créer une plus-value en tant que travailleurs et travailleuses, profitent au capitalisme via d'autres moyens. Par une savante alchimie capitaliste, le handicap est devenu un secteur commercial florissant.

Prenons l’exemple des États-Unis pour comprendre les logiques économiques à l’œuvre dans cette marchandisation. L’une des approches marchandes des individus improductifs, l'institutionnalisation en maison de retraite, s’est développée à partir de la froide réalisation que le financement de ces institutions par le système de santé (la combinaison des prises en charges publiques et privées permet de couvrir 100 % des frais) créait une importante source de revenus marchands entièrement garantis. Lorsqu'un corps handicapé génère entre 30 000 et 82 000 dollars de revenus annuels, les courtiers de Wall Street considèrent ce corps comme un actif qui contribue à la valeur nette d'une chaîne de maisons de retraite, de cliniques, ou d’instituts socio-éducatifs. Bien que les admissions en maisons de retraite et dans diverses institutions pour personnes handicapées soient presque toujours contraintes, et malgré les abus et les violations des droits scandaleuses de ces établissements, c'est un fait économique indéniable que du point de vue capitaliste de l'industrie des "soins", les personnes handicapées ont plus de valeur pour le produit intérieur brut lorsqu'elles occupent des "lits" institutionnels que lorsqu'elles sont chez elles.

Ces entreprises commerciales sont
constituées de toute une hiérarchie de professions qui dépendent de la classe des personnes handicapées pour survivre. Oliver écrit :

[sous le capitalisme] la production de la catégorie du handicap n'est pas différente de la production de voitures à moteur ou de hamburgers. Chacune a une industrie, qu'il s'agisse de l'industrie automobile, de la restauration rapide ou des services à la personne. Chaque industrie dispose d'une main-d'œuvre qui a tout intérêt à produire son produit d'une manière particulière et à exercer le plus de contrôle possible sur le processus de production9.

Cette observation est essentielle pour la libération des personnes handicapées. Qui contrôle les services, quels sont ces services et où ils sont rendus sont des questions majeures dans la lutte des personnes handicapées pour leur autodétermination, une lutte qui est devenue de plus en plus nécessaire à mesure que le gouvernement et les entreprises démantèlent le contrat social et que la privatisation du secteur médico-social s’accélère.

 

Tournant néolibéral : moins de dépenses pour plus de profits

Le traitement des personnes dites "malades mentales" dans l’histoire récente des États-Unis est particulièrement instructif pour comprendre les relations qui peuvent exister entre le handicap et la prison dans l’économie capitaliste. Dans la seconde moitié du vingtième siècle, aux États-Unis, la domination de l'institution de santé mentale a commencé à décliner à mesure que l'économie capitaliste se restructurait. La stagnation économique et la faiblesse des profits, provoquant la crise fiscale des années 70, ont été gérées sous la présidence de Reagan par des réductions d'impôts pour les entreprises et les riches, par une attaque contre le travail, une déréglementation en matière de santé et de normes de sécurité et une réduction des dépenses de l'État en matière d'éducation, d’aides et de services sociaux, y compris pour les institutions hébergeant des "malades mentaux". La désinstitutionnalisation, concernant la population des "malades mentaux", était un changement de politique gouvernementale dont l’objectif était de faire des économies budgétaires. Cette "désinstitutionnalisation" peut être qualifiée de mythe, puisqu’elle n'a jamais été pleinement accomplie (énormément de gens sont toujours enfermé'es en institution psy) et qu’elle ne visait pas l’amélioration des conditions de vie des personnes concernées.10

Dans les années 90, par rapport aux années 50, les dépenses pour le traitement des "malades mentaux" ont diminué d'un tiers dans tous les États-Unis. Dix ans après, le résultat de ces coupes budgétaires était que moins de la moitié des étasunien'nes diagnostiqué'es schizophrènes bénéficiaient de services adéquats. Lorsque ces sordides établissements de maltraitances et d’abus qu’étaient les "asiles" ont fermés, les nouvelles structures et solutions nécessaires n'ont jamais été mises en place, notamment en matière de logements communautaires, d'emplois (un point crucial pour ces populations victimes de graves discriminations au travail) ou tout autre service adéquat conçu et géré par les personnes handicapées elles-mêmes. Au lieu de cela, le gouvernement, accusant à tort l'État-providence et les droits sociaux d’être à l’origine du déficit financier, a alors démantelé le système de protection sociale. Les mesures extrêmement restrictives des années 1990 contre les pensions d'invalidité, les diverses allocations sociales, ainsi que les assurances de santé, ont encore élargi l’étendue des dommages subis par les personnes"malades mentales" désinstitutionnalisées et beaucoup se sont retrouvées entièrement démunies dès leur sortie de l'hôpital.

Parce que les États ont abandonné leur contrat social avec les personnes "malades mentales" désinstitutionnalisées, beaucoup se sont retrouvées sans abris, condamnées aux aller-retour entre la rue et la prison. Un nombre écrasant de detenu'es souffrant de maladies mentales étaient sans domicile fixe avant leur incarcération. La grande majorité de ces personnes ne sont pas violentes ou dangereuses ; elles sont emprisonnées pour des petits vols, des troubles de l'ordre public et d'autres "crimes" directement liés à leurs problèmes de santé psychologique. Dans de nombreux États, les prisons sont devenues le principal fournisseur de "traitement" pour les "malades mentaux" pauvres.11

Cette "criminalisation de la maladie mentale" trouve ses racines dans le système de santé capitaliste et dans la croissance de l'industrie pénitentiaire. La grande majorité des "malades mentaux" des prisons étasuniennes sont soit des bénéficiaires de l’assurance publique de santé soit ne bénéficient d’aucune protection de santé. Pour avoir droit à une assurance de santé publique, les personnes à faible revenu doivent être dans des conditions de misères extrêmes, et le rester. Pour couronner le tout, dans le système d'assurance privée étasunien, les personnes ayant un diagnostic de "troubles mentaux" subissent de nombreuses inégalités de traitements, notamment des prises en charge d’une durée nettement plus courte comparée aux "troubles physiques". Par exemple, les régimes privés de protection de santé fournissent des prestations jusqu'à l'âge de soixante-cinq ans à leurs bénéficiaires souffrant de "troubles physiques", alors qu'ils imposent des limites de durée de vingt-quatre mois maximum en cas de "troubles mentaux". Pour justifier ces pratiques, les assurances prétendent que couvrir davantage de prestations ferait exploser les tarifs de tout le monde. Afin de protéger ses profits, l'industrie de santé prive cette partie de la population de traitements et de services.

L'essor de
la gestion managériale des soins, qui constituent désormais le paradigme dominant parmi les hôpitaux et les médecins, a également eu un effet négatif. Au nom de la maîtrise des coûts, des incitations financières ont été offertes aux médecins et aux hôpitaux pour les pousser à faire des économies. Ainsi, on fait sortir les personnes hospitalisées beaucoup plus rapidement qu’elles soient rétablies ou non et sans aucun plan de sortie qui leur permettrait de bénéficier d’un soutien communautaire pourtant indispensable.

Les personnes dites "malades mentales" sont généralement considérées comme ayant peu ou pas de valeur productive. C'est peut-être le terme "déchets sociaux" ("social junk"), employé par le criminologue Steven Spitzer, qui décrit le mieux la façon dont la société considère ce segment de la population. Les "malades mentaux" sont victimes de graves discriminations dans de nombreux domaines, notamment le logement et l'emploi. Cette catégorie de la population fait de plus en plus partie de ce que Christian Parenti appelle "une strate croissante de personnes surnuméraires qui parce qu’elles ne sont pas efficacement utilisables par l'économie doivent être contrôlées et contenues, et de manière très limitée, rendues économiquement utiles en tant que matière première pour un complexe correctionnel en pleine expansion". Ainsi, l'hôpital psychiatrique n’est plus la seule institution qui a pour fonction de gérer la population des "malades mentaux", elle peut être complétée par toute une série d’autres établissements, tels que les ESAT et les prisons,ces "épaves sociales" sont séparées du reste de la population, tout en continuant à contribuer au PIB en faisant vivre les milliers de personnes travaillant à l'expansion et au maintien de l'industrie pénitentiaire et médico-sociale.

Les groupes de défense en santé mentale considèrent que la décriminalisation et la planification des sorties de prison sont essentielles pour mettre fin aux cycles d’aller-retour entre hospitalisations et incarcérations. Pour mettre fin à cette situation, ils recommandent des traitements et des services de soutien communautaires durables, tous largement sous-financés à l'heure actuelle. Le mouvement des survivant'es de la psychiatrie rejette les fausses solutions fondées sur l’augmentation des traitements sous contrainte, qu’il s’agisse d’hospitalisations, de médicaments (la médecine psychiatrique n’a pas de rigueur scientifique et énormément de dommages sont causés par des médicaments mal utilisés) ou d’électrochocs. Dans de nombreux pays, les personnes peuvent être contraintes par la justice à prendre des médicaments psychiatriques à domicile, alors que beaucoup d'entre elles ont des réactions nocives à ces traitements. Le système de santé mentale capitaliste repose largement sur une forme ou l’autre d'incarcération et de traitement forcé, que ce soit à l’hôpital, à domicile ou en prison. Dans leurs efforts pour mettre fin à l'enfermement des psychiatrisé'es, les collectifs militants veulent éviter de contribuer à remplacer une institution carcérale par une autre. Pour ne pas tomber dans cet écueil, l'accent doit être mis sur les alternatives, telles que le soutien libre et gratuit dans la communauté et la pair-aidance, mais aussi sur lautonomie des personnes et sur leurs droits fondamentaux, à commencer par le droit de refuser un traitement. Les campagnes de lutte contre les discriminations liées au handicap qui visent l'égalité des chances dans une société de classes fondamentalement inégale sont un autre écueil à éviter. Pour cela, il est indispensable d’inscrire d’emblée les luttes handies dans la lutte anticapitaliste.


Les institutions fabriquent du handicap

Nous avons montré que le capitalisme, qui ne parvient pas à intégrer les personnes handicapées dans son tissu social, préfère les envoyer dans différentes institutions pour personnes handicapées ou en prison. Évidemment, une fois en prison, les détenu'es handicapé'es sont confronté'es à une discrimination et à des abus encore plus graves qu'à l'extérieur. Partout aux États-Unis par exemple, le personnel de surveillance est connu pour confisquer aux détenu'es handicapé'es ce qui leur fera le plus cruellement défaut : fauteuils roulants, déambulateurs, béquilles, appareils orthopédiques, prothèses auditives, lunettes, cathéters, matelas médicaux et médicaments12. Les détenu'es qui ont besoin de soins ou d'assistance personnelle – comme les détenu'es tétraplégiques qui ont besoin d'aide pour manger, s'habiller, se laver, etc. – sont tout simplement ignoré'es ; iels sautent des repas et sont obligé'es de s’uriner dessus en l'absence d'assistance pour aller aux toilettes. En raison des barrières architecturales, les détenu'es handicapé'es physiques n'ont pas accès aux réfectoires, aux bibliothèques, aux espaces de travail et de loisirs, aux parloirs, ni même aux toilettes, aux lavabos et aux lits de leur propre cellule. Les détenu'es aveugles ne peuvent pas lire leur courrier ou bénéficier de la bibliothèque de la prison à défaut de lecteurs automatiques et de documents audios ou en braille. Les detenu'es sourd'es se voient refuser des interprètes, ce qui les empêche de participer aux programmes de travail, d’étude, ou de prévention, aux rendez-vous médicaux et à leurs propres audiences de libération conditionnelle ou disciplinaire. Les detenu'es handicapé'es se voient régulièrement refuser les permissions de travail, ce qui prolonge parfois considérablement leur période d'incarcération. En outre, les mauvais traitements psychologiques infligés aux detenu'es handicapé'es par le personnel de prisoncomme déplacer du mobilier dans la cellule d'une personne aveugle, ou les railleries verbales – ont été largement documentés. La maltraitance médicale est également très répandue ; partout aux États-Unis, des detenu'es souffrant de maladies invalidantes pouvant être traitées meurent des suites de négligences médicales. Ces abus constituent des violations manifestes des diverses lois internationales relatives aux droits fondamentaux.

La prison ne fabrique pas que des meubles et divers produits, elle fabrique également le handicap. La dureté de la vie en prison rend les gens handicapés. Des soins médicaux inadéquats ou inexistants, une mauvaise alimentation, la violence et les conditions extrêmes de chaleur, de froid et de bruit à l'intérieur de la prison, sans parler de l'absence de stimuli sensoriels, émotionnels, intellectuels et physiques, conduisent à des handicaps physiques et psychologiques aigus ou chroniques. La surpopulation carcérale accélère aussi le processus incapacitant. Entasser des personnes dans des espaces conçus pour un tiers du nombre de gens qui s’y trouvent mène forcément à des confrontations violentes plus fréquentes et plus incapacitantes. Dans de tels environnements, le personnel surveillant a plus facilement recours à la violence. Les prisons surpeuplées produisent presque systématiquement des dépressions, parfois aiguës, parmi beaucoup d'autres problèmes psychologiques. En outre, elles offrent un environnement propice aux gangs et à leur violence, pouvant aboutir à de graves lésions. Le handicap est également un sous-produit de l'engouement obsessionnel du système carcéral pour la sécurité et le contrôle. Les cellules d'isolement et autres instruments de torture tels que les TASER, génèrent des traumas et exacerbent des maladies préexistantes. Étant donné les conditions sanitaires désastreuses et les normes de sécurité au travail quasi inexistantes, les épidémies de SIDA et d'hépatite C, non contrôlées par les interventions médicales les plus élémentaires, font des ravages dans la population carcérale. Enfin, comme nous enfermons les détenu'es pour des périodes de plus en plus longues, la population carcérale vieillit et avec l'âge vient le handicap.

Parallèlement aux prisons, les institutions prévues pour "prendre soin" des personnes handicapées, de l’hôpital psychiatrique aux divers "lieux de vie" institutionnels, exercent quotidiennement contre elles des traitements inhumains et dégradants qui relèvent de la torture et de la violation de leurs droits fondamentaux. Ces faits sont largement répandus dans le monde entier et sont d’ailleurs officiellement reconnus et dénoncés par l’Organisation des Nations Unies. Ainsi, tout comme la prison, les diverses institutions pour personnes handicapées entretiennent et fabriquent le handicap.


Conclusion

De toute évidence, nous avons besoin d’actions coordonnées, militantes, collectives et qui visent la transformation sociale. Il est possible de créer des convergences larges autour de ces questions, en rassemblant les luttes des personnes handicapées, des détenu'es, des travailleurs et travailleuses ainsi que les luttes pour les droits fondamentaux afin de mobiliser et faire pression sur le système pénitentiaire et médico-social. Parallèlement, nous devons appeler à une restructuration sociale et économique radicale de l'organisation du travail. Nous devons créer une organisation sociale basée sur l'égalité, qui ne punit pas les gens qui ne peuvent pas travailler, qui ne fait pas du "travail" le déterminant de notre valeur, et qui offre des contre-valeurs au productivisme qui nous opprime tous et toutes.

 

Notes :

1 La "population surnuméraire" se réfère aux personnes considérées comme improductives dans le système capitaliste, parce que sans-emploi ou sous-employées (temps partiels). Il s’agit de toutes les personnes exclues du plein emploi.

2 Voir Dorothy Otnow Lewis, “Neuropsychiatric, Psychoeducational, and Family Characteristics of 14 Juveniles Condemned to Death in the United States,“ American Journal of Psychiatry 145, n°5 (May 1988), 584-89

3 Voir l’enquête de libération parue le 14 septembre 2021 : "Des enfants roms empoisonnés au plomb depuis des années dans un bidonville du Val-d’Oise"

4 Christian Parenti, Lockdown America (London: Verso, 1999), 238.

* Note de traduction : "disablement" a été traduit par "handicap", mais cette traduction est insatisfaisante, car les auteurices différencient "disablement" et "disability". Malheureusement, de nombreux termes utilisés en anglais pour les études critiques du handicap n’ont pas leur équivalent en français, notamment du fait de la faiblesse de ces études dans la francophonie. Cette traduction mériterait d’être améliorée afin de mieux rendre compte de certaines nuances.

5 Vic Finkelstein, Attitudes and Disabled People: Issues for Discussion (New York: World Rehabilitation Fund, 1980); Michael Oliver, The Politics of Disablement (New York: St. Martin’s Press, 1990); Marta Russell, Beyond Ramps (Maine: Common Courage Press, 1998); et Joanna Ryan et Frank Thomas, The Politics of Mental Handicap (New York: Penguin, 1980).

6 Pauline Morris, Put Away (London: Routledge & Kegan Paul, 1969).

7 Michael Oliver in R. Flynn and R. Lemay, eds., A Quarter Century of Normalisation and Social Role Valorization: (Ottawa: University of Ottawa Press, 1999).

8 Ruth Colker, “The Americans with Disabilities Act: A Windfall for Defendants,” Harvard Civil Rights —Civil Liberties Law Review 34 (1999), 99, 100.

9 Voir Oliver, note 7 au dessus.

10 Liat Ben-Moshe "Decarcerating Disability" (2020).

11 Heather Barr, “Prisons and Jails” Hospitals of Last Resort: The Need for Diversion and Discharge Planning for Incarcerated People with Mental Illnesses in New York,” dossier de recherche The Center on Crime, Communities & Culture, 1999.

12 Jean Stewart, "Life, Death & Disability Behind Bars,” New Mobility 9, (June 1998). Voir aussi Jean Stewart, “Inside Abuse: Disability Oppression Behind Bars,” The Disability Rag 15, (Nov./Dec. 1994).

★★★

Pour aller plus loin dans ces réflexions, en anglais :